Chapter 15 of 29
XV
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Traquenard
_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille._
La nuit dernière, nuit du 29 au 30 octobre, écrit Joseph Rouletabille,
je me réveille vers une heure du matin. Insomnie ou bruit du dehors? Le
cri de la «Bête du Bon Dieu» retentit avec une résonance sinistre, au
fond du parc. Je me lève; j'ouvre ma fenêtre. Vent froid et pluie;
ténèbres opaques, silence. Je referme ma fenêtre. La nuit est encore
déchirée par la bizarre clameur. Je passe rapidement un pantalon, un
veston. Il fait un temps à ne pas mettre un chat dehors; qui donc, cette
nuit, imite, si près du château, le miaulement du chat de la mère
Agenoux? Je prends un gros gourdin, la seule arme dont je dispose, et,
sans faire aucun bruit, j'ouvre ma porte.
Me voici dans la galerie; une lampe à réflecteur l'éclaire parfaitement;
la flamme de cette lampe vacille comme sous l'action d'un courant d'air.
Je sens le courant d'air. Je me retourne. Derrière moi, une fenêtre est
ouverte, celle qui se trouve à l'extrémité de ce bout de galerie sur
laquelle donnent nos chambres, à Frédéric Larsan et à moi, galerie que
j'appellerai «galerie tournante» pour la distinguer de la «galerie
droite», sur laquelle donne l'appartement de Mlle Stangerson. Ces deux
galeries se croisent à angle droit. Qui donc a laissé cette fenêtre
ouverte, ou qui vient de l'ouvrir? Je vais à la fenêtre; je me penche au
dehors. À un mètre environ sous cette fenêtre, il y a une terrasse qui
sert de toit à une petite pièce en encorbellement qui se trouve au
rez-de-chaussée. On peut, au besoin, sauter de la fenêtre sur la
terrasse, et de là, se laisser glisser dans la cour d'honneur du
château. Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait évidemment pas avoir
sur lui la clef de la porte du vestibule. Mais pourquoi m'imaginer cette
scène de gymnastique nocturne? À cause d'une fenêtre ouverte? Il n'y a
peut-être là que la négligence d'un domestique. Je referme la fenêtre en
souriant de la facilité avec laquelle je bâtis des drames avec une
fenêtre ouverte. Nouveau cri de la «Bête du Bon Dieu» dans la nuit. Et
puis, le silence; la pluie a cessé de frapper les vitres. Tout dort dans
le château. Je marche avec des précautions infinies sur le tapis de la
galerie. Arrivé au coin de la galerie droite, j'avance la tête et y
jette un prudent regard. Dans cette galerie, une autre lampe à
réflecteur donne une lumière éclairant parfaitement les quelques objets
qui s'y trouvent, trois fauteuils et quelques tableaux pendus aux murs.
Qu'est-ce que je fais là? Jamais le château n'a été aussi calme. Tout y
repose. Quel est cet instinct qui me pousse vers la chambre de Mlle
Stangerson? Qu'est-ce qui me conduit vers la chambre de Mlle Stangerson?
Pourquoi cette voix qui crie au fond de mon être: «Va jusqu'à la chambre
de Mlle Stangerson!» Je baisse les yeux sur le tapis que je foule et «je
vois que mes pas, vers la chambre de Mlle Stangerson, sont conduits par
des pas qui y sont déjà allés». Oui, sur ce tapis, des traces de pas ont
apporté la boue du dehors et je suis ces pas qui me conduisent à la
chambre de Mlle Stangerson. Horreur! Horreur! Ce sont «les pas élégants»
que je reconnais, «les pas de l'assassin!» Il est venu du dehors, par
cette nuit abominable. Si l'on peut descendre de la galerie par la
fenêtre, grâce à la terrasse, on peut aussi y entrer.
L'assassin est là, dans le château, car les pas ne sont pas revenus. Il
s'est introduit dans le château par cette fenêtre ouverte à l'extrémité
de la galerie tournante; il est passé devant la chambre de Frédéric
Larsan, devant la mienne, a tourné à droite, dans la galerie droite, _et
est entré dans la chambre de Mlle Stangerson_. Je suis devant la porte
de l'appartement de Mlle Stangerson, devant la porte de l'antichambre:
elle est entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit.
Je me trouve dans l'antichambre et là, sous la porte de la chambre même,
je vois une barre de lumière. J'écoute. Rien! Aucun bruit, pas même
celui d'une respiration. Ah! savoir ce qui se passe dans le silence qui
est derrière cette porte! Mes yeux sur la serrure m'apprennent que cette
serrure est fermée à clef, et la clef est en dedans. Et dire que
l'assassin est peut-être là! Qu'il doit être là! S'échappera-t-il
encore, cette fois? Tout dépend de moi! Du sang-froid et, surtout, pas
une fausse manoeuvre! «Il faut voir dans cette chambre.» Y entrerai-je
par le salon de Mlle Stangerson? il me faudrait ensuite traverser le
boudoir, et l'assassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la
porte devant laquelle je suis en ce moment.
«Pour moi, ce soir, il n'y a pas encore eu crime», car rien
n'expliquerait le silence du boudoir! Dans le boudoir, deux
gardes-malades sont installées pour passer la nuit, jusqu'à la complète
guérison de Mlle Stangerson.
Puisque je suis à peu près sûr que l'assassin est là, pourquoi ne pas
donner l'éveil tout de suite? L'assassin se sauvera peut-être, mais
peut-être aurai-je sauvé Mlle Stangerson? Et si, par hasard, l'assassin,
ce soir, n'était pas un assassin?» La porte a été ouverte pour lui
livrer passage: par qui?--et a été refermée: par qui? Il est entré,
cette nuit, dans cette chambre dont la porte était certainement fermée à
clef à l'intérieur, «car Mlle Stangerson, tous les soirs, s'enferme avec
ses gardes dans son appartement». Qui a tourné cette clef de la chambre
pour laisser entrer l'assassin? Les gardes? Deux domestiques fidèles, la
vieille femme de chambre et sa fille Sylvie? C'est bien improbable. Du
reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle Stangerson, très
inquiète, très prudente, m'a dit Robert Darzac, veille elle-même à sa
sûreté depuis qu'elle est assez bien portante pour faire quelques pas
dans son appartement--dont je ne l'ai pas encore vue sortir. Cette
inquiétude et cette prudence soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient
frappé M. Darzac, m'avaient également laissé à réfléchir. Lors du crime
de la «Chambre Jaune», il ne fait point de doute que la malheureuse
_attendait l'assassin_. L'attendait-elle encore ce soir? Mais qui donc a
tourné cette clef pour ouvrir «à l'assassin qui est là»? Si c'était Mlle
Stangerson «elle-même»? Car enfin elle peut redouter, elle doit redouter
la venue de l'assassin et avoir des raisons pour lui ouvrir la porte,
«pour être forcée de lui ouvrir la porte!» Quel terrible rendez-vous est
donc celui-ci? Rendez-vous de crime? À coup sûr, pas rendez-vous
d'amour, car Mlle Stangerson adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces
réflexions traversent mon cerveau comme un éclair qui n'illuminerait que
des ténèbres. Ah! Savoir...
S'il y a tant de silence, derrière cette porte, c'est sans doute qu'on y
a besoin de silence! Mon intervention peut être la cause de plus de mal
que de bien? Est-ce que je sais? Qui me dit que mon intervention ne
déterminerait pas, dans la minute, un crime? Ah! voir et savoir, sans
troubler le silence!
Je sors de l'antichambre. Je vais à l'escalier central, je le descends;
me voici dans le vestibule; je cours le plus silencieusement possible
vers la petite chambre au rez-de-chaussée, où couche, depuis l'attentat
du pavillon, le père Jacques.
«Je le trouve habillé», les yeux grands ouverts, presque hagards. Il ne
semble point étonné de me voir; il me dit qu'il s'est levé parce qu'il a
entendu le cri de «la Bête du Bon Dieu», et qu'il a entendu des pas,
dans le parc, des pas qui glissaient devant sa fenêtre. Alors, il a
regardé à la fenêtre «et il a vu passer, tout à l'heure, un fantôme
noir». Je lui demande s'il a une arme. Non, il n'a plus d'arme, depuis
que le juge d'instruction lui a pris son revolver. Je l'entraîne. Nous
sortons dans le parc par une petite porte de derrière. Nous glissons le
long du château jusqu'au point qui est juste au-dessous de la chambre de
Mlle Stangerson. Là, je colle le père Jacques contre le mur, lui défends
de bouger, et moi, profitant d'un nuage qui recouvre en ce moment la
lune, je m'avance en face de la fenêtre, mais en dehors du carré de
lumière qui en vient; «car la fenêtre est entrouverte». Par précaution?
Pour pouvoir sortir plus vite par la fenêtre, si quelqu'un venait à
entrer par une porte? Oh! oh! celui qui sautera par cette fenêtre aurait
bien des chances de se rompre le cou! Qui me dit que l'assassin n'a pas
une corde? Il a dû tout prévoir... Ah! savoir ce qui se passe dans cette
chambre!... connaître le silence de cette chambre!... Je retourne au
père Jacques et je prononce un mot, à son oreille: «Échelle». Dès
l'abord, j'ai bien pensé à l'arbre qui, huit jours auparavant m'a déjà
servi d'observatoire, mais j'ai aussitôt constaté que la fenêtre est
entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir, cette fois-ci, en
montant dans l'arbre, de ce qui se passe dans la chambre. Et puis non
seulement je veux voir, mais pouvoir entendre et... agir...
Le père Jacques, très agité, presque tremblant, disparaît un instant et
revient, sans échelle, me faisant, de loin, de grands signes avec ses
bras pour que je le rejoigne au plus tôt. Quand je suis près de lui:
«Venez!» me souffle-t-il.
Il me fait faire le tour du château par le donjon. Arrivé là, il me dit:
«J'étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon, qui
nous sert de débarras, au jardinier et à moi; la porte du donjon était
ouverte et l'échelle n'y était plus. En sortant, sous le clair de lune,
voilà où je l'ai aperçue!»
Et il me montrait, à l'autre extrémité du château, une échelle appuyée
contre les «corbeaux» qui soutenaient la terrasse, au-dessous de la
fenêtre que j'avais trouvée ouverte. La terrasse m'avait empêché de voir
l'échelle... grâce à cette échelle, il était extrêmement facile de
pénétrer dans la galerie tournante du premier étage, et je ne doutai
plus que ce fût là le chemin pris par l'inconnu.
Nous courons à l'échelle; mais, au moment de nous en emparer, le père
Jacques me montre la porte entrouverte de la petite pièce du
rez-de-chaussée qui est placée en encorbellement à l'extrémité de cette
aile droite du château, et qui a pour plafond cette terrasse dont j'ai
parlé. Le père Jacques pousse un peu la porte, regarde à l'intérieur, et
me dit, dans un souffle.
«Il n'est pas là!--Qui?--le garde!»
La bouche encore une fois à mon oreille: «Vous savez bien que le garde
couche dans cette pièce, depuis qu'on fait des réparations au
donjon!...» et, du même geste significatif, il me montre la porte
entrouverte, l'échelle, la terrasse et la fenêtre, que j'ai tout à
l'heure refermée, de la galerie tournante.
Quelles furent mes pensées alors? Avais-je le temps d'avoir des pensées?
Je «sentais», plus que je ne pensais...
Évidemment, sentais-je, «si le garde est là-haut dans la chambre» (je
dis: «si», car je n'ai, en ce moment, en dehors de cette échelle, et de
cette chambre du garde déserte, aucun indice qui me permette même de
soupçonner le garde), s'il y est, il a été obligé de passer par cette
échelle et par cette fenêtre, car les pièces qui se trouvent derrière sa
nouvelle chambre, étant occupées par le ménage du maître d'hôtel et de
la cuisinière, et par les cuisines, lui ferment le chemin du vestibule
et de l'escalier, à l'intérieur du château... «si c'est le garde qui a
passé par là», il lui aura été facile, sous quelque prétexte, hier soir,
d'aller dans la galerie et de veiller à ce que cette fenêtre soit
simplement poussée à l'intérieur, les panneaux joints, de telle sorte
qu'il n'ait plus, de l'extérieur, qu'à appuyer dessus pour que la
fenêtre s'ouvre et qu'il puisse sauter dans la galerie. Cette nécessité
de la fenêtre non fermée à l'intérieur restreint singulièrement le champ
des recherches sur la personnalité de l'assassin. Il faut que l'assassin
«soit de la maison»; à moins qu'il n'ait un complice, auquel je ne crois
pas...; à moins... à moins que Mlle Stangerson «elle-même» ait veillé à
ce que cette fenêtre ne soit point fermée de l'intérieur...
«Mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que Mlle
Stangerson serait dans la nécessité de supprimer les obstacles qui la
séparent de son assassin?»
J'empoigne l'échelle et nous voici repartis sur les derrières du
château. La fenêtre de la chambre est toujours entrouverte; les rideaux
sont tirés, mais ne se rejoignent point; ils laissent passer un grand
rai de lumière, qui vient s'allonger sur la pelouse à mes pieds. Sous la
fenêtre de la chambre j'applique mon échelle. Je suis à peu près sûr de
n'avoir fait aucun bruit. «Et, pendant que le père Jacques reste au pied
de l'échelle», je gravis l'échelle, moi, tout doucement, tout doucement,
avec mon gourdin. Je retiens ma respiration; je lève et pose les pieds
avec des précautions infinies. Soudain, un gros nuage, et une nouvelle
averse. Chance. Mais, tout à coup, le cri sinistre de la «Bête du Bon
Dieu» m'arrête au milieu de mon ascension. Il me semble que ce cri vient
d'être poussé derrière moi, à quelques mètres. Si ce cri était un
signal! Si quelque complice de l'homme m'avait vu, sur mon échelle. Ce
cri appelle peut-être l'homme à la fenêtre! Peut-être!... Malheur,
«l'homme est à la fenêtre! Je sens sa tête au-dessus de moi; j'entends
son souffle. Et moi, je ne puis le regarder; le plus petit mouvement de
ma tête, et je suis perdu! Va-t-il me voir? Va-t-il, dans la nuit,
baisser la tête? Non!... il s'en va... il n'a rien vu... je le sens,
plus que je ne l'entends, marcher, à pas de loup, dans la chambre; et je
gravis encore quelques échelons. Ma tête est à la hauteur de la pierre
d'appui de la fenêtre; mon front dépasse cette pierre; mes yeux, entre
les rideaux, voient.
L'homme est là, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, _et il écrit._
Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui; mais, comme il est
penché sur la flamme de cette bougie, la lumière projette des ombres qui
me le déforment. Je ne vois qu'un dos monstrueux, courbé.
Chose stupéfiante: Mlle Stangerson n'est pas là! Son lit n'est pas
défait. Où donc couche-t-elle, cette nuit? Sans doute dans la chambre à
côté, avec ses femmes. Hypothèse. Joie de trouver l'homme seul.
Tranquillité d'esprit pour préparer le traquenard.
Mais qui est donc cet homme qui écrit là, sous mes yeux, installé à ce
bureau comme s'il était chez lui? S'il n'y avait point «les pas de
l'assassin» sur le tapis de la galerie, s'il n'y avait pas eu la fenêtre
ouverte, s'il n'y avait pas eu, sous cette fenêtre, l'échelle, je
pourrais être amené à penser que cet homme a le droit d'être là et qu'il
s'y trouve normalement à la suite de causes normales que je ne connais
pas encore. Mais il ne fait point de doute que cet inconnu mystérieux
est l'homme de la «Chambre Jaune», celui dont Mlle Stangerson est
obligée, sans le dénoncer, de subir les coups assassins. Ah! voir sa
figure! Le surprendre! Le prendre!
Si je saute dans la chambre en ce moment, «il» s'enfuit ou par
l'antichambre ou par la porte à droite qui donne sur le boudoir. Par là,
traversant le salon, il arrive à la galerie et je le perds. Or, je le
tiens; encore cinq minutes, et je le tiens, mieux que si je l'avais dans
une cage... Qu'est-ce qu'il fait là, solitaire, dans la chambre de Mlle
Stangerson? Qu'écrit-il? À qui écrit-il?... Descente. L'échelle par
terre. Le père Jacques me suit. Rentrons au château. J'envoie le père
Jacques éveiller M. Stangerson. Il doit m'attendre chez M. Stangerson,
et ne lui rien dire de précis avant mon arrivée. Moi, je vais aller
éveiller Frédéric Larsan. Gros ennui pour moi. J'aurais voulu travailler
seul et avoir toute l'aubaine de l'affaire, au nez de Larsan endormi.
Mais le père Jacques et M. Stangerson sont des vieillards et moi, je ne
suis peut-être pas assez développé. Je manquerais peut-être de force...
Larsan, lui, a l'habitude de l'homme que l'on terrasse, que l'on jette
par terre, que l'on relève, menottes aux poignets. Larsan m'ouvre,
ahuri, les yeux gonflés de sommeil, prêt à m'envoyer promener, ne
croyant nullement à mes imaginations de petit reporter. Il faut que je
lui affirme que «l'homme est là!»
«C'est bizarre, dit-il, _je croyais l'avoir quitté cet après-midi, à
Paris!_»
Il se vêt hâtivement et s'arme d'un revolver. Nous nous glissons dans la
galerie.
Larsan me demande:
«Où est-il?
--Dans la chambre de Mlle Stangerson.
--Et Mlle Stangerson?
--Elle n'est pas dans sa chambre!
--Allons-y!
--N'y allez pas! L'homme, à la première alerte, se sauvera... il a trois
chemins pour cela... la porte, la fenêtre, le boudoir où se trouvent les
femmes...
--Je tirerai dessus...
--Et si vous le manquez? Si vous ne faites que le blesser? Il
s'échappera encore... Sans compter que, lui aussi, est certainement
armé... Non, laissez-moi diriger l'expérience, et je réponds de tout...
--Comme vous voudrez», me dit-il avec assez de bonne grâce.
Alors, après m'être assuré que toutes les fenêtres des deux galeries
sont hermétiquement closes, je place Frédéric Larsan à l'extrémité de la
galerie tournante, devant cette fenêtre que j'ai trouvée ouverte et que
j'ai refermée. Je dis à Fred:
«Pour rien au monde, vous ne devez quitter ce poste, jusqu'au moment où
je vous appellerai... Il y a cent chances sur cent pour que l'homme
revienne à cette fenêtre et essaye de se sauver par là, quand il sera
poursuivi, car c'est par là qu'il est venu et par là qu'il a préparé sa
fuite. Vous avez un poste dangereux...
--Quel sera le vôtre? demanda Fred.
--Moi, je sauterai dans la chambre, et je vous rabattrai l'homme!
--Prenez mon revolver, dit Fred, je prendrai votre bâton.
--Merci, fis-je, vous êtes un brave homme»
Et j'ai pris le revolver de Fred. J'allais être seul avec l'homme,
là-bas, qui écrivait dans la chambre, et vraiment ce revolver me faisait
plaisir.
Je quittai donc Fred, l'ayant posté à la fenêtre 5 sur le plan, et je me
dirigeai, toujours avec la plus grande précaution, vers l'appartement de
M. Stangerson, dans l'aile gauche du château. Je trouvai M. Stangerson
avec le père Jacques, qui avait observé la consigne, se bornant à dire à
son maître qu'il lui fallait s'habiller au plus vite. Je mis alors M.
Stangerson, en quelques mots, au courant de ce qui se passait. Il
s'arma, lui aussi, d'un revolver, me suivit et nous fûmes aussitôt dans
la galerie tous trois. Tout ce qui vient de se passer, depuis que
j'avais vu l'assassin assis devant le bureau, avait à peine duré dix
minutes. M. Stangerson voulait se précipiter immédiatement sur
l'assassin et le tuer: c'était bien simple. Je lui fis entendre qu'avant
tout il ne fallait pas risquer, «en voulant le tuer, de le manquer
vivant».
Quand je lui eus juré que sa fille n'était pas dans la chambre et
qu'elle ne courait aucun danger, il voulut bien calmer son impatience et
me laisser la direction de l'événement. Je dis encore au père Jacques et
à M. Stangerson qu'ils ne devaient venir à moi que lorsque je les
appellerais ou lorsque je tirerais un coup de revolver «et j'envoyai le
père Jacques se placer» devant la fenêtre située à l'extrémité de la
galerie droite. (La fenêtre est marquée du chiffre 2 sur mon plan.)
J'avais choisi ce poste pour le père Jacques parce que j'imaginais que
l'assassin, traqué à sa sortie de la chambre, se sauvant à travers la
galerie pour rejoindre la fenêtre qu'il avait laissée ouverte, et
voyant, tout à coup, en arrivant au carrefour des galeries, devant cette
dernière fenêtre, Larsan gardant la galerie tournante, continuerait son
chemin dans la galerie droite. Là, il rencontrerait le père Jacques, qui
l'empêcherait de sauter dans le parc par la fenêtre qui ouvrait à
l'extrémité de la galerie droite. C'est ainsi, certainement, qu'en une
telle occurrence devait agir l'assassin s'il connaissait les lieux (et
cette hypothèse ne faisait point de doute pour moi). Sous cette fenêtre,
en effet, se trouvait extérieurement une sorte de contrefort. Toutes les
autres fenêtres des galeries donnaient à une telle hauteur sur des
fossés qu'il était à peu près impossible de sauter par là sans se rompre
le cou. Portes et fenêtres étaient bien et solidement fermées, y compris
la porte de la chambre de débarras, à l'extrémité de la galerie droite:
Je m'en étais rapidement assuré.
Donc, après avoir indiqué comme je l'ai dit, son poste au père Jacques
«et l'y avoir vu», je plaçai M. Stangerson devant le palier de
l'escalier, non loin de la porte de l'antichambre de sa fille. Tout
faisait prévoir que, dès lors que je traquais l'assassin dans la
chambre, celui-ci se sauverait par l'antichambre plutôt que par le
boudoir où se trouvaient les femmes et dont la porte avait dû être
fermée par Mlle Stangerson elle-même, si, comme je le pensais, elle
s'était réfugiée dans ce boudoir «pour ne pas voir l'assassin qui allait
venir chez elle!» Quoi qu'il en fût, il retombait toujours dans la
galerie «où mon monde l'attendait à toutes les issues possibles».
Arrivé là, il voit à sa gauche, presque sur lui, M. Stangerson; il se
sauve alors à droite, vers la galerie tournante, «ce qui est le chemin,
du reste, de sa fuite préparée». À l'intersection des deux galeries il
aperçoit à la fois, comme je l'explique plus haut, à sa gauche, Frédéric
Larsan au bout de la galerie tournante, et en face le père Jacques, au
bout de la galerie droite. M. Stangerson et moi, nous arrivons par
derrière. Il est à nous! Il ne peut plus nous échapper!... Ce plan me
paraissait le plus sage, le plus sûr «et le plus simple». Si nous avions
pu directement placer quelqu'un de nous derrière la porte du boudoir de
Mlle Stangerson qui ouvrait sur la chambre à coucher, peut-être eût-il
paru plus simple «à certains qui ne réfléchissent pas» d'assiéger
directement les deux portes de la pièce où se trouvait l'homme, celle du
boudoir et celle de l'antichambre; mais nous ne pouvions pénétrer dans
le boudoir que par le salon, dont la porte avait été fermée à
l'intérieur par les soins inquiets de Mlle Stangerson. Et ainsi, ce
plan, qui serait venu à l'intellect d'un sergent de ville quelconque, se
trouvait impraticable. Mais moi, qui suis obligé de réfléchir, je dirai
que, même si j'avais eu la libre disposition du boudoir, j'aurais
maintenu mon plan tel que je viens de l'exposer; car tout autre plan
d'attaque direct par chacune des portes de la chambre «nous séparait les
uns des autres au moment de la lutte avec l'homme», tandis que mon plan
«réunissait tout le monde pour l'attaque», à un endroit que j'avais
déterminé avec une précision quasi mathématique. Cet endroit était
l'intersection des deux galeries.
Ayant ainsi placé mon monde, je ressortis du château, courus à mon
échelle, la réappliquai contre le mur et, le revolver au poing, je
grimpai.
Que si quelques-uns sourient de tant de précautions préalables, je les
renverrai au mystère de la «Chambre Jaune» et à toutes les preuves que
nous avions de la fantastique astuce de l'assassin; et aussi, que si
quelques-uns trouvent bien méticuleuses toutes mes observations dans un
moment où l'on doit être entièrement pris par la rapidité du mouvement,
de la décision et de l'action, je leur répliquerai que j'ai voulu
longuement et complètement rapporter ici toutes les dispositions d'un
plan d'attaque conçu et exécuté aussi rapidement qu'il est lent à se
dérouler sous ma plume. J'ai voulu cette lenteur et cette précision pour
être certain de ne rien omettre des conditions dans lesquelles se
produisit l'étrange phénomène qui, jusqu'à nouvel ordre et naturelle
explication, me semble devoir prouver mieux que toutes les théories du
professeur Stangerson, «la dissociation de la matière», je dirai même la
dissociation «instantanée» de la matière.