Chapter 11 of 37
XI
13 min read · 2,746 words
OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE À UN PRIX FABULEUX
Le train était parti à l'heure réglementaire. Il emportait un certain
nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et
des négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la
partie orientale de la péninsule.
Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisième
voyageur se trouvait placé dans le coin opposé.
C'était le brigadier général, Sir Francis Cromarty, l'un des partenaires
de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait ses
troupes cantonnées auprès de Bénarès.
Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, qui
s'était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eût
véritablement mérité la qualification d'indigène. Depuis son jeune âge,
il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans son
pays natal. C'était un homme instruit, qui aurait volontiers donné des
renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation du pays
indou, si Phileas Fogg eût été homme à les demander. Mais ce gentleman
ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence.
C'était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre,
suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisait
dans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son départ de
Londres, et il se fût frotté les mains, s'il eût été dans sa nature de
faire un mouvement inutile.
Sir Francis Cromarty n'était pas sans avoir reconnu l'originalité de son
compagnon de route, bien qu'il ne l'eût étudié que les cartes à la main
et entre deux robres. Il était donc fondé à se demander si un coeur
humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait une
âme sensible aux beautés de la nature, aux aspirations morales. Pour
lui, cela faisait question. De tous les originaux que le brigadier
général avait rencontrés, aucun n'était comparable à ce produit des
sciences exactes.
Phileas Fogg n'avait point caché à Sir Francis Cromarty son projet de
voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l'opérait. Le
brigadier général ne vit dans ce pari qu'une excentricité sans but utile
et à laquelle manquerait nécessairement le transire benefaciendo qui
doit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre
gentleman, il passerait évidemment sans «rien faire», ni pour lui, ni
pour les autres.
Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les viaducs,
avait traversé l'île Salcette et courait sur le continent. À la station
de Callyan, il laissa sur la droite l'embranchement qui, par Kandallah
et Pounah, descend vers le sud-est de l'Inde, et il gagna la station de
Pauwell. À ce point, il s'engagea dans les montagnes très ramifiées des
Ghâtes-Occidentales, chaînes à base de trapp et de basalte, dont les
plus hauts sommets sont couverts de bois épais.
De temps à autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaient
quelques paroles, et, à ce moment, le brigadier général, relevant une
conversation qui tombait souvent, dit:
«Il y a quelques années, monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cet
endroit un retard qui eût probablement compromis votre itinéraire.
--Pourquoi cela, Sir Francis?
--Parce que le chemin de fer s'arrêtait à la base de ces montagnes,
qu'il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu'à la
station de Kandallah, située sur le versant opposé.
--Ce retard n'eût aucunement dérangé l'économie de mon programme,
répondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l'éventualité de
certains obstacles.
--Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous risquiez
d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l'aventure de ce
garçon.»
Passepartout, les pieds entortillés dans sa couverture de voyage,
dormait profondément et ne rêvait guère que l'on parlât de lui.
«Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour ce
genre de délit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à
ce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre
domestique eût été pris...
--Eh bien, s'il eût été pris, Sir Francis, répondit Mr. Fogg, il aurait
été condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu
tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût pu
retarder son maître!»
Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train
franchit les Ghâtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il
s'élançait à travers un pays relativement plat, formé par le territoire
du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades,
au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher de
l'église européenne. De nombreux petits cours d'eau, la plupart
affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contrée
fertile.
Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu'il traversait
le pays des Indous dans un train du «Great peninsular railway». Cela lui
paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus réel! La
locomotive, dirigée par le bras d'un mécanicien anglais et chauffée de
houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de caféiers, de
muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournait
en spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels
apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes de
monastères abandonnés, et des temples merveilleux qu'enrichissait
l'inépuisable ornementation de l'architecture indienne. Puis, d'immenses
étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne
manquaient ni les serpents ni les tigres qu'épouvantaient les
hennissements du train, et enfin des forêts, fendues par le tracé de la
voie, encore hantées d'éléphants, qui, d'un oeil pensif, regardaient
passer le convoi échevelé.
Pendant cette matinée, au-delà de la station de Malligaum, les voyageurs
traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté par
les sectateurs de la déesse Kâli. Non loin s'élevaient Ellora et ses
pagodes admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la capitale du
farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l'une des provinces
détachées du royaume du Nizam. C'était sur cette contrée que Feringhea,
le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait sa domination. Ces
assassins, unis dans une association insaisissable, étranglaient, en
l'honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout âge, sans jamais
verser de sang, et il fut un temps où l'on ne pouvait fouiller un
endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement
anglais a bien pu empêcher ces meurtres dans une notable proportion,
mais l'épouvantable association existe toujours et fonctionne encore.
À midi et demi, le train s'arrêta à la station de Burhampour, et
Passepartout put s'y procurer à prix d'or une paire de babouches,
agrémentées de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment
d'évidente vanité.
Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la station
d'Assurghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petit
fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate.
Il est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alors
l'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait cru et
pu croire que ces choses en resteraient là. Mais maintenant, depuis
qu'il filait à toute vapeur à travers l'Inde, un revirement s'était fait
dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les
idées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux les projets de
son maître, il croyait à la réalité du pari, conséquemment à ce tour du
monde et à ce maximum de temps, qu'il ne fallait pas dépasser. Déjà
même, il s'inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaient
survenir en route. Il se sentait comme intéressé dans cette gageure, et
tremblait à la pensée qu'il avait pu la compromettre la veille par son
impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr.
Fogg, il était beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les
jours écoulés, maudissait les haltes du train, l'accusait de lenteur et
blâmait _in petto_ Mr. Fogg de n'avoir pas promis une prime au mécanicien.
Il ne savait pas, le brave garçon, que ce qui était possible sur un
paquebot ne l'était plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est
réglementée.
Vers le soir, on s'engagea dans les défilés des montagnes de Sutpour,
qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.
Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty,
Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu'il était trois
heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours réglée sur
le méridien de Greenwich, qui se trouvait à près de soixante-dix-sept
degrés dans l'ouest, devait retarder et retardait en effet de quatre
heures.
Sir Francis rectifia donc l'heure donnée par Passepartout, auquel il fit
la même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de Fix. Il
essaya de lui faire comprendre qu'il devait se régler sur chaque nouveau
méridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers l'est,
c'est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus courts d'autant
de fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus. Ce fut
inutile. Que l'entêté garçon eût compris ou non l'observation du
brigadier général, il s'obstina à ne pas avancer sa montre, qu'il
maintint invariablement à l'heure de Londres. Innocente manie,
d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne.
À huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de
Rothal, le train s'arrêta au milieu d'une vaste clairière, bordée de
quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train
passa devant la ligne des wagons en disant:
«Les voyageurs descendent ici.»
Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendre
à cette halte au milieu d'une forêt de tamarins et de khajours.
Passepartout, non moins surpris, s'élança sur la voie et revint presque
aussitôt, s'écriant:
«Monsieur, plus de chemin de fer!
--Que voulez-vous dire? demanda Sir Francis Cromarty.
--Je veux dire que le train ne continue pas!»
Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le
suivit, sans se presser. Tous deux s'adressèrent au conducteur:
«Où sommes-nous? demanda Sir Francis Cromarty.
--Au hameau de Kholby, répondit le conducteur.
--Nous nous arrêtons ici?
--Sans doute. Le chemin de fer n'est point achevé...
--Comment! il n'est point achevé?
--Non! il y a encore un tronçon d'une cinquantaine de milles à établir
entre ce point et Allahabad, où la voie reprend.
--Les journaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète du railway!
--Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés.
--Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta! reprit Sir Francis
Cromarty, qui commençait à s'échauffer.
--Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien
qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'à Allahabad.»
Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers assommé
le conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son maître.
«Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez
bien, aviser au moyen de gagner Allahabad.
--Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument préjudiciable à
vos intérêts?
--Non, Sir Francis, cela était prévu.
--Quoi! vous saviez que la voie...
--En aucune façon, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgirait
tôt ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours
d'avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour
Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons à
temps à Calcutta.»
Il n'y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète
assurance.
Il n'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient à
ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie
d'avancer, et ils avaient prématurément annoncé l'achèvement de la
ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la
voie, et, en descendant du train, ils s'étaient emparés des véhicules de
toutes sortes que possédait la bourgade, palkigharis à quatre roues,
charrettes traînées par des zébus, sortes de boeufs à bosses, chars de
voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc.
Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toute
la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé.
«J'irai à pied», dit Phileas Fogg.
Passepartout qui rejoignait alors son maître, fit une grimace
significative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantes
babouches. Fort heureusement il avait été de son côté à la découverte,
et en hésitant un peu:
«Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouvé un moyen de transport.
--Lequel?
--Un éléphant! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pas
d'ici.
--Allons voir l'éléphant», répondit Mr. Fogg.
Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty et
Passepartout arrivaient près d'une hutte qui attenait à un enclos fermé
de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans
l'enclos, un éléphant. Sur leur demande, l'Indien introduisit Mr. Fogg
et ses deux compagnons dans l'enclos.
Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal, à demi domestiqué, que
son propriétaire élevait, non pour en faire une bête de somme, mais une
bête de combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le caractère
naturellement doux de l'animal, de façon à le conduire graduellement à
ce paroxysme de rage appelé «mutsh» dans la langue indoue, et cela, en
le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement
peut paraître impropre à donner un tel résultat, mais il n'en est pas
moins employé avec succès par les éleveurs. Très heureusement pour Mr.
Fogg, l'éléphant en question venait à peine d'être mis à ce régime, et
le «mutsh» ne s'était point encore déclaré.
Kiouni--c'était le nom de la bête--pouvait, comme tous ses congénères,
fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d'autre
monture, Phileas Fogg résolut de l'employer.
Mais les éléphants sont chers dans l'Inde, où ils commencent à devenir
rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont
extrêmement recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement,
quand ils sont réduits à l'état de domesticité, de telle sorte qu'on ne
peut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet de soins
extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l'Indien s'il voulait lui louer
son éléphant, l'Indien refusa net.
Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 F)
l'heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres? Refus
toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l'Indien ne
se laissait pas tenter.
La somme était belle, cependant. En admettant que l'éléphant employât
quinze heures à se rendre à Allahabad, c'était six cents livres (15 000
F) qu'il rapporterait à son propriétaire.
Phileas Fogg, sans s'animer en aucune façon, proposa alors à l'Indien de
lui acheter sa bête et lui en offrit tout d'abord mille livres (25 000
F).
L'Indien ne voulait pas vendre! Peut-être le drôle flairait-il une
magnifique affaire.
Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l'engagea à réfléchir avant
d'aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il n'avait
pas l'habitude d'agir sans réflexion, qu'il s'agissait en fin de compte
d'un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était nécessaire,
et que, dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet éléphant.
Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allumés par la
convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'était qu'une question
de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis
quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50 000 F).
Passepartout, si rouge d'ordinaire, était pâle d'émotion.
À deux mille livres, l'Indien se rendit.
«Par mes babouches, s'écria Passepartout, voilà qui met à un beau prix
la viande d'éléphant!»
L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce fut
plus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses
services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui ne
pouvait que doubler son intelligence.
L'éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait
parfaitement le métier de «mahout» ou cornac. Il couvrit d'une sorte de
housse le dos de l'éléphant et disposa, de chaque côté sur ses flancs,
deux espèces de cacolets assez peu confortables.
Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du fameux
sac. Il semblait vraiment qu'on les tirât des entrailles de
Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis Cromarty de le
transporter à la station d'Allahabad. Le brigadier général accepta. Un
voyageur de plus n'était pas pour fatiguer le gigantesque animal.
Des vivres furent achetées à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place
dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se mit à
califourchon sur la housse entre son maître et le brigadier général. Le
Parsi se jucha sur le cou de l'éléphant, et à neuf heures l'animal,
quittant la bourgade, s'enfonçait par le plus court dans l'épaisse forêt
de lataniers.