Chapter 5 of 37
V
5 min read · 1,032 words
DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES
Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guère, sans doute, du
grand retentissement qu'allait provoquer son départ. La nouvelle du pari
se répandit d'abord dans le Reform-Club, et produisit une véritable
émotion parmi les membres de l'honorable cercle. Puis, du club, cette
émotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au
public de Londres et de tout le Royaume-Uni.
Cette «question du tour du monde» fut commentée, discutée, disséquée,
avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelle
affaire de l'_Alabama_. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les
autres--et ils formèrent bientôt une majorité considérable--se
prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir, autrement qu'en
théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de
communication actuellement en usage, ce n'était pas seulement
impossible, c'était insensé!
Le _Times_, le _Standard_, l'_Evening Star_, le _Morning Chronicle_, et
vingt autres journaux de grande publicité, se déclarèrent contre Mr.
Fogg. Seul, le _Daily Telegraph_ le soutint dans une certaine mesure.
Phileas Fogg fut généralement traité de maniaque, de fou, et ses
collègues du Reform-Club furent blâmés d'avoir tenu ce pari, qui
accusait un affaiblissement dans les facultés mentales de son auteur.
Des articles extrêmement passionnés, mais logiques, parurent sur la
question. On sait l'intérêt que l'on porte en Angleterre à tout ce qui
touche à la géographie. Aussi n'était-il pas un lecteur, à quelque
classe qu'il appartînt, qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas de
Phileas Fogg.
Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux--les femmes
principalement--furent pour lui, surtout quand l'_Illustrated London News_
eut publié son portrait d'après sa photographie déposée aux archives du
Reform-Club. Certains gentlemen osaient dire: «Hé! hé! pourquoi pas,
après tout? On a vu des choses plus extraordinaires!» C'étaient surtout
les lecteurs du _Daily Telegraph_. Mais on sentit bientôt que ce journal
lui-même commençait à faiblir.
En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la
Société royale de géographie. Il traita la question à tous les points de
vue, et démontra clairement la folie de l'entreprise. D'après cet
article, tout était contre le voyageur, obstacles de l'homme, obstacles
de la nature. Pour réussir dans ce projet, il fallait admettre une
concordance miraculeuse des heures de départ et d'arrivée, concordance
qui n'existait pas, qui ne pouvait pas exister. À la rigueur, et en
Europe, où il s'agit de parcours d'une longueur relativement médiocre,
on peut compter sur l'arrivée des trains à heure fixe; mais quand ils
emploient trois jours à traverser l'Inde, sept jours à traverser les
États-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments d'un tel
problème? Et les accidents de machine, les déraillements, les
rencontres, la mauvaise saison, l'accumulation des neiges, est-ce que
tout n'était pas contre Phileas Fogg? Sur les paquebots, ne se
trouverait-il pas, pendant l'hiver, à la merci des coups de vent ou des
brouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignes
transocéaniennes éprouvent des retards de deux ou trois jours? Or, il
suffisait d'un retard, un seul, pour que la chaîne de communications fût
irréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que de
quelques heures, le départ d'un paquebot, il serait forcé d'attendre le
paquebot suivant, et par cela même son voyage était compromis
irrévocablement.
L'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent,
et les actions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ du gentleman,
d'importantes affaires s'étaient engagées sur «l'aléa» de son
entreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre, monde
plus intelligent, plus relevé que celui des joueurs. Parier est dans le
tempérament anglais. Aussi, non seulement les divers membres du
Reform-Club établirent-ils des paris considérables pour ou contre
Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas
Fogg fut inscrit comme un cheval de course, à une sorte de studbook. On
en fit aussi une valeur de bourse, qui fut immédiatement cotée sur la
place de Londres. On demandait, on offrait du «Phileas Fogg» ferme ou à
prime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après son
départ, après l'article du Bulletin de la Société de géographie, les
offres commencèrent à affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l'offrit par
paquets. Pris d'abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu'à vingt,
à cinquante, à cent!
Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord Albermale.
L'honorable gentleman, cloué sur son fauteuil, eût donné sa fortune pour
pouvoir faire le tour du monde, même en dix ans! et il paria cinq mille
livres (100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même temps
que la sottise du projet, on lui en démontrait l'inutilité, il se
contentait de répondre: «Si la chose est faisable, il est bon que ce
soit un Anglais qui le premier l'ait faite!»
Or, on en était là, les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de plus
en plus; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui; on ne
le prenait plus qu'à cent cinquante, à deux cents contre un, quand, sept
jours après son départ, un incident, complètement inattendu, fit qu'on
ne le prit plus du tout.
En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur de
la police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique ainsi
conçue:
«Suez à Londres.
«Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place.
«Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat
d'arrestation à Bombay (Inde anglaise).
«Fix, détective.»
L'effet de cette dépêche fut immédiat. L'honorable gentleman disparut
pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée au
Reform-Club avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle
reproduisait trait pour trait l'homme dont le signalement avait été
fourni par l'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg
avait de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut
évident que ce personnage, prétextant un voyage autour du monde et
l'appuyant sur un pari insensé, n'avait eu d'autre but que de dépister
les agents de la police anglaise.