Chapter 31 of 68
CHAPITRE XXXI.
12 min read · 2,570 words
ANGLAIS ET FRANÇAIS
L’heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrière le
Luxembourg, dans un enclos abandonné aux chèvres. Athos donna une pièce
de monnaie au chevrier pour qu’il s’écartât. Les laquais furent chargés
de faire sentinelle.
Bientôt une troupe silencieuse s’approcha du même enclos, y pénétra et
joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes d’outre-mer, les
présentations eurent lieu.
Les Anglais étaient tous gens de la plus haute qualité, les noms
bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non
seulement de surprise, mais encore d’inquiétude.
«Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis eurent
été nommés, nous ne savons pas qui vous êtes, et nous ne nous battrons
pas avec des noms pareils; ce sont des noms de bergers, cela.
— Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux noms, dit
Athos.
— Ce qui ne nous donne qu’un plus grand désir de connaître les noms
véritables, répondit l’Anglais.
— Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos, à
telles enseignes que vous nous avez gagné nos deux chevaux?
— C’est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois nous
risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat qu’avec
ses égaux.
— C’est juste», dit Athos. Et il prit à l’écart celui des quatre
Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout bas.
Porthos et Aramis en firent autant de leur côté.
«Cela vous suffit-il, dit Athos à son adversaire, et me trouvez- vous
assez grand seigneur pour me faire la grâce de croiser l’épée avec moi?
— Oui, monsieur, dit l’Anglais en s’inclinant.
— Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
froidement Athos.
— Laquelle? demanda l’Anglais.
— C’est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je me
fisse connaître.
— Pourquoi cela?
— Parce qu’on me croit mort, que j’ai des raisons pour désirer qu’on ne
sache pas que je vis, et que je vais être obligé de vous tuer, pour que
mon secret ne coure pas les champs.»
L’Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais Athos
ne plaisantait pas le moins du monde.
«Messieurs, dit-il en s’adressant à la fois à ses compagnons et à leurs
adversaires, y sommes-nous?
— Oui, répondirent tout d’une voix Anglais et Français.
— Alors, en garde», dit Athos.
Et aussitôt huit épées brillèrent aux rayons du soleil couchant, et le
combat commença avec un acharnement bien naturel entre gens deux fois
ennemis.
Athos s’escrimait avec autant de calme et de méthode que s’il eût été
dans une salle d’armes.
Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son
aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de prudence.
Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se dépêchait
en homme très pressé.
Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porté qu’un
coup, mais, comme il l’en avait prévenu, le coup avait été mortel.
L’épée lui traversa le coeur.
Porthos, le second, étendit le sien sur l’herbe: il lui avait percé la
cuisse. Alors, comme l’Anglais, sans faire plus longue résistance, lui
avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses bras et le porta dans
son carrosse.
Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu’après avoir rompu une
cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes et
disparut aux huées des laquais.
Quant à d’Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu
défensif; puis, lorsqu’il avait vu son adversaire bien fatigué, il lui
avait, d’une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le baron, se
voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière; mais, dans ce
mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse.
D’Artagnan fut sur lui d’un seul bond, et lui portant l’épée à la
gorge:
«Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il à l’Anglais, et vous êtes bien
entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l’amour de votre
soeur.»
D’Artagnan était au comble de la joie; il venait de réaliser le plan
qu’il avait arrêté d’avance, et dont le développement avait fait éclore
sur son visage les sourires dont nous avons parlé.
L’Anglais, enchanté d’avoir affaire à un gentilhomme d’aussi bonne
composition, serra d’Artagnan entre ses bras, fit mille caresses aux
trois mousquetaires, et, comme l’adversaire de Porthos était déjà
installé dans la voiture et que celui d’Aramis avait pris la poudre
d’escampette, on ne songea plus qu’au défunt.
Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l’espérance que sa
blessure n’était pas mortelle, une grosse bourse s’échappa de sa
ceinture. D’Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter.
«Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l’Anglais.
— Vous la rendrez à sa famille, dit d’Artagnan.
— Sa famille se soucie bien de cette misère: elle hérite de quinze
mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos laquais.»
D’Artagnan mit la bourse dans sa poche.
«Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je l’espère, de
vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir, si vous le voulez
bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady Clarick; car je veux qu’elle
vous prenne à son tour dans ses bonnes grâces, et, comme elle n’est
point tout à fait mal en cour, peut-être dans l’avenir un mot dit par
elle ne vous serait-il point inutile.»
D’Artagnan rougit de plaisir, et s’inclina en signe d’assentiment.
Pendant ce temps, Athos s’était approché de d’Artagnan.
«Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas à
l’oreille.
— Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.
— À moi? et pourquoi cela?
— Dame, vous l’avez tué: ce sont les dépouilles opimes.
— Moi, héritier d’un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez- vous?
— C’est l’habitude à la guerre, dit d’Artagnan; pourquoi ne serait-ce
pas l’habitude dans un duel?
— Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n’ai jamais fait cela.»
Porthos leva les épaules. Aramis, d’un mouvement de lèvres, approuva
Athos.
«Alors, dit d’Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord de
Winter nous a dit de le faire.
— Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais aux
laquais anglais.»
Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:
«Pour vous et vos camarades.»
Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa
Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord de
Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès de MM.
Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.
Lord de Winter, en quittant d’Artagnan, lui donna l’adresse de sa
soeur; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à la
mode, au n° 6. D’ailleurs, il s’engageait à le venir prendre pour le
présenter. D’Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures, chez Athos.
Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon. Il
se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été mêlée
jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c’était quelque
créature du cardinal, et cependant il se sentait invinciblement
entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont on ne se rend pas
compte. Sa seule crainte était que Milady ne reconnût en lui l’homme de
Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu’il était des amis de M. de
Tréville, et par conséquent qu’il appartenait corps et âme au roi, ce
qui, dès lors, lui ferait perdre une partie de ses avantages, puisque,
connu de Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu
égal. Quant à ce commencement d’intrigue entre elle et le comte de
Wardes, notre présomptueux ne s’en préoccupait que médiocrement, bien
que le marquis fût jeune, beau, riche et fort avant dans la faveur du
cardinal. Ce n’est pas pour rien que l’on a vingt ans, et surtout que
l’on est né à Tarbes.
D’Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette flamboyante;
puis, il s’en revint chez Athos, et, selon son habitude, lui raconta
tout. Athos écouta ses projets; puis il secoua la tête, et lui
recommanda la prudence avec une sorte d’amertume.
«Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez
bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après une
autre!»
D’Artagnan sentit la vérité de ce reproche.
«J’aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j’aime Milady avec la
tête, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche surtout à
m’éclairer sur le rôle qu’elle joue à la cour.
— Le rôle qu’elle joue, pardieu! il n’est pas difficile à deviner
d’après tout ce que vous m’avez dit. C’est quelque émissaire du
cardinal: une femme qui vous attirera dans un piège, où vous laisserez
votre tête tout bonnement.
— Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce me
semble.
— Mon cher, je me défie des femmes; que voulez-vous! je suis payé pour
cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde, m’avez-vous
dit?
— Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.
— Ah! mon pauvre d’Artagnan, fit Athos.
— Écoutez, je veux m’éclairer; puis, quand je saurai ce que je désire
savoir, je m’éloignerai.
— Éclairez-vous», dit flegmatiquement Athos.
Lord de Winter arriva à l’heure dite, mais Athos, prévenu à temps,
passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d’Artagnan seul, et, comme
il était près de huit heures, il emmena le jeune homme.
Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de deux
excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.
Milady Clarick reçut gracieusement d’Artagnan. Son hôtel était d’une
somptuosité remarquable; et, bien que la plupart des Anglais, chassés
par la guerre, quittassent la France, ou fussent sur le point de la
quitter, Milady venait de faire faire chez elle de nouvelles dépenses:
ce qui prouvait que la mesure générale qui renvoyait les Anglais ne la
regardait pas.
«Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d’Artagnan à sa soeur, un
jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et qui n’a point
voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions deux fois ennemis,
puisque c’est moi qui l’ai insulté, et que je suis anglais.
Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque amitié pour moi.»
Milady fronça légèrement le sourcil; un nuage à peine visible passa sur
son front, et un sourire tellement étrange apparut sur ses lèvres, que
le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson.
Le frère ne vit rien; il s’était retourné pour jouer avec le singe
favori de Milady, qui l’avait tiré par son pourpoint.
«Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d’une voix dont la douceur
singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise humeur que venait
de remarquer d’Artagnan, vous avez acquis aujourd’hui des droits
éternels à ma reconnaissance.»
L’Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un
détail. Milady l’écouta avec la plus grande attention; cependant on
voyait facilement, quelque effort qu’elle fît pour cacher ses
impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui
montait à la tête, et son petit pied s’agitait impatiemment sous sa
robe.
Lord de Winter ne s’aperçut de rien. Puis, lorsqu’il eut fini, il
s’approcha d’une table où étaient servis sur un plateau une bouteille
de vin d’Espagne et des verres. Il emplit deux verres et d’un signe
invita d’Artagnan à boire.
D’Artagnan savait que c’était fort désobliger un Anglais que de refuser
de toaster avec lui. Il s’approcha donc de la table, et prit le second
verre. Cependant il n’avait point perdu de vue Milady, et dans la glace
il s’aperçut du changement qui venait de s’opérer sur son visage.
Maintenant qu’elle croyait n’être plus regardée, un sentiment qui
ressemblait à de la férocité animait sa physionomie. Elle mordait son
mouchoir à belles dents.
Cette jolie petite soubrette, que d’Artagnan avait déjà remarquée,
entra alors; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter, qui
demanda aussitôt à d’Artagnan la permission de se retirer, s’excusant
sur l’urgence de l’affaire qui l’appelait, et chargeant sa soeur
d’obtenir son pardon.
D’Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et revint
près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité
surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement quelques
petites taches rouges disséminées sur son mouchoir indiquaient qu’elle
s’était mordu les lèvres jusqu’au sang.
Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail.
La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait s’être
entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n’était que son
beau-frère et non son frère: elle avait épousé un cadet de famille qui
l’avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était le seul héritier
de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se mariait point. Tout cela
laissait voir à d’Artagnan un voile qui enveloppait quelque chose, mais
il ne distinguait pas encore sous ce voile.
Au reste, au bout d’une demi-heure de conversation, d’Artagnan était
convaincu que Milady était sa compatriote: elle parlait le français
avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun doute à cet
égard.
D’Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de
dévouement. À toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon,
Milady sourit avec bienveillance. L’heure de se retirer arriva.
D’Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux des
hommes.
Sur l’escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla
doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu’aux yeux, lui
demanda pardon de l’avoir touché, d’une voix si douce, que le pardon
lui fut accordé à l’instant même.
D’Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la veille.
Lord de Winter n’y était point, et ce fut Milady qui lui fit cette fois
tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre un grand intérêt à
lui, lui demanda d’où il était, quels étaient ses amis, et s’il n’avait
pas pensé quelquefois à s’attacher au service de M. le cardinal.
D’Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un garçon de
vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady; il lui fit un
grand éloge de Son Éminence, lui dit qu’il n’eût point manqué d’entrer
dans les gardes du cardinal au lieu d’entrer dans les gardes du roi,
s’il eût connu par exemple M. de Cavois au lieu de connaître M. de
Tréville.
Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda à
d’Artagnan de la façon la plus négligée du monde s’il n’avait jamais
été en Angleterre.
D’Artagnan répondit qu’il y avait été envoyé par M. de Tréville pour
traiter d’une remonte de chevaux et qu’il en avait même ramené quatre
comme échantillon.
Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois fois
les lèvres: elle avait affaire à un Gascon qui jouait serré.
À la même heure que la veille d’Artagnan se retira. Dans le corridor il
rencontra encore la jolie Ketty; c’était le nom de la soubrette.
Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse bienveillance à
laquelle il n’y avait point à se tromper. Mais d’Artagnan était si
préoccupé de la maîtresse, qu’il ne remarquait absolument que ce qui
venait d’elle.
D’Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et
chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.
Chaque fois aussi, soit dans l’antichambre, soit dans le corridor, soit
sur l’escalier, il rencontrait la jolie soubrette.
Mais, comme nous l’avons dit, d’Artagnan ne faisait aucune attention à
cette persistance de la pauvre Ketty.