Chapter 14 of 40
Partie 3 — III
17 min read · 3,651 words
Vers le milieu d'août, Étienne s'installa chez les Maheu, lorsque
Zacharie marié put obtenir de la Compagnie, pour Philomène et ses deux
enfants, une maison libre du coron; et, dans les premiers temps, le
jeune homme éprouva une gêne en face de Catherine.
C'était une intimité de chaque minute, il remplaçait partout le frère
aîné, partageait le lit de Jeanlin, devant le lit de la grande soeur.
Au coucher, au lever, il devait se déshabiller, se rhabiller près
d'elle, la voyait elle-même ôter et remettre ses vêtements. Quand le
dernier jupon tombait, elle apparaissait d'une blancheur pâle, de
cette neige transparente des blondes anémiques; et il éprouvait une
continuelle émotion, à la trouver si blanche, les mains et le visage
déjà gâtés, comme trempée dans du lait, de ses talons à son col, où la
ligne du hâle tranchait nettement en un collier d'ambre. Il affectait
de se détourner; mais il la connaissait peu à peu: les pieds d'abord
que ses yeux baissés rencontraient; puis, un genou entrevu,
lorsqu'elle se glissait sous la couverture; puis, la gorge aux petits
seins rigides, dès qu'elle se penchait le matin sur la terrine. Elle,
sans le regarder, se hâtait pourtant, était en dix secondes dévêtue et
allongée près d'Alzire, d'un mouvement si souple de couleuvre, qu'il
retirait à peine ses souliers, quand elle disparaissait, tournant le
dos, ne montrant plus que son lourd chignon.
Jamais, du reste, elle n'eut à se fâcher. Si une sorte d'obsession le
faisait, malgré lui, guetter de l'oeil l'instant où elle se couchait,
il évitait les plaisanteries, les jeux de main dangereux. Les parents
étaient là, et il gardait en outre pour elle un sentiment fait
d'amitié et de rancune, qui l'empêchait de la traiter en fille qu'on
désire, au milieu des abandons de leur vie devenue commune, à la
toilette, aux repas, pendant le travail, sans que rien d'eux ne leur
restât secret, pas même les besoins intimes. Toute la pudeur de la
famille s'était réfugiée dans le lavage quotidien, auquel la jeune
fille maintenant procédait seule dans la pièce du haut, tandis que les
hommes se baignaient en bas, l'un après l'autre.
Et, au bout du premier mois, Étienne et Catherine semblaient déjà ne
plus se voir, quand, le soir, avant d'éteindre la chandelle, ils
voyageaient déshabillés par la chambre. Elle avait cessé de se hâter,
elle reprenait son habitude ancienne de nouer ses cheveux au bord de
son lit, les bras en l'air, remontant sa chemise jusqu'à ses cuisses;
et lui, sans pantalon, l'aidait parfois, cherchait les épingles
qu'elle perdait. L'habitude tuait la honte d'être nu, ils trouvaient
naturel d'être ainsi, car ils ne faisaient point de mal et ce n'était
pas leur faute, s'il n'y avait qu'une chambre pour tant de monde. Des
troubles cependant leur revenaient, tout d'un coup, aux moments où ils
ne songeaient à rien de coupable. Après ne plus avoir vu la pâleur de
son corps pendant des soirées, il la revoyait brusquement toute
blanche, de cette blancheur qui le secouait d'un frisson, qui
l'obligeait à se détourner, par crainte de céder à l'envie de la
prendre. Elle, d'autres soirs, sans raison apparente, tombait dans un
émoi pudique, fuyait, se coulait entre les draps, comme si elle avait
senti les mains de ce garçon la saisir. Puis, la chandelle éteinte,
ils comprenaient qu'ils ne s'endormaient pas, qu'ils songeaient l'un à
l'autre, malgré leur fatigue. Cela les laissait inquiets et boudeurs
tout le lendemain, car ils préféraient les soirs de tranquillité, où
ils se mettaient à l'aise, en camarades.
Étienne ne se plaignait guère que de Jeanlin, qui dormait en chien de
fusil. Alzire respirait d'un léger souffle, on retrouvait le matin
Lénore et Henri aux bras l'un de l'autre, tels qu'on les avait
couchés. Dans la maison noire, il n'y avait d'autre bruit que les
ronflements de Maheu et de la Maheude, roulant à intervalles
réguliers, comme des soufflets de forge. En somme, Étienne se
trouvait mieux que chez Rasseneur, le lit n'était pas mauvais, et l'on
changeait les draps une fois par mois. Il mangeait aussi de meilleure
soupe, il souffrait seulement de la rareté de la viande. Mais tous en
étaient là, il ne pouvait exiger, pour quarante-cinq francs de
pension, d'avoir un lapin à chaque repas. Ces quarante-cinq francs
aidaient la famille, on finissait par joindre les deux bouts, en
laissant toujours de petites dettes en arrière; et les Maheu se
montraient reconnaissants envers leur logeur, son linge était lavé,
raccommodé, ses boutons recousus, ses affaires mises en ordre; enfin,
il sentait autour de lui la propreté et les bons soins d'une femme.
Ce fut l'époque où Étienne entendit les idées qui bourdonnaient dans
son crâne. Jusque-là, il n'avait eu que la révolte de l'instinct, au
milieu de la sourde fermentation des camarades. Toutes sortes de
questions confuses se posaient à lui: pourquoi la misère des uns?
pourquoi la richesse des autres? pourquoi ceux-ci sous le talon de
ceux-là, sans l'espoir de jamais prendre leur place? Et sa première
étape fut de comprendre son ignorance. Une honte secrète, un chagrin
caché le rongèrent dès lors: il ne savait rien, il n'osait causer de
ces choses qui le passionnaient, l'égalité de tous les hommes,
l'équité qui voulait un partage entre eux des biens de la terre.
Aussi se prit-il pour l'étude du goût sans méthode des ignorants
affolés de science. Maintenant, il était en correspondance régulière
avec Pluchart, plus instruit, très lancé dans le mouvement socialiste.
Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digérée acheva de
l'exalter: un livre de médecine surtout, _l'Hygiène du mineur, où un
docteur belge avait résumé les maux dont se meurt le peuple des
houillères; sans compter des traités d'économie politique d'une
aridité technique incompréhensible, des brochures anarchistes qui le
bouleversaient, d'anciens numéros de journaux qu'il gardait ensuite
comme des arguments irréfutables, dans des discussions possibles.
Souvarine, du reste, lui prêtait aussi des volumes, et l'ouvrage sur
les Sociétés coopératives l'avait fait rêver pendant un mois d'une
association universelle d'échange, abolissant l'argent, basant sur le
travail la vie sociale entière. La honte de son ignorance s'en
allait, il lui venait un orgueil, depuis qu'il se sentait penser.
Durant ces premiers mois, Étienne en resta au ravissement des
néophytes, le coeur débordant d'indignations généreuses contre les
oppresseurs, se jetant à l'espérance du prochain triomphe des
opprimés. Il n'en était point encore à se fabriquer un système, dans
le vague de ses lectures. Les revendications pratiques de Rasseneur
se mêlaient en lui aux violences destructives de Souvarine; et, quand
il sortait du cabaret de l'Avantage, où il continuait presque chaque
jour à déblatérer avec eux contre la Compagnie, il marchait dans un
rêve, il assistait à la régénération radicale des peuples, sans que
cela dût coûter une vitre cassée ni une goutte de sang. D'ailleurs,
les moyens d'exécution demeuraient obscurs, il préférait croire que
les choses iraient très bien, car sa tête se perdait, dès qu'il
voulait formuler un programme de reconstruction. Il se montrait même
plein de modération et d'inconséquence, il répétait parfois qu'il
fallait bannir la politique de la question sociale, une phrase qu'il
avait lue et qui lui semblait bonne à dire, dans le milieu de
houilleurs flegmatiques où il vivait.
Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s'attardait une
demi-heure, avant de monter se coucher. Toujours Étienne reprenait la
même causerie. Depuis que sa nature s'affinait, il se trouvait blessé
davantage par les promiscuités du coron. Est-ce qu'on était des
bêtes, pour être ainsi parqués, les uns contre les autres, au milieu
des champs, si entassés qu'on ne pouvait changer de chemise sans
montrer son derrière aux voisins! Et comme c'était bon pour la santé,
et comme les filles et les garçons s'y pourrissaient forcément
ensemble!
--Dame! répondait Maheu, si l'on avait plus d'argent, on aurait plus
d'aise... Tout de même, c'est bien vrai que ça ne vaut rien pour
personne, de vivre les uns sur les autres. Ça finit toujours par des
hommes saouls et par des filles pleines.
Et la famille partait de là, chacun disait son mot, pendant que le
pétrole de la lampe viciait l'air de la salle, déjà empuantie d'oignon
frit. Non, sûrement, la vie n'était pas drôle. On travaillait en
vraies brutes à un travail qui était la punition des galériens
autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu'à son tour, tout ça
pour ne pas même avoir de la viande sur sa table, le soir. Sans doute
on avait sa pâtée quand même, on mangeait, mais si peu, juste de quoi
souffrir sans crever, écrasé de dettes, poursuivi comme si l'on volait
son pain. Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue. Les
seuls plaisirs, c'était de se saouler ou de faire un enfant à sa
femme; encore la bière vous engraissait trop le ventre, et l'enfant,
plus tard, se foutait de vous. Non, non, ça n'avait rien de drôle.
Alors, la Maheude s'en mêlait.
--L'embêtant, voyez-vous, c'est lorsqu'on se dit que ça ne peut pas
changer... Quand on est jeune, on s'imagine que le bonheur viendra,
on espère des choses; et puis, la misère recommence toujours, on reste
enfermé là-dedans... Moi, je ne veux du mal à personne, mais il y a
des fois où cette injustice me révolte.
Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise
vague de cet horizon fermé. Seul, le père Bonnemort, s'il était là,
ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de
la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait à la veine, sans en
demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui
donnait de l'ambition aux charbonniers.
--Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne
chope... Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura
toujours des chefs, pas vrai? inutile de se casser la tête à réfléchir
là-dessus.
Du coup, Étienne s'animait. Comment! la réflexion serait défendue à
l'ouvrier! Eh! justement, les choses changeraient bientôt, parce que
l'ouvrier réfléchissait à cette heure. Du temps du vieux, le mineur
vivait dans la mine comme une brute, comme une machine à extraire la
houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchés aux
événements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils
beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger
la chair: il ne s'en doutait même pas. Mais, à présent, le mineur
s'éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine;
et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des
champs: oui, il pousserait des hommes, une armée d'hommes qui
rétabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n'étaient pas
égaux depuis la Révolution? puisqu'on votait ensemble, est-ce que
l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait? Les grandes
Compagnies, avec leurs machines, écrasaient tout, et l'on n'avait même
plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du
même métier, réunis en corps, savaient se défendre. C'était pour ça,
nom de Dieu! et pour d'autres choses, que tout péterait un jour,
grâce à l'instruction. On n'avait qu'à voir dans le coron même: les
grands-pères n'auraient pu signer leur nom, les pères le signaient
déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des
professeurs. Ah! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude
moisson d'hommes, qui mûrissait au soleil! Du moment qu'on n'était
plus collé chacun à sa place pour l'existence entière, et qu'on
pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc
n'aurait-on pas joué des poings, en tâchant d'être le plus fort?
Maheu, ébranlé, restait cependant plein de défiance.
--Dès qu'on bouge, on vous rend votre livret, disait-il. Le vieux a
raison, ce sera toujours le mineur qui aura la peine, sans l'espoir
d'un gigot de temps à autre, en récompense.
Muette depuis un moment, la Maheude sortait comme d'un songe.
--Encore si ce que les curés racontent était vrai, si les pauvres gens
de ce monde étaient les riches dans l'autre!
Un éclat de rire l'interrompait, les enfants eux-mêmes haussaient les
épaules, tous devenus incrédules au vent du dehors, gardant la peur
secrète des revenants de la fosse, mais s'égayant du ciel vide.
--Ah! ouiche, les curés! s'écriait Maheu. S'ils croyaient ça, ils
mangeraient moins et ils travailleraient davantage, pour se réserver
là-haut une bonne place... Non, quand on est mort, on est mort.
La Maheude poussait de grands soupirs.
--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!
Puis, les mains tombées sur les genoux, d'un air d'accablement
immense:
--Alors, c'est bien vrai, nous sommes foutus, nous autres.
Tous se regardaient. Le père Bonnemort crachait dans son mouchoir,
tandis que Maheu, sa pipe éteinte, l'oubliait à sa bouche. Alzire
écoutait, entre Lénore et Henri, endormis au bord de la table. Mais
Catherine surtout, le menton dans la main, ne quittait pas Étienne de
ses grands yeux clairs, lorsqu'il se récriait, disant sa foi, ouvrant
l'avenir enchanté de son rêve social. Autour d'eux, le coron se
couchait, on n'entendait plus que les pleurs perdus d'un enfant ou la
querelle d'un ivrogne attardé. Dans la salle, le coucou battait
lentement, une fraîcheur d'humidité montait des dalles sablées, malgré
l'étouffement de l'air.
--En voilà encore des idées! disait le jeune homme. Est-ce que vous
avez besoin d'un bon Dieu et de son paradis pour être heureux? est-ce
que vous ne pouvez pas vous faire à vous-mêmes le bonheur sur la
terre?
D'une voix ardente, il parlait sans fin. C'était, brusquement,
l'horizon fermé qui éclatait, une trouée de lumière s'ouvrait dans la
vie sombre de ces pauvres gens. L'éternel recommencement de la
misère, le travail de brute, ce destin de bétail qui donne sa laine et
qu'on égorge, tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand
coup de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice
descendait du ciel. Puisque le bon Dieu était mort, la justice allait
assurer le bonheur des hommes, en faisant régner l'égalité et la
fraternité. Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans
les songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, où chaque
citoyen vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes. Le
vieux monde pourri était tombé en poudre, une humanité jeune, purgée
de ses crimes, ne formait plus qu'un seul peuple de travailleurs, qui
avait pour devise: à chacun suivant son mérite, et à chaque mérite
suivant ses oeuvres. Et, continuellement, ce rêve s'élargissait,
s'embellissait, d'autant plus séducteur, qu'il montait plus haut dans
l'impossible.
D'abord, la Maheude refusait d'entendre, prise d'une sourde épouvante.
Non, non, c'était trop beau, on ne devait pas s'embarquer dans ces
idées, car elles rendaient la vie abominable ensuite, et l'on aurait
tout massacré alors, pour être heureux. Quand elle voyait luire les
yeux de Maheu, troublé, conquis, elle s'inquiétait, elle criait, en
interrompant Étienne:
--N'écoute pas, mon homme! Tu vois bien qu'il nous fait des contes...
Est-ce que les bourgeois consentiront jamais à travailler comme nous?
Mais, peu à peu, le charme agissait aussi sur elle. Elle finissait
par sourire, l'imagination éveillée, entrant dans ce monde merveilleux
de l'espoir. Il était si doux d'oublier pendant une heure la réalité
triste! Lorsqu'on vit comme des bêtes, le nez à terre, il faut bien
un coin de mensonge, où l'on s'amuse à se régaler des choses qu'on ne
possédera jamais. Et ce qui la passionnait, ce qui la mettait
d'accord avec le jeune homme, c'était l'idée de la justice.
--Ça, vous avez raison! criait-elle. Moi, quand une affaire est
juste, je me ferais hacher... Et, vrai! ce serait juste, de jouir à
notre tour.
Maheu, alors, osait s'enflammer.
--Tonnerre de Dieu! je ne suis pas riche, mais je donnerais bien cent
sous pour ne pas mourir avant d'avoir vu tout ça... Quel
chambardement! Hein? sera-ce bientôt, et comment s'y prendra-t-on?
Étienne recommençait à parler. La vieille société craquait, ça ne
pouvait durer au-delà de quelques mois, affirmait-il carrément. Sur
les moyens d'exécution, il se montrait plus vague, mêlant ses
lectures, ne craignant pas, devant des ignorants, de se lancer dans
des explications où il se perdait lui-même. Tous les systèmes y
passaient, adoucis d'une certitude de triomphe facile, d'un baiser
universel qui terminerait le malentendu des classes; sans tenir compte
pourtant des mauvaises têtes, parmi les patrons et les bourgeois,
qu'on serait peut-être forcé de mettre à la raison. Et les Maheu
avaient l'air de comprendre, approuvaient, acceptaient les solutions
miraculeuses, avec la foi aveugle des nouveaux croyants, pareils à ces
chrétiens des premiers temps de l'Église, qui attendaient la venue
d'une société parfaite, sur le fumier du monde antique. La petite
Alzire accrochait des mots, s'imaginait le bonheur sous l'image d'une
maison très chaude, où les enfants jouaient et mangeaient tant qu'ils
voulaient. Catherine, sans bouger, le menton toujours dans la main,
restait les yeux fixés sur Étienne, et quand il se taisait, elle avait
un léger frisson, toute pâle, comme prise de froid.
Mais la Maheude regardait le coucou.
--Neuf heures passées, est-il permis! Jamais on ne se lèvera demain.
Et les Maheu quittaient la table, le coeur mal à l'aise, désespérés.
Il leur semblait qu'ils venaient d'être riches, et qu'ils retombaient
d'un coup dans leur crotte. Le père Bonnemort, qui partait pour la
fosse, grognait que ces histoires-là ne rendaient pas la soupe
meilleure; tandis que les autres montaient à la file, en s'apercevant
de l'humidité des murs et de l'étouffement empesté de l'air. En haut,
dans le sommeil lourd du coron, Étienne, lorsque Catherine s'était
mise au lit la dernière et avait soufflé la chandelle, l'entendait se
retourner fiévreusement, avant de s'endormir.
Souvent, à ces causeries, des voisins se pressaient, Levaque qui
s'exaltait aux idées de partage, Pierron que la prudence faisait aller
se coucher, dès qu'on s'attaquait à la Compagnie. De loin en loin,
Zacharie entrait un instant; mais la politique l'assommait, il
préférait descendre à l'Avantage, pour boire une chope. Quant à
Chaval, il renchérissait, voulait du sang. Presque tous les soirs, il
passait une heure chez les Maheu; et, dans cette assiduité, il y avait
une jalousie inavouée, la peur qu'on ne lui volât Catherine. Cette
fille, dont il se lassait déjà, lui était devenue chère, depuis qu'un
homme couchait près d'elle et pouvait la prendre, la nuit.
L'influence d'Étienne s'élargissait, il révolutionnait peu à peu le
coron. C'était une propagande sourde, d'autant plus sûre, qu'il
grandissait dans l'estime de tous. La Maheude, malgré sa défiance de
ménagère prudente, le traitait avec considération, en jeune homme qui
la payait exactement, qui ne buvait ni ne jouait, le nez toujours dans
un livre; et elle lui faisait, chez les voisines, une réputation de
garçon instruit, dont celles-ci abusaient, en le priant d'écrire leurs
lettres. Il était une sorte d'homme d'affaires, chargé des
correspondances, consulté par les ménages sur les cas délicats.
Aussi, dès le mois de septembre, avait-il créé enfin sa fameuse caisse
de prévoyance, très précaire encore, ne comptant que les habitants du
coron; mais il espérait bien obtenir l'adhésion des charbonniers de
toutes les fosses, surtout si la Compagnie, restée passive, ne le
gênait pas davantage. On venait de le nommer secrétaire de
l'association, et il touchait même de petits appointements, pour ses
écritures. Cela le rendait presque riche. Si un mineur marié
n'arrive pas à joindre les deux bouts, un garçon sobre, n'ayant aucune
charge, peut réaliser des économies.
Dès lors, il s'opéra chez Étienne une transformation lente. Des
instincts de coquetterie et de bien-être, endormis dans sa pauvreté,
se révélèrent, lui firent acheter des vêtements de drap. Il se paya
une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se
groupa autour de lui. Ce furent des satisfactions d'amour-propre
délicieuses, il se grisa de ces premières jouissances de la
popularité: être à la tête des autres, commander, lui si jeune et qui
la veille encore était un manoeuvre, l'emplissait d'orgueil,
agrandissait son rêve d'une révolution prochaine, où il jouerait un
rôle. Son visage changea, il devint grave, il s'écouta parler; tandis
que son ambition naissante enfiévrait ses théories et le poussait aux
idées de bataille.
Cependant, l'automne s'avançait, les froids d'octobre avaient rouillé
les petits jardins du coron. Derrière les lilas maigres, les galibots
ne culbutaient plus les herscheuses sur le carin; et il ne restait que
les légumes d'hiver, les choux perlés de gelée blanche, les poireaux
et les salades de conserve. De nouveau, les averses battaient les
tuiles rouges, coulaient dans les tonneaux, sous les gouttières, avec
des bruits de torrent. Dans chaque maison, le fer ne refroidissait
pas, chargé de houille, empoisonnant la salle close. C'était encore
une saison de grande misère qui commençait.
En octobre, par une de ces premières nuits glaciales, Étienne,
fiévreux d'avoir parlé, en bas, ne put s'endormir. Il avait regardé
Catherine se glisser sous la couverture, puis souffler la chandelle.
Elle paraissait toute secouée, elle aussi, tourmentée d'une de ces
pudeurs qui la faisaient encore se hâter parfois, si maladroitement,
qu'elle se découvrait davantage. Dans l'obscurité, elle restait comme
morte; mais il entendait qu'elle ne dormait pas non plus; et, il le
sentait, elle songeait à lui, ainsi qu'il songeait à elle: jamais ce
muet échange de leur être ne les avait emplis d'un tel trouble. Des
minutes s'écoulèrent, ni lui ni elle ne remuait, leur souffle
s'embarrassait seulement, malgré leur effort pour le retenir. A deux
reprises, il fut sur le point de se lever et de la prendre. C'était
imbécile, d'avoir un si gros désir l'un de l'autre, sans jamais se
contenter. Pourquoi donc bouder ainsi contre leur envie? Les enfants
dormaient, elle voulait bien tout de suite, il était certain qu'elle
l'attendait en étouffant, qu'elle refermerait les bras sur lui,
muette, les dents serrées. Près d'une heure se passa. Il n'alla pas
la prendre, elle ne se retourna pas, de peur de l'appeler. Plus ils
vivaient côte à côte, et plus une barrière s'élevait, des hontes, des
répugnances, des délicatesses d'amitié, qu'ils n'auraient pu expliquer
eux-mêmes.