Chapter 38 of 40
Partie 7 — IV
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Dans la nuit même qui avait suivi l'écroulement du Voreux,
M. Hennebeau était parti pour Paris, voulant en personne renseigner
les régisseurs, avant que les journaux pussent même donner la
nouvelle. Et, quand il fut de retour, le lendemain, on le trouva très
calme, avec son air de gérant correct. Il avait évidemment dégagé sa
responsabilité, sa faveur ne parut pas décroître, au contraire le
décret qui le nommait officier de la Légion d'honneur fut signé
vingt-quatre heures après.
Mais, si le directeur restait sauf, la Compagnie chancelait sous le
coup terrible. Ce n'étaient point les quelques millions perdus,
c'était la blessure au flanc, la frayeur sourde et incessante du
lendemain, en face de l'égorgement d'un de ses puits. Elle fut si
frappée, qu'une fois encore elle sentit le besoin du silence. A quoi
bon remuer cette abomination? Pourquoi, si l'on découvrait le bandit,
faire un martyr, dont l'effroyable héroïsme détraquerait d'autres
têtes, enfanterait toute une lignée d'incendiaires et d'assassins?
D'ailleurs, elle ne soupçonna pas le vrai coupable, elle finissait par
croire à une armée de complices, ne pouvant admettre qu'un seul homme
eût trouvé l'audace et la force d'une telle besogne; et là, justement,
était la pensée qui l'obsédait, cette pensée d'une menace désormais
grandissante autour de ses fosses. Le directeur avait reçu l'ordre
d'organiser un vaste système d'espionnage, puis de congédier un à un,
sans bruit, les hommes dangereux, soupçonnés d'avoir trempé dans le
crime. On se contenta de cette épuration, d'une haute prudence
politique.
Il n'y eut qu'un renvoi immédiat, celui de Dansaert, le maître-porion.
Depuis le scandale chez la Pierronne, il était devenu impossible. Et
l'on prétexta son attitude dans le danger, cette lâcheté du capitaine
abandonnant ses hommes. D'autre part, c'était une avance discrète aux
mineurs, qui l'exécraient.
Cependant, parmi le public, des bruits avaient transpiré, et la
Direction dut envoyer une note rectificative à un journal, pour
démentir une version où l'on parlait d'un baril de poudre, allumé par
les grévistes. Déjà, après une rapide enquête, le rapport de
l'ingénieur du gouvernement concluait à une rupture naturelle du
cuvelage, que le tassement des terrains aurait occasionnée; et la
Compagnie avait préféré se taire et accepter le blâme d'un manque de
surveillance. Dans la presse, à Paris, dès le troisième jour, la
catastrophe était allée grossir les faits divers: on ne causait plus
que des ouvriers agonisant au fond de la mine, on lisait avidement les
dépêches publiées chaque matin. A Montsou même, les bourgeois
blêmissaient et perdaient la parole au seul nom du Voreux, une légende
se formait, que les plus hardis tremblaient de se raconter à
l'oreille. Tout le pays montrait aussi une grande pitié pour les
victimes, des promenades s'organisaient à la fosse détruite, on y
accourait en famille se donner l'horreur des décombres, pesant si
lourd sur la tête des misérables ensevelis.
Deneulin, nommé ingénieur divisionnaire, venait de tomber au milieu du
désastre, pour son entrée en fonction; et son premier soin fut de
refouler le canal dans son lit, car ce torrent d'eau aggravait le
dommage à chaque heure. De grands travaux étaient nécessaires, il mit
tout de suite une centaine d'ouvriers à la construction d'une digue.
Deux fois, l'impétuosité du flot emporta les premiers barrages.
Maintenant, on installait des pompes, c'était une lutte acharnée, une
reprise violente, pas à pas, de ces terrains disparus.
Mais le sauvetage des mineurs engloutis passionnait plus encore.
Négrel restait chargé de tenter un effort suprême, et les bras ne lui
manquaient pas, tous les charbonniers accouraient s'offrir, dans un
élan de fraternité. Ils oubliaient la grève, ils ne s'inquiétaient
point de la paie; on pouvait ne leur donner rien, ils ne demandaient
qu'à risquer leur peau, du moment où il y avait des camarades en
danger de mort. Tous étaient là, avec leurs outils, frémissant,
attendant de savoir à quelle place il fallait taper. Beaucoup,
malades de frayeur après l'accident, agités de tremblements nerveux,
trempés de sueurs froides, dans l'obsession de continuels cauchemars,
se levaient quand même, se montraient les plus enragés à vouloir se
battre contre la terre, comme s'ils avaient une revanche à prendre.
Malheureusement, l'embarras commençait devant cette question d'une
besogne utile: que faire? comment descendre? par quel côté attaquer
les roches?
L'opinion de Négrel était que pas un des malheureux ne survivait, les
quinze avaient à coup sûr péri, noyés ou asphyxiés; seulement, dans
ces catastrophes des mines, la règle est de toujours supposer vivants
les hommes murés au fond; et il raisonnait en ce sens. Le premier
problème qu'il se posait était de déduire où ils avaient pu se
réfugier. Les porions, les vieux mineurs consultés par lui, tombaient
d'accord sur ce point: devant la crue, les camarades étaient
certainement montés, de galerie en galerie, jusque dans les tailles
les plus hautes, de sorte qu'ils se trouvaient sans doute acculés au
bout de quelque voie supérieure. Cela, du reste, s'accordait avec les
renseignements du père Mouque, dont le récit embrouillé donnait même à
croire que l'affolement de la fuite avait séparé la bande en petits
groupes, semant les fuyards en chemin, à tous les étages. Mais les
avis des porions se partageaient ensuite, dès qu'on abordait la
discussion des tentatives possibles. Comme les voies les plus proches
du sol étaient à cent cinquante mètres, on ne pouvait songer au
fonçage d'un puits. Restait Réquillart, l'accès unique, le seul point
par lequel on se rapprochait. Le pis était que la vieille fosse,
inondée elle aussi, ne communiquait plus avec le Voreux, et n'avait de
libre, au-dessus du niveau des eaux, que des tronçons de galerie
dépendant du premier accrochage. L'épuisement allait demander des
années, la meilleure décision était donc de visiter ces galeries, pour
voir si elles n'avoisinaient pas les voies submergées, au bout
desquelles on soupçonnait la présence des mineurs en détresse. Avant
d'en arriver là logiquement, on avait beaucoup discuté, pour écarter
une foule de projets impraticables.
Dès lors, Négrel remua la poussière des archives, et quand il eut
découvert les anciens plans des deux fosses, il les étudia, il
détermina les points où devaient porter les recherches. Peu à peu,
cette chasse l'enflammait, il était, à son tour, pris d'une fièvre de
dévouement, malgré son ironique insouciance des hommes et des choses.
On éprouva de premières difficultés pour descendre, à Réquillart: il
fallut déblayer la bouche du puits, abattre le sorbier, raser les
prunelliers et les aubépines; et l'on eut encore à réparer les
échelles. Puis, les tâtonnements commencèrent. L'ingénieur, descendu
avec dix ouvriers, les faisait taper du fer de leurs outils contre
certaines parties de la veine, qu'il leur désignait; et, dans un grand
silence, chacun collait une oreille à la houille, écoutait si des
coups lointains ne répondaient pas. Mais on parcourut en vain toutes
les galeries praticables, aucun écho ne venait. L'embarras avait
augmenté: à quelle place entailler la couche? vers qui marcher,
puisque personne ne paraissait être là? On s'entêtait pourtant, on
cherchait, dans l'énervement d'une anxiété croissante.
Depuis le premier jour, la Maheude arrivait le matin à Réquillart.
Elle s'asseyait devant le puits, sur une poutre, elle n'en bougeait
pas jusqu'au soir. Quand un homme ressortait, elle se levait, le
questionnait des yeux: rien? non, rien! et elle se rasseyait, elle
attendait encore, sans une parole, le visage dur et fermé. Jeanlin,
lui aussi, en voyant qu'on envahissait son repaire, avait rôdé, de
l'air effaré d'une bête de proie dont le terrier va dénoncer les
rapines: il songeait au petit soldat, couché sous les roches, avec la
peur qu'on n'allât troubler ce bon sommeil; mais ce côté de la mine
était envahi par les eaux, et d'ailleurs les fouilles se dirigeaient
plus à gauche, dans la galerie ouest. D'abord, Philomène était venue
également, pour accompagner Zacharie, qui faisait partie de l'équipe
de recherches; puis, cela l'avait ennuyée, de prendre froid sans
nécessité ni résultat: elle restait au coron, elle traînait ses
journées de femme molle, indifférente, occupée à tousser du matin au
soir. Au contraire, Zacharie ne vivait plus, aurait mangé la terre
pour retrouver sa soeur. Il criait la nuit, il la voyait, il
l'entendait, toute maigrie de faim, la gorge crevée à force d'appeler
au secours. Deux fois, il avait voulu creuser sans ordre, disant que
c'était là, qu'il le sentait bien. L'ingénieur ne le laissait plus
descendre, et il ne s'éloignait pas de ce puits dont on le chassait,
il ne pouvait même s'asseoir et attendre près de sa mère, agité d'un
besoin d'agir, tournant sans relâche.
On était au troisième jour. Négrel, désespéré, avait résolu de tout
abandonner le soir. A midi, après le déjeuner, lorsqu'il revint avec
ses hommes, pour tenter un dernier effort, il fut surpris de voir
Zacharie sortir de la fosse, très rouge, gesticulant, criant:
--Elle y est! elle m'a répondu! Arrivez, arrivez donc!
Il s'était glissé par les échelles, malgré le gardien, et il jurait
qu'on avait tapé, là-bas, dans la première voie de la veine Guillaume.
--Mais nous avons déjà passé deux fois où vous dites, fit remarquer
Négrel incrédule. Enfin, nous allons bien voir.
La Maheude s'était levée; et il fallut l'empêcher de descendre. Elle
attendait tout debout, au bord du puits, les regards dans les ténèbres
de ce trou.
En bas, Négrel tapa lui-même trois coups, largement espacés; puis, il
appliqua son oreille contre le charbon, en recommandant aux ouvriers
le plus grand silence. Pas un bruit ne lui arriva, il hocha la tête:
évidemment, le pauvre garçon avait rêvé. Furieux, Zacharie tapa à son
tour; et lui entendait de nouveau, ses yeux brillaient, un tremblement
de joie agitait ses membres. Alors, les autres ouvriers
recommencèrent l'expérience, les uns après les autres: tous
s'animaient, percevaient très bien la lointaine réponse. Ce fut un
étonnement pour l'ingénieur, il colla encore son oreille, il finit par
saisir un bruit d'une légèreté aérienne, un roulement rythmé à peine
distinct, la cadence connue du rappel des mineurs, qu'ils battent
contre la houille, dans le danger. La houille transmet les sons avec
une limpidité de cristal, très loin. Un porion qui se trouvait là,
n'estimait pas à moins de cinquante mètres le bloc dont l'épaisseur
les séparait des camarades. Mais il semblait qu'on pût déjà leur
tendre la main, une allégresse éclatait. Négrel dut commencer à
l'instant les travaux d'approche.
Quand Zacharie, en haut, revit la Maheude, tous deux s'étreignirent.
--Faut pas vous monter la tête, eut la cruauté de dire la Pierronne,
venue ce jour-là en promenade, par curiosité. Si Catherine ne s'y
trouvait pas, ça vous ferait trop de peine ensuite.
C'était vrai, Catherine peut-être se trouvait ailleurs.
--Fous-moi la paix, hein! cria rageusement Zacharie. Elle y est, je
le sais!
La Maheude s'était assise de nouveau, muette, le visage immobile. Et
elle se remit à attendre.
Dès que l'histoire se fut répandue dans Montsou, il arriva un nouveau
flot de monde. On ne voyait rien, et l'on demeurait là quand même, il
fallut tenir les curieux à distance. En bas, on travaillait jour et
nuit. Par crainte de rencontrer un obstacle, l'ingénieur avait fait
ouvrir, dans la veine, trois galeries descendantes, qui convergeaient
vers le point où l'on supposait les mineurs enfermés. Un seul haveur
pouvait abattre la houille, sur le front étroit du boyau; on le
relayait de deux heures en deux heures; et le charbon, dont on
chargeait des corbeilles, était sorti de main en main par une chaîne
d'hommes, qui s'allongeait à mesure que le trou se creusait. La
besogne, d'abord, marcha très vite: on fit six mètres en un jour.
Zacharie avait obtenu d'être parmi les ouvriers d'élite mis à
l'abattage. C'était un poste d'honneur qu'on se disputait. Et il
s'emportait, lorsqu'on voulait le relayer, après ses deux heures de
corvée réglementaire. Il volait le tour des camarades, il refusait de
lâcher la rivelaine. Sa galerie bientôt fut en avance sur les autres,
il s'y battait contre la houille d'un élan si farouche, qu'on
entendait monter du boyau le souffle grondant de sa poitrine, pareil
au ronflement de quelque forge intérieure. Quand il en sortait,
boueux et noir, ivre de fatigue, il tombait par terre, on devait
l'envelopper dans une couverture. Puis, chancelant encore, il s'y
replongeait, et la lutte recommençait, les grands coups sourds, les
plaintes étouffées, un enragement victorieux de massacre. Le pis
était que le charbon devenait dur, il cassa deux fois son outil,
exaspéré de ne plus avancer si vite. Il souffrait aussi de la
chaleur, une chaleur qui augmentait à chaque mètre d'avancement,
insupportable au fond de cette trouée mince, où l'air ne pouvait
circuler. Un ventilateur à bras fonctionnait bien, mais l'aérage
s'établissait mal, on retira à trois reprises des haveurs évanouis,
que l'asphyxie étranglait.
Négrel vivait au fond, avec ses ouvriers. On lui descendait ses
repas, il dormait parfois deux heures, sur une botte de paille, roulé
dans un manteau. Ce qui soutenait les courages, c'était la
supplication des misérables, là-bas, le rappel de plus en plus
distinct qu'ils battaient pour qu'on se hâtât d'arriver. A présent,
il sonnait très clair, avec une sonorité musicale, comme frappé sur
les lames d'un harmonica. On se guidait grâce à lui, on marchait à ce
bruit cristallin, ainsi qu'on marche au canon dans les batailles.
Chaque fois qu'un haveur était relayé, Négrel descendait, tapait, puis
collait son oreille; et, chaque fois, jusqu'à présent, la réponse
était venue, rapide et pressante. Aucun doute ne lui restait, on
avançait dans la bonne direction; mais quelle lenteur fatale! Jamais
on n'arriverait assez tôt. En deux jours, d'abord, on avait bien
abattu treize mètres; seulement, le troisième jour, on était tombé à
cinq; puis, le quatrième, à trois. La houille se serrait, durcissait
à un tel point, que, maintenant, on fonçait de deux mètres, avec
peine. Le neuvième jour, après des efforts surhumains, l'avancement
était de trente-deux mètres, et l'on calculait qu'on en avait devant
soi une vingtaine encore. Pour les prisonniers, c'était la douzième
journée qui commençait, douze fois vingt-quatre heures sans pain, sans
feu, dans ces ténèbres glaciales! Cette abominable idée mouillait les
paupières, raidissait les bras à la besogne. Il semblait impossible
que des chrétiens vécussent davantage, les coups lointains
s'affaiblissaient depuis la veille, on tremblait à chaque instant de
les entendre s'arrêter.
Régulièrement, la Maheude venait toujours s'asseoir à la bouche du
puits. Elle amenait, entre ses bras, Estelle qui ne pouvait rester
seule du matin au soir. Heure par heure, elle suivait ainsi le
travail, partageait les espérances et les abattements. C'était, dans
les groupes qui stationnaient, et jusqu'à Montsou, une attente
fébrile, des commentaires sans fin. Tous les coeurs du pays battaient
là-bas, sous la terre.
Le neuvième jour, à l'heure du déjeuner, Zacharie ne répondit pas,
lorsqu'on l'appela pour le relais. Il était comme fou, il s'acharnait
avec des jurons. Négrel, sorti un instant, ne put le faire obéir; et
il n'y avait même là qu'un porion, avec trois mineurs. Sans doute,
Zacharie, mal éclairé, furieux de cette lueur vacillante qui retardait
sa besogne, commit l'imprudence d'ouvrir sa lampe. On avait pourtant
donné des ordres sévères, car des fuites de grisou s'étaient
déclarées, le gaz séjournait en masse énorme, dans ces couloirs
étroits, privés d'aérage. Brusquement, un coup de foudre éclata, une
trombe de feu sortit du boyau, comme de la gueule d'un canon chargé à
mitraille. Tout flambait, l'air s'enflammait ainsi que de la poudre,
d'un bout à l'autre des galeries. Ce torrent de flamme emporta le
porion et les trois ouvriers, remonta le puits, jaillit au grand jour
en une éruption, qui crachait des roches et des débris de charpente.
Les curieux s'enfuirent, la Maheude se leva, serrant contre sa gorge
Estelle épouvantée.
Lorsque Négrel et les ouvriers revinrent, une colère terrible les
secoua. Ils frappaient la terre à coups de talon, comme une marâtre
tuant au hasard ses enfants, dans les imbéciles caprices de sa
cruauté. On se dévouait, on allait au secours de camarades, et il
fallait encore y laisser des hommes! Après trois grandes heures
d'efforts et de dangers, quand on pénétra enfin dans les galeries, la
remonte des victimes fut lugubre. Ni le porion ni les ouvriers
n'étaient morts, mais des plaies affreuses les couvraient, exhalaient
une odeur de chair grillée; ils avaient bu le feu, les brûlures
descendaient jusque dans leur gorge; et ils poussaient un hurlement
continu, suppliant qu'on les achevât. Des trois mineurs, un était
l'homme qui, pendant la grève, avait crevé la pompe de Gaston-Marie
d'un dernier coup de pioche; les deux autres gardaient des cicatrices
aux mains, les doigts écorchés, coupés, à force d'avoir lancé des
briques sur les soldats. La foule, toute pâle et frémissante, se
découvrit quand ils passèrent.
Debout, la Maheude attendait. Le corps de Zacharie parut enfin. Les
vêtements avaient brûlé, le corps n'était qu'un charbon noir, calciné,
méconnaissable. Broyée dans l'explosion, la tête n'existait plus.
Et, lorsqu'on eut déposé ces restes affreux sur un brancard, la
Maheude les suivit d'un pas machinal, les paupières ardentes, sans une
larme. Elle tenait dans ses bras Estelle assoupie, elle s'en allait
tragique, les cheveux fouettés par le vent. Au coron, Philomène
demeura stupide, les yeux changés en fontaines, tout de suite
soulagée. Mais déjà la mère était retournée du même pas à Réquillart:
elle avait accompagné son fils, elle revenait attendre sa fille.
Trois jours encore s'écoulèrent. On avait repris les travaux de
sauvetage, au milieu de difficultés inouïes. Les galeries d'approche
ne s'étaient heureusement pas éboulées, à la suite du coup de grisou;
seulement, l'air y brûlait, si lourd et si vicié, qu'il avait fallu
installer d'autres ventilateurs. Toutes les vingt minutes, les
haveurs se relayaient. On avançait, deux mètres à peine les
séparaient des camarades. Mais, à présent, ils travaillaient le froid
au coeur, tapant dur uniquement par vengeance; car les bruits avaient
cessé, le rappel ne sonnait plus sa petite cadence claire. On était
au douzième jour des travaux, au quinzième de la catastrophe; et,
depuis le matin, un silence de mort s'était fait.
Le nouvel accident redoubla la curiosité de Montsou, les bourgeois
organisaient des excursions, avec un tel entrain, que les Grégoire se
décidèrent à suivre le monde. On arrangea une partie, il fut convenu
qu'ils se rendraient au Voreux dans leur voiture, tandis que madame
Hennebeau y amènerait dans la sienne Lucie et Jeanne. Deneulin leur
ferait visiter son chantier, puis on rentrerait par Réquillart, où ils
sauraient de Négrel à quel point exact en étaient les galeries, et
s'il espérait encore. Enfin, on dînerait ensemble le soir.
Lorsque, vers trois heures, les Grégoire et leur fille Cécile
descendirent devant la fosse effondrée, ils y trouvèrent madame
Hennebeau, arrivée la première, en toilette bleu marine, se
garantissant, sous une ombrelle, du pâle soleil de février. Le ciel,
très pur, avait une tiédeur de printemps. Justement, M. Hennebeau
était là, avec Deneulin; et elle écoutait d'une oreille distraite les
explications que lui donnait ce dernier sur les efforts qu'on avait dû
faire pour endiguer le canal. Jeanne, qui emportait toujours un
album, s'était mise à crayonner, enthousiasmée par l'horreur du motif;
pendant que Lucie, assise à côté d'elle sur un débris de wagon,
poussait aussi des exclamations d'aise, trouvant ça «épatant». La
digue, inachevée, laissait passer des fuites nombreuses, dont les
flots d'écume roulaient, tombaient en cascade dans l'énorme trou de la
fosse engloutie. Pourtant, ce cratère se vidait, l'eau bue par les
terres baissait, découvrait l'effrayant gâchis du fond. Sous l'azur
tendre de la belle journée, c'était un cloaque, les ruines d'une ville
abîmée et fondue dans de la boue.
--Et l'on se dérange pour voir ça! s'écria M. Grégoire, désillusionné.
Cécile, toute rose de santé, heureuse de respirer l'air si pur,
s'égayait, plaisantait, tandis que madame Hennebeau faisait une moue
de répugnance, en murmurant:
--Le fait est que ça n'a rien de joli.
Les deux ingénieurs se mirent à rire. Ils tâchèrent d'intéresser les
visiteurs, en les promenant partout, en leur expliquant le jeu des
pompes et la manoeuvre du pilon qui enfonçait les pieux. Mais ces
dames devenaient inquiètes. Elles frissonnèrent, lorsqu'elles surent
que les pompes fonctionneraient des années, six, sept ans peut-être,
avant que le puits fût reconstruit et que l'on eût épuisé toute l'eau
de la fosse. Non, elles aimaient mieux penser à autre chose, ces
bouleversements-là n'étaient bons qu'à donner de vilains rêves.
--Partons, dit madame Hennebeau, en se dirigeant vers sa voiture.
Jeanne et Lucie se récrièrent. Comment, si vite! Et le dessin qui
n'était pas fini! Elles voulurent rester, leur père les amènerait au
dîner, le soir. M. Hennebeau prit seul place avec sa femme dans la
calèche, car lui aussi désirait questionner Négrel.
--Eh bien! allez en avant, dit M. Grégoire. Nous vous suivons, nous
avons une petite visite de cinq minutes à faire, là, dans le coron...
Allez, allez, nous serons à Réquillart en même temps que vous.
Il remonta derrière madame Grégoire et Cécile; et, tandis que l'autre
voiture filait le long du canal, la leur gravit doucement la pente.
C'était une pensée charitable, qui devait compléter l'excursion. La
mort de Zacharie les avait emplis de pitié pour cette tragique famille
des Maheu, dont tout le pays causait. Ils ne plaignaient pas le père,
ce brigand, ce tueur de soldats qu'il avait fallu abattre comme un
loup. Seulement, la mère les touchait, cette pauvre femme qui venait
de perdre son fils, après avoir perdu son mari, et dont la fille
n'était peut-être plus qu'un cadavre, sous la terre; sans compter
qu'on parlait encore d'un grand-père infirme, d'un enfant boiteux à la
suite d'un éboulement, d'une petite fille morte de faim, pendant la
grève. Aussi, bien que cette famille eût mérité en partie ses
malheurs, par son esprit détestable, avaient-ils résolu d'affirmer la
largeur de leur charité, leur désir d'oubli et de conciliation, en lui
portant eux-mêmes une aumône. Deux paquets, soigneusement enveloppés,
se trouvaient sous une banquette de la voiture.
Une vieille femme indiqua au cocher la maison des Maheu, le numéro 16
du deuxième corps. Mais, quand les Grégoire furent descendus, avec
les paquets, ils frappèrent vainement, ils finirent par taper à coups
de poing dans la porte, sans obtenir davantage de réponse: la maison
résonnait lugubre, ainsi qu'une demeure vidée par le deuil, glacée et
noire, abandonnée depuis longtemps.
--Il n'y a personne, dit Cécile désappointée. Est-ce ennuyeux!
qu'est-ce que nous allons faire de tout ça?
Brusquement, la porte d'à côté s'ouvrit, et la Levaque parut.
--Oh! monsieur et madame, mille pardons! excusez-moi, mademoiselle!...
C'est la voisine que vous voulez. Elle n'y est pas, elle est à
Réquillart...
Dans un flux de paroles, elle leur racontait l'histoire, leur répétait
qu'il fallait bien s'entraider, qu'elle gardait chez elle Lénore et
Henri, pour permettre à la mère d'aller attendre, là-bas. Ses regards
étaient tombés sur les paquets, elle en arrivait à parler de sa pauvre
fille devenue veuve, à étaler sa propre misère, avec des yeux luisants
de convoitise. Puis, d'un air hésitant, elle murmura:
--J'ai la clef. Si monsieur et madame y tiennent absolument... Le
grand-père est là.
Les Grégoire, stupéfaits, la regardèrent. Comment! le grand-père
était là! mais personne ne répondait. Il dormait donc? Et, lorsque
la Levaque se fut décidée à ouvrir la porte, ce qu'ils virent les
arrêta sur le seuil.
Bonnemort était là, seul, les yeux larges et fixes, cloué sur une
chaise, devant la cheminée froide. Autour de lui, la salle paraissait
plus grande, sans le coucou, sans les meubles de sapin verni, qui
l'animaient autrefois; et il ne restait, dans la crudité verdâtre des
murs, que les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice, dont les
lèvres roses souriaient avec une bienveillance officielle. Le vieux
ne bougeait pas, ne clignait pas les paupières sous le coup de lumière
de la porte, l'air imbécile, comme s'il n'avait pas même vu entrer
tout ce monde. A ses pieds, se trouvait son plat garni de cendre,
ainsi qu'on en met aux chats, pour leurs ordures.
--Ne faites pas attention, s'il n'est guère poli, dit la Levaque
obligeamment. Paraît qu'il s'est cassé quelque chose dans la
cervelle. Voilà une quinzaine qu'il n'en raconte pas davantage.
Mais une secousse agitait Bonnemort, un raclement profond qui semblait
lui monter du ventre; et il cracha dans le plat, un épais crachat
noir. La cendre en était trempée, une boue de charbon, tout le
charbon de la mine qu'il se tirait de la gorge. Déjà, il avait repris
son immobilité. Il ne remuait plus, de loin en loin, que pour
cracher.
Troublés, le coeur levé de dégoût, les Grégoire tâchaient cependant de
prononcer quelques paroles amicales et encourageantes.
--Eh bien! mon brave homme, dit le père, vous êtes donc enrhumé?
Le vieux, les yeux au mur, ne tourna pas la tête. Et le silence
retomba, lourdement.
--On devrait vous faire un peu de tisane, ajouta la mère.
Il garda sa raideur muette.
--Dis donc, papa, murmura Cécile, on nous avait bien raconté qu'il
était infirme; seulement, nous n'y avons plus songé ensuite...
Elle s'interrompit, très embarrassée. Après avoir posé sur la table
un pot-au-feu et deux bouteilles de vin, elle défaisait le deuxième
paquet, elle en tirait une paire de souliers énormes. C'était le
cadeau destiné au grand-père, et elle tenait un soulier à chaque main,
interdite, en contemplant les pieds enflés du pauvre homme, qui ne
marcherait jamais plus.
--Hein? ils viennent un peu tard, n'est-ce pas, mon brave? reprit
M. Grégoire, pour égayer la situation. Ça ne fait rien, ça sert
toujours.
Bonnemort n'entendit pas, ne répondit pas, avec son effrayant visage,
d'une froideur et d'une dureté de pierre.
Alors, Cécile, furtivement, posa les souliers contre le mur. Mais
elle eut beau y mettre des précautions, les clous sonnèrent; et ces
chaussures énormes restèrent gênantes dans la pièce.
--Allez, il ne dira pas merci! s'écria la Levaque, qui avait jeté sur
les souliers un coup d'oeil de profonde envie. Autant donner une
paire de lunettes à un canard, sauf votre respect.
Elle continua, elle travailla pour entraîner les Grégoire chez elle,
comptant les y apitoyer. Enfin, elle imagina un prétexte, elle leur
vanta Henri et Lénore, qui étaient bien gentils, bien mignons; et si
intelligents, répondant comme des anges aux questions qu'on leur
posait! Ceux-là diraient tout ce que monsieur et madame désireraient
savoir.
--Viens-tu un instant, fillette? demanda le père, heureux de sortir.
--Oui, je vous suis, répondit-elle.
Cécile demeura seule avec Bonnemort. Ce qui la retenait là,
tremblante et fascinée, c'était qu'elle croyait reconnaître ce vieux:
où avait-elle donc rencontré cette face carrée, livide, tatouée de
charbon? et brusquement elle se rappela, elle revit un flot de peuple
hurlant qui l'entourait, elle sentit des mains froides qui la
serraient au cou. C'était lui, elle retrouvait l'homme, elle
regardait les mains posées sur les genoux, des mains d'ouvrier
accroupi dont toute la force est dans les poignets, solides encore
malgré l'âge. Peu à peu, Bonnemort avait paru s'éveiller, et il
l'apercevait, et il l'examinait lui aussi, de son air béant. Une
flamme montait à ses joues, une secousse nerveuse tirait sa bouche,
d'où coulait un mince filet de salive noire. Attirés, tous deux
restaient l'un devant l'autre, elle florissante, grasse et fraîche des
longues paresses et du bien-être repu de sa race, lui gonflé d'eau,
d'une laideur lamentable de bête fourbue, détruit de père en fils par
cent années de travail et de faim.
Au bout de dix minutes, lorsque les Grégoire, surpris de ne pas voir
Cécile, rentrèrent chez les Maheu, ils poussèrent un cri terrible.
Par terre, leur fille gisait, la face bleue, étranglée. A son cou,
les doigts avaient laissé l'empreinte rouge d'une poigne de géant.
Bonnemort, chancelant sur ses jambes mortes, était tombé près d'elle,
sans pouvoir se relever. Il avait ses mains crochues encore, il
regardait le monde de son air imbécile, les yeux grands ouverts. Et,
dans sa chute, il venait de casser son plat, la cendre s'était
répandue, la boue des crachats noirs avait éclaboussé la pièce; tandis
que la paire de gros souliers s'alignait, saine et sauve, contre le
mur.
Jamais il ne fut possible de rétablir exactement les faits. Pourquoi
Cécile s'était-elle approchée? comment Bonnemort, cloué sur sa chaise,
avait-il pu la prendre à la gorge? Évidemment, lorsqu'il l'avait
tenue, il devait s'être acharné, serrant toujours, étouffant ses cris,
culbutant avec elle, jusqu'au dernier râle. Pas un bruit, pas une
plainte, n'avait traversé la mince cloison de la maison voisine. Il
fallut croire à un coup de brusque démence, à une tentation
inexplicable de meurtre, devant ce cou blanc de fille. Une telle
sauvagerie stupéfia, chez le vieil infirme qui avait vécu en brave
homme, en brute obéissante, contraire aux idées nouvelles. Quelle
rancune, inconnue de lui-même, lentement empoisonnée, était-elle donc
montée de ses entrailles à son crâne? L'horreur fit conclure à
l'inconscience, c'était le crime d'un idiot.
Cependant, les Grégoire, à genoux, sanglotaient, suffoquaient de
douleur. Leur fille adorée, cette fille désirée si longtemps, comblée
ensuite de tous leurs biens, qu'ils allaient regarder dormir sur la
pointe des pieds, qu'ils ne trouvaient jamais assez bien nourrie,
jamais assez grasse! Et c'était l'effondrement même de leur vie, à
quoi bon vivre, maintenant qu'ils vivraient sans elle?
La Levaque, éperdue, criait:
--Ah! le vieux bougre, qu'est-ce qu'il a fait là? Si l'on pouvait
s'attendre à une chose pareille!... Et la Maheude qui ne reviendra
que ce soir! Dites donc, si je courais la chercher.
Anéantis, le père et la mère ne répondaient pas.
--Hein? ça vaudrait mieux... J'y vais.
Mais, avant de sortir, la Levaque avisa les souliers. Tout le coron
s'agitait, une foule se bousculait déjà. Peut-être bien qu'on les
volerait. Et puis, il n'y avait plus d'homme chez les Maheu pour les
mettre. Doucement, elle les emporta. Ça devait être juste le pied de
Bouteloup.
A Réquillart, les Hennebeau attendirent longtemps les Grégoire, en
compagnie de Négrel. Celui-ci, remonté de la fosse, donnait des
détails: on espérait communiquer le soir même avec les prisonniers;
mais on ne retirerait certainement que des cadavres, car le silence de
mort continuait. Derrière l'ingénieur, la Maheude, assise sur la
poutre, écoutait toute blanche, lorsque la Levaque arriva lui conter
le beau coup de son vieux. Et elle n'eut qu'un grand geste
d'impatience et d'irritation. Pourtant, elle la suivit.
Madame Hennebeau défaillait. Quelle abomination! cette pauvre Cécile,
si gaie ce jour-là, si vivante une heure plus tôt! Il fallut que
Hennebeau fît entrer un instant sa femme dans la masure du vieux
Mouque. De ses mains maladroites, il la dégrafait, troublé par
l'odeur de musc qu'exhalait le corsage ouvert. Et, comme, ruisselante
de larmes, elle étreignait Négrel, effaré de cette mort qui coupait
court au mariage, le mari les regarda se lamenter ensemble, délivré
d'une inquiétude. Ce malheur arrangeait tout, il préférait garder son
neveu, dans la crainte de son cocher.