Chapter 22 of 40
Partie 4 — VI
23 min read · 4,913 words
Jeanlin, guéri, marchait à présent; mais ses jambes étaient si mal
recollées, qu'il boitait de la droite et de la gauche; et il fallait
le voir filer d'un train de canard, courant aussi fort qu'autrefois,
avec son adresse de bête malfaisante et voleuse.
Ce soir-là, au crépuscule, sur la route de Réquillart, Jeanlin,
accompagné de ses inséparables, Bébert et Lydie, faisait le guet. Il
s'était embusqué dans un terrain vague, derrière une palissade, en
face d'une épicerie borgne, plantée de travers à l'encoignure d'un
sentier. Une vieille femme, presque aveugle, y étalait trois ou
quatre sacs de lentilles et de haricots, noirs de poussière; et
c'était une antique morue sèche, pendue à la porte, chinée de chiures
de mouche, qu'il couvait de ses yeux minces. Déjà deux fois, il avait
lancé Bébert, pour aller la décrocher. Mais, chaque fois, du monde
avait paru, au coude du chemin. Toujours des gêneurs, on ne pouvait
pas faire ses affaires!
Un monsieur à cheval déboucha, et les enfants s'aplatirent au pied de
la palissade, en reconnaissant M. Hennebeau. Souvent, on le voyait
ainsi par les routes, depuis la grève, voyageant seul au milieu des
corons révoltés, mettant un courage tranquille à s'assurer en personne
de l'état du pays. Et jamais une pierre n'avait sifflé à ses
oreilles, il ne rencontrait que des hommes silencieux et lents à le
saluer, il tombait le plus souvent sur des amoureux, qui se moquaient
de la politique et se bourraient de plaisir, dans les coins. Au trot
de sa jument, la tête droite pour ne déranger personne, il passait,
tandis que son coeur se gonflait d'un besoin inassouvi, à travers
cette goinfrerie des amours libres. Il aperçut parfaitement les
galopins, les petits sur la petite, en tas. Jusqu'aux marmots qui
déjà s'égayaient à frotter leur misère! Ses yeux s'étaient mouillés,
il disparut, raide sur la selle, militairement boutonné dans sa
redingote.
--Foutu sort! dit Jeanlin, ça ne finira pas... Vas-y, Bébert! tire
sur la queue!
Mais deux hommes, de nouveau, arrivaient, et l'enfant étouffa encore
un juron, quand il entendit la voix de son frère Zacharie, en train de
raconter à Mouquet comment il avait découvert une pièce de quarante
sous, cousue dans une jupe de sa femme. Tous deux ricanaient d'aise,
en se tapant sur les épaules. Mouquet eut l'idée d'une grande partie
de crosse pour le lendemain: on partirait à deux heures de l'Avantage,
on irait du côté de Montoire, près de Marchiennes. Zacharie accepta.
Qu'est-ce qu'on avait à les embêter avec la grève? autant rigoler,
puisqu'on ne fichait rien! Et ils tournaient le coin de la route,
lorsque Étienne, qui venait du canal, les arrêta et se mit à causer.
--Est-ce qu'ils vont coucher ici? reprit Jeanlin exaspéré. V'là la
nuit, la vieille rentre ses sacs.
Un autre mineur descendait vers Réquillart. Étienne s'éloigna avec
lui; et, comme ils passaient devant la palissade, l'enfant les
entendit parler de la forêt: on avait dû remettre le rendez-vous au
lendemain, par crainte de ne pouvoir avertir en un jour tous les
corons.
--Dites donc, murmura-t-il à ses deux camarades, la grande machine est
pour demain. Faut en être. Hein? nous filerons, l'après-midi.
Et, la route enfin étant libre, il lança Bébert.
--Hardi! tire sur la queue!... Et méfie-toi, la vieille a son balai.
Heureusement, la nuit se faisait noire. Bébert, d'un bond, s'était
pendu à la morue, dont la ficelle cassa. Il prit sa course, en
l'agitant comme un cerf-volant, suivi par les deux autres, galopant
tous les trois. L'épicière, étonnée, sortit de sa boutique, sans
comprendre, sans pouvoir distinguer ce troupeau qui se perdait dans
les ténèbres.
Ces vauriens finissaient par être la terreur du pays. Ils l'avaient
envahi peu à peu, ainsi qu'une horde sauvage. D'abord, ils s'étaient
contentés du carreau du Voreux, se culbutant dans le stock de charbon,
d'où ils sortaient pareils à des nègres, faisant des parties de
cache-cache parmi la provision des bois, au travers de laquelle ils se
perdaient, comme au fond d'une forêt vierge. Puis, ils avaient pris
d'assaut le terri, ils en descendaient sur leur derrière les parties
nues, bouillantes encore des incendies intérieurs, ils se glissaient
parmi les ronces des parties anciennes, cachés la journée entière,
occupés à des petits jeux tranquilles de souris polissonnes. Et ils
élargissaient toujours leurs conquêtes, allaient se battre au sang
dans les tas de briques, couraient les prés en mangeant sans pain
toutes sortes d'herbes laiteuses, fouillaient les berges du canal pour
prendre des poissons de vase qu'ils avalaient crus, et poussaient plus
loin, et voyageaient à des kilomètres, jusqu'aux futaies de Vandame,
sous lesquelles ils se gorgeaient de fraises au printemps, de
noisettes et de myrtilles en été. Bientôt l'immense plaine leur avait
appartenu.
Mais ce qui les lançait ainsi, de Montsou à Marchiennes, sans cesse
par les chemins, avec des yeux de jeunes loups, c'était un besoin
croissant de maraude. Jeanlin restait le capitaine de ces
expéditions, jetant la troupe sur toutes les proies, ravageant les
champs d'oignons, pillant les vergers, attaquant les étalages. Dans
le pays, on accusait les mineurs en grève, on parlait d'une vaste
bande organisée. Un jour même, il avait forcé Lydie à voler sa mère,
il s'était fait apporter par elle deux douzaines de sucres d'orge que
la Pierronne tenait dans un bocal, sur une des planches de sa fenêtre;
et la petite, rouée de coups, ne l'avait pas trahi, tellement elle
tremblait devant son autorité. Le pis était qu'il se taillait la part
du lion. Bébert, également, devait lui remettre le butin, heureux si
le capitaine ne le giflait pas, pour garder tout.
Depuis quelque temps, Jeanlin abusait. Il battait Lydie comme on bat
une femme légitime, et il profitait de la crédulité de Bébert pour
l'engager dans des aventures désagréables, très amusé de faire tourner
en bourrique ce gros garçon, plus fort que lui, qui l'aurait assommé
d'un coup de poing. Il les méprisait tous les deux, les traitait en
esclaves, leur racontait qu'il avait pour maîtresse une princesse,
devant laquelle ils étaient indignes de se montrer. Et, en effet, il
y avait huit jours qu'il disparaissait brusquement, au bout d'une rue,
au tournant d'un sentier, n'importe où il se trouvait, après leur
avoir ordonné, l'air terrible, de rentrer au coron. D'abord, il
empochait le butin.
Ce fut d'ailleurs ce qui arriva, ce soir-là.
--Donne, dit-il en arrachant la morue des mains de son camarade,
lorsqu'ils s'arrêtèrent tous trois, à un coude de la route, près de
Réquillart.
Bébert protesta.
--J'en veux, tu sais. C'est moi qui l'ai prise.
--Hein, quoi? cria-t-il. T'en auras, si je t'en donne, et pas ce
soir, bien sûr: demain, s'il en reste.
Il bourra Lydie, il les planta l'un et l'autre sur la même ligne,
comme des soldats au port d'armes. Puis, passant derrière eux:
--Maintenant, vous allez rester là cinq minutes, sans vous
retourner... Nom de Dieu! si vous vous retournez, il y aura des bêtes
qui vous mangeront... Et vous rentrerez ensuite tout droit, et si
Bébert touche à Lydie en chemin, je le saurai, je vous ficherai des
claques.
Alors, il s'évanouit au fond de l'ombre, avec une telle légèreté,
qu'on n'entendit même pas le bruit de ses pieds nus. Les deux enfants
demeurèrent immobiles durant les cinq minutes, sans regarder en
arrière, par crainte de recevoir une gifle de l'invisible. Lentement,
une grande affection était née entre eux, dans leur commune terreur.
Lui, toujours, songeait à la prendre, à la serrer très fort entre ses
bras, comme il voyait faire aux autres; et elle aussi, aurait bien
voulu, car ça l'aurait changée, d'être ainsi caressée gentiment. Mais
ni lui ni elle ne se serait permis de désobéir. Quand ils s'en
allèrent, bien que la nuit fût très noire, ils ne s'embrassèrent même
pas, ils marchèrent côte à côte, attendris et désespérés, certains
que, s'ils se touchaient, le capitaine par-derrière leur allongerait
des claques.
Étienne, à la même heure, était entré à Réquillart. La veille,
Mouquette l'avait supplié de revenir, et il revenait, honteux, pris
d'un goût qu'il refusait de s'avouer, pour cette fille qui l'adorait
comme un Jésus. C'était, d'ailleurs, dans l'intention de rompre. Il
la verrait, il lui expliquerait qu'elle ne devait plus le poursuivre,
à cause des camarades. On n'était guère à la joie, ça manquait
d'honnêteté, de se payer ainsi des douceurs, quand le monde crevait de
faim. Et, ne l'ayant pas trouvée chez elle, il s'était décidé à
l'attendre, il guettait les ombres au passage.
Sous le beffroi en ruine, l'ancien puits s'ouvrait, à demi obstrué.
Une poutre toute droite, où tenait un morceau de toiture, avait un
profil de potence, au-dessus du trou noir; et, dans le muraillement
éclaté des margelles, deux arbres poussaient, un sorbier et un
platane, qui semblaient grandir du fond de la terre. C'était un coin
de sauvage abandon, l'entrée herbue et chevelue d'un gouffre,
embarrassée de vieux bois, plantée de prunelliers et d'aubépines, que
les fauvettes peuplaient de leurs nids, au printemps. Voulant éviter
de gros frais d'entretien, la Compagnie, depuis dix ans, se proposait
de combler cette fosse morte; mais elle attendait d'avoir installé au
Voreux un ventilateur, car le foyer d'aérage des deux puits, qui
communiquaient, se trouvait placé au pied de Réquillart, dont l'ancien
goyot d'épuisement servait de cheminée. On s'était contenté de
consolider le cuvelage du niveau par des étais placés en travers,
barrant l'extraction, et on avait délaissé les galeries supérieures,
pour ne surveiller que la galerie du fond, dans laquelle flambait le
fourneau d'enfer, l'énorme brasier de houille, au tirage si puissant,
que l'appel d'air faisait souffler le vent en tempête, d'un bout à
l'autre de la fosse voisine. Par prudence, afin qu'on pût monter et
descendre encore, l'ordre était donné d'entretenir le goyot des
échelles; seulement, personne ne s'en occupait, les échelles se
pourrissaient d'humidité, des paliers s'étaient effondrés déjà. En
haut, une grande ronce bouchait l'entrée du goyot; et comme la
première échelle avait perdu des échelons, il fallait, pour
l'atteindre, se pendre à une racine du sorbier, puis se laisser tomber
au petit bonheur, dans le noir.
Étienne patientait, caché derrière un buisson, lorsqu'il entendit,
parmi les branches, un long frôlement. Il crut à la fuite effrayée
d'une couleuvre. Mais la brusque lueur d'une allumette l'étonna, et
il demeura stupéfait, en reconnaissant Jeanlin qui allumait une
chandelle et qui s'abîmait dans la terre. Une curiosité si vive le
saisit, qu'il s'approcha du trou: l'enfant avait disparu, une lueur
faible venait du deuxième palier. Il hésita un instant, puis se
laissa rouler, en se tenant aux racines, pensa faire le saut des cinq
cent vingt-quatre mètres que mesurait la fosse, finit pourtant par
sentir un échelon. Et il descendit doucement. Jeanlin n'avait rien
dû entendre, Étienne voyait toujours, sous lui, la lumière s'enfoncer,
tandis que l'ombre du petit, colossale et inquiétante, dansait, avec
le déhanchement de ses jambes infirmes. Il gambillait, d'une adresse
de singe à se rattraper des mains, des pieds, du menton, quand des
échelons manquaient. Les échelles, de sept mètres, se succédaient,
les unes solides encore, les autres branlantes, craquantes, près de se
rompre; les paliers étroits défilaient, verdis, pourris tellement,
qu'on marchait comme dans de la mousse; et, à mesure qu'on descendait,
la chaleur était suffocante, une chaleur de four, qui venait du goyot
de tirage, heureusement peu actif depuis la grève, car en temps de
travail, lorsque le foyer mangeait ses cinq mille kilogrammes de
houille par jour, on n'aurait pu se risquer là, sans se rôtir le poil.
--Quel nom de Dieu de crapaud! jurait Étienne étouffé, où diable
va-t-il?
Deux fois, il avait failli culbuter. Ses pieds glissaient sur le bois
humide. Au moins, s'il avait eu une chandelle comme l'enfant; mais il
se cognait à chaque minute, il n'était guidé que par la lueur vague,
fuyant sous lui. C'était bien la vingtième échelle déjà, et la
descente continuait. Alors, il les compta: vingt et une, vingt-deux,
vingt-trois, et il s'enfonçait, et il s'enfonçait toujours. Une
cuisson ardente lui enflait la tête, il croyait tomber dans une
fournaise. Enfin, il arriva à un accrochage, et il aperçut la
chandelle qui filait au fond d'une galerie. Trente échelles, cela
faisait deux cent dix mètres environ.
--Est-ce qu'il va me promener longtemps? pensait-il. C'est pour sûr
dans l'écurie qu'il se terre.
Mais, à gauche, la voie qui conduisait à l'écurie était barrée par un
éboulement. Le voyage recommença, plus pénible et plus dangereux.
Des chauves-souris, effarées, voletaient, se collaient à la voûte de
l'accrochage. Il dut se hâter pour ne pas perdre de vue la lumière,
il se jeta dans la même galerie; seulement, où l'enfant passait à
l'aise, avec sa souplesse de serpent, lui ne pouvait se glisser sans
meurtrir ses membres. Cette galerie, comme toutes les anciennes
voies, s'était resserrée, se resserrait encore chaque jour, sous la
continuelle poussée des terrains; et il n'y avait plus, à certaines
places, qu'un boyau, qui devait finir par s'effacer lui-même. Dans ce
travail d'étranglement, les bois éclatés, déchirés, devenaient un
péril, menaçaient de lui scier la chair, de l'enfiler au passage, à la
pointe de leurs échardes, aiguës comme des épées. Il n'avançait
qu'avec précaution, à genoux ou sur le ventre, tâtant l'ombre devant
lui. Brusquement, une bande de rats le piétina, lui courut de la
nuque aux pieds, dans un galop de fuite.
--Tonnerre de Dieu! y sommes-nous à la fin? gronda-t-il, les reins
cassés, hors d'haleine.
On y était. Au bout d'un kilomètre, le boyau s'élargissait, on
tombait dans une partie de voie admirablement conservée. C'était le
fond de l'ancienne voie de roulage, taillée à travers banc, pareille à
une grotte naturelle. Il avait dû s'arrêter, il voyait de loin
l'enfant qui venait de poser sa chandelle entre deux pierres, et qui
se mettait à l'aise, l'air tranquille et soulagé, en homme heureux de
rentrer chez lui. Une installation complète changeait ce bout de
galerie en une demeure confortable. Par terre, dans un coin, un amas
de foin faisait une couche molle; sur d'anciens bois, plantés en forme
de table, il y avait de tout, du pain, des pommes, des litres de
genièvre entamés: une vraie caverne scélérate, du butin entassé depuis
des semaines, même du butin inutile, du savon et du cirage, volés pour
le plaisir du vol. Et le petit, tout seul au milieu de ces rapines,
en jouissait en brigand égoïste.
--Dis donc, est-ce que tu te fous du monde? cria Étienne, lorsqu'il
eut soufflé un moment. Tu descends te goberger ici, quand nous
crevons de faim là-haut?
Jeanlin, atterré, tremblait. Mais, en reconnaissant le jeune homme,
il se tranquillisa vite.
--Veux-tu dîner avec moi? finit-il par dire. Hein? un morceau de
morue grillée?... Tu vas voir.
Il n'avait pas lâché sa morue, et s'était mis à en gratter proprement
les chiures de mouche, avec un beau couteau neuf, un de ces petits
couteaux-poignards à manche d'os, où sont inscrites des devises.
Celui-ci portait le mot «Amour», simplement.
--Tu as un joli couteau, fit remarquer Étienne.
--C'est un cadeau de Lydie, répondit Jeanlin, qui négligea d'ajouter
que Lydie l'avait volé, sur son ordre, à un camelot de Montsou, devant
le débit de la Tête-Coupée.
Puis, comme il grattait toujours, il ajouta d'un air fier:
--N'est-ce pas qu'on est bien chez moi?... On a un peu plus chaud que
là-haut, et ça sent joliment meilleur!
Étienne s'était assis, curieux de le faire causer. Il n'avait plus de
colère, un intérêt le prenait, pour cette crapule d'enfant, si brave
et si industrieux dans ses vices. Et, en effet, il goûtait un
bien-être, au fond de ce trou: la chaleur n'y était plus trop forte,
une température égale y régnait en dehors des saisons, d'une tiédeur
de bain, pendant que le rude décembre gerçait sur la terre la peau des
misérables. En vieillissant, les galeries s'épuraient des gaz
nuisibles, tout le grisou était parti, on ne sentait là maintenant que
l'odeur des anciens bois fermentés, une odeur subtile d'éther, comme
aiguisée d'une pointe de girofle. Ces bois, du reste, devenaient
amusants à voir, d'une pâleur jaunie de marbre, frangés de guipures
blanchâtres, de végétations floconneuses qui semblaient les draper
d'une passementerie de soie et de perles. D'autres se hérissaient de
champignons. Et il y avait des vols de papillons blancs, des mouches
et des araignées de neige, une population décolorée, à jamais
ignorante du soleil.
--Alors, tu n'as pas peur? demanda Étienne.
Jeanlin le regarda, étonné.
--Peur de quoi? puisque je suis tout seul.
Mais la morue était grattée enfin. Il alluma un petit feu de bois,
étala le brasier et la fit griller. Puis il coupa un pain en deux.
C'était un régal terriblement salé, exquis tout de même pour des
estomacs solides.
Étienne avait accepté sa part.
--Ça ne m'étonne plus, si tu engraisses, pendant que nous maigrissons
tous. Sais-tu que c'est cochon de t'empiffrer!... Et les autres, tu
n'y songes pas?
--Tiens! pourquoi les autres sont-ils trop bêtes?
--D'ailleurs, tu as raison de te cacher, car si ton père apprenait que
tu voles, il t'arrangerait.
--Avec ça que les bourgeois ne nous volent pas! C'est toi qui le dis
toujours. Quand j'ai chipé ce pain chez Maigrat, c'était bien sûr un
pain qu'il nous devait.
Le jeune homme se tut, la bouche pleine, troublé. Il le regardait,
avec son museau, ses yeux verts, ses grandes oreilles, dans sa
dégénérescence d'avorton à l'intelligence obscure et d'une ruse de
sauvage, lentement repris par l'animalité ancienne. La mine, qui
l'avait fait, venait de l'achever, en lui cassant les jambes.
--Et Lydie, demanda de nouveau Étienne, est-ce que tu l'amènes ici,
des fois?
Jeanlin eut un rire méprisant.
--La petite, ah! non, par exemple!... Les femmes, ça bavarde.
Et il continuait à rire, plein d'un immense dédain pour Lydie et
Bébert. Jamais on n'avait vu des enfants si cruches. L'idée qu'ils
gobaient toutes ses bourdes, et qu'ils s'en allaient les mains vides,
pendant qu'il mangeait la morue, au chaud, lui chatouillait les côtes
d'aise. Puis, il conclut, avec une gravité de petit philosophe:
--Faut mieux être seul, on est toujours d'accord.
Étienne avait fini son pain. Il but une gorgée de genièvre. Un
instant, il s'était demandé s'il n'allait pas mal reconnaître
l'hospitalité de Jeanlin, en le ramenant au jour par une oreille, et
en lui défendant de marauder davantage, sous la menace de tout dire à
son père. Mais, en examinant cette retraite profonde, une idée le
travaillait: qui sait s'il n'en aurait pas besoin, pour les camarades
ou pour lui, dans le cas où les choses se gâteraient, là-haut? Il fit
jurer à l'enfant de ne pas découcher, comme il lui arrivait de le
faire, lorsqu'il s'oubliait dans son foin; et, prenant un bout de
chandelle, il s'en alla le premier, il le laissa ranger tranquillement
son ménage.
La Mouquette se désespérait à l'attendre, assise sur une poutre,
malgré le grand froid. Quand elle l'aperçut, elle lui sauta au cou;
et ce fut comme s'il lui enfonçait un couteau dans le coeur, lorsqu'il
lui dit sa volonté de ne plus la voir. Mon Dieu! pourquoi? est-ce
qu'elle ne l'aimait point assez? Craignant de succomber lui-même à
l'envie d'entrer chez elle, il l'entraînait vers la route, il lui
expliquait, le plus doucement possible, qu'elle le compromettait aux
yeux des camarades, qu'elle compromettait la cause de la politique.
Elle s'étonna, qu'est-ce que ça pouvait faire à la politique? Enfin,
la pensée lui vint qu'il rougissait de la connaître; d'ailleurs, elle
n'en était pas blessée, c'était tout naturel; et elle lui offrit de
recevoir une gifle devant le monde, pour avoir l'air de rompre. Mais
il la reverrait, rien qu'une petite fois, de temps à autre.
Éperdument, elle le suppliait, elle jurait de se cacher, elle ne le
garderait pas cinq minutes. Lui, très ému, refusait toujours. Il le
fallait. Alors, en la quittant, il voulut au moins l'embrasser. Pas
à pas, ils étaient arrivés aux premières maisons de Montsou, et ils se
tenaient à pleins bras, sous la lune large et ronde, lorsqu'une femme
passa près d'eux, avec un brusque sursaut, comme si elle avait buté
contre une pierre.
--Qui est-ce? demanda Étienne inquiet.
--C'est Catherine, répondit la Mouquette. Elle revient de Jean-Bart.
La femme, maintenant, s'en allait, la tête basse, les jambes faibles,
l'air très las. Et le jeune homme la regardait, désespéré d'avoir été
vu par elle, le coeur crevé d'un remords sans cause. Est-ce qu'elle
n'était pas avec un homme? est-ce qu'elle ne l'avait pas fait souffrir
de la même souffrance, là, sur ce chemin de Réquillart, lorsqu'elle
s'était donnée à cet homme? Mais cela, malgré tout, le désolait, de
lui avoir rendu la pareille.
--Veux-tu que je te dise? murmura la Mouquette en larmes, quand elle
partit. Si tu ne veux pas de moi, c'est que tu en veux une autre.
Le lendemain, le temps fut superbe, un ciel clair de gelée, une de ces
belles journées d'hiver, où la terre dure sonne comme un cristal sous
les pieds. Dès une heure, Jeanlin avait filé; mais il dut attendre
Bébert derrière l'église, et ils faillirent partir sans Lydie, que sa
mère avait encore enfermée dans la cave. On venait de l'en faire
sortir et de lui mettre au bras un panier, en lui signifiant que, si
elle ne le rapportait pas plein de pissenlits, on la renfermerait avec
les rats, pour la nuit entière. Aussi, prise de peur, voulait-elle
tout de suite aller à la salade. Jeanlin l'en détourna: on verrait
plus tard. Depuis longtemps, Pologne, la grosse lapine de Rasseneur,
le tracassait. Il passait devant l'Avantage, lorsque, justement, la
lapine sortit sur la route. Il la saisit d'un bond par les oreilles,
la fourra dans le panier de la petite; et tous les trois galopèrent.
On allait joliment s'amuser, à la faire courir comme un chien, jusqu'à
la forêt.
Mais ils s'arrêtèrent, pour regarder Zacharie et Mouquet, qui, après
avoir bu une chope avec deux autres camarades, entamaient leur grande
partie de crosse. L'enjeu était une casquette neuve et un foulard
rouge, déposés chez Rasseneur. Les quatre joueurs, deux par deux,
mirent au marchandage le premier tour, du Voreux à la ferme Paillot,
près de trois kilomètres; et ce fut Zacharie qui l'emporta, il pariait
en sept coups, tandis que Mouquet en demandait huit. On avait posé la
cholette, le petit oeuf de buis, sur le pavé, une pointe en l'air.
Tous tenaient leur crosse, le maillet au fer oblique, au long manche
garni d'une ficelle fortement serrée. Deux heures sonnaient comme ils
partaient. Zacharie, magistralement, pour son premier coup composé
d'une série de trois, lança la cholette à plus de quatre cents mètres,
au travers des champs de betteraves; car il était défendu de choler
dans les villages et sur les routes, où l'on avait tué du monde.
Mouquet, solide lui aussi, déchola d'un bras si rude, que son coup
unique ramena la bille de cent cinquante mètres en arrière. Et la
partie continua, un camp cholant, l'autre camp décholant, toujours au
pas de course, les pieds meurtris par les arêtes gelées des terres de
labour.
D'abord, Jeanlin, Bébert et Lydie avaient galopé derrière les joueurs,
enthousiasmés des grands coups. Puis, l'idée de Pologne qu'ils
secouaient dans le panier leur était revenue; et, lâchant le jeu en
pleine campagne, ils avaient sorti la lapine, curieux de voir si elle
courait fort. Elle décampa, ils se jetèrent derrière elle, ce fut une
chasse d'une heure, à toutes jambes, avec des crochets continuels, des
hurlements pour l'effrayer, des grands bras ouverts et refermés sur le
vide. Si elle n'avait pas eu un commencement de grossesse, jamais ils
ne l'auraient rattrapée.
Comme ils soufflaient, des jurons leur firent tourner la tête. Ils
venaient de retomber dans la partie de crosse, c'était Zacharie qui
avait failli fendre le crâne de son frère. Les joueurs en étaient au
quatrième tour: de la ferme Paillot, ils avaient filé aux
Quatre-Chemins, puis des Quatre-Chemins à Montoire; et, maintenant,
ils allaient en six coups de Montoire au Pré-des-Vaches. Cela faisait
deux lieues et demie en une heure; encore avaient-ils bu des chopes à
l'estaminet Vincent et au débit des Trois-Sages. Mouquet, cette fois,
tenait la main. Il lui restait deux coups à choler, sa victoire était
sûre, lorsque Zacharie, qui usait de son droit en ricanant, déchola
avec tant d'adresse, que la cholette roula dans un fossé profond. Le
partenaire de Mouquet ne put l'en sortir, ce fut un désastre. Tous
quatre criaient, la partie s'en passionna, car on était manche à
manche, il fallait recommencer. Du Pré-des-Vaches, il n'y avait pas
deux kilomètres à la pointe des Herbes-Rousses: en cinq coups.
Là-bas, ils se rafraîchiraient chez Lerenard.
Mais Jeanlin avait une idée. Il les laissa partir, il sortit une
ficelle de sa poche, qu'il lia à une patte de Pologne, la patte gauche
de derrière. Et cela fut très amusant, la lapine courait devant les
trois galopins, tirant la cuisse, se déhanchant d'une si lamentable
façon, que jamais ils n'avaient tant ri. Ensuite, ils l'attachèrent
par le cou, pour qu'elle galopât; et, comme elle se fatiguait, ils la
traînaient, sur le ventre, sur le dos, une vraie petite voiture. Ça
durait depuis plus d'une heure, elle râlait, lorsqu'ils la remirent
vivement dans le panier, en entendant près du bois à Cruchot les
choleurs, dont ils coupaient le jeu une fois encore.
A présent, Zacharie, Mouquet et les deux autres avalaient les
kilomètres, sans autre repos que le temps de vider des chopes, dans
tous les cabarets qu'ils se donnaient pour but. Des Herbes-Rousses,
ils avaient filé à Buchy, puis à la Croix-de-Pierre, puis à Chamblay.
La terre sonnait sous la débandade de leurs pieds, galopant sans
relâche à la suite de la cholette, qui rebondissait sur la glace:
c'était un bon temps, on n'enfonçait pas, on ne courait que le risque
de se casser les jambes. Dans l'air sec, les grands coups de crosse
pétaient, pareils à des coups de feu. Les mains musculeuses serraient
le manche ficelé, le corps entier se lançait, comme pour assommer un
boeuf; et cela pendant des heures, d'un bout à l'autre de la plaine,
par-dessus les fossés, les haies, les talus des routes, les murs bas
des enclos. Il fallait avoir de bons soufflets dans la poitrine et
des charnières en fer dans les genoux. Les haveurs s'y dérouillaient
de la mine avec passion. Il y avait des enragés de vingt-cinq ans qui
faisaient dix lieues. A quarante, on ne cholait plus, on était trop
lourd.
Cinq heures sonnèrent, le crépuscule venait déjà. Encore un tour,
jusqu'à la forêt de Vandame, pour décider qui gagnait la casquette et
le foulard; et Zacharie plaisantait, avec son indifférence gouailleuse
de la politique: ce serait drôle de tomber là-bas, au milieu des
camarades. Quant à Jeanlin, depuis le départ du coron, il visait la
forêt, avec son air de battre les champs. D'un geste indigné, il
menaça Lydie, qui, travaillée de remords et de crainte, parlait de
retourner au Voreux cueillir ses pissenlits: est-ce qu'ils allaient
lâcher la réunion? lui, voulait entendre ce que les vieux diraient.
Il poussait Bébert, il proposa d'égayer le bout de chemin, jusqu'aux
arbres, en détachant Pologne et en la poursuivant à coups de cailloux.
Son idée sourde était de la tuer, une convoitise lui venait de
l'emporter et de la manger, au fond de son trou de Réquillart. La
lapine reprit sa course, le nez frisé, les oreilles rabattues; une
pierre lui pela le dos, une autre lui coupa la queue; et, malgré
l'ombre croissante, elle y serait restée, si les galopins n'avaient
aperçu, au centre d'une clairière, Étienne et Maheu debout.
Éperdument, ils se jetèrent sur la bête, la rentrèrent encore dans le
panier. Presque à la même minute, Zacharie, Mouquet et les deux
autres, donnant le dernier coup de crosse, lançaient la cholette, qui
roula à quelques mètres de la clairière. Ils tombaient tous en plein
rendez-vous.
Dans le pays entier, par les routes, par les sentiers de la plaine
rase, c'était, depuis le crépuscule, un long acheminement, un
ruissellement d'ombres silencieuses, filant isolées, s'en allant par
groupes, vers les futaies violâtres de la forêt. Chaque coron se
vidait, les femmes et les enfants eux-mêmes partaient comme pour une
promenade, sous le grand ciel clair. Maintenant, les chemins
devenaient obscurs, on ne distinguait plus cette foule en marche, qui
se glissait au même but, on la sentait seulement, piétinante, confuse,
emportée d'une seule âme. Entre les haies, parmi les buissons, il n'y
avait qu'un frôlement léger, une vague rumeur des voix de la nuit.
M. Hennebeau, qui justement rentrait à cette heure, monté sur sa
jument, prêtait l'oreille à ces bruits perdus. Il avait rencontré des
couples, tout un lent défilé de promeneurs, par cette belle soirée
d'hiver. Encore des galants qui allaient, la bouche sur la bouche,
prendre du plaisir derrière les murs. N'étaient-ce pas là ses
rencontres habituelles, des filles culbutées au fond de chaque fossé,
des gueux se bourrant de la seule joie qui ne coûtait rien? Et ces
imbéciles se plaignaient de la vie, lorsqu'ils avaient, à pleines
ventrées, cet unique bonheur de s'aimer! Volontiers, il aurait crevé
de faim comme eux, s'il avait pu recommencer l'existence avec une
femme qui se serait donnée à lui sur des cailloux, de tous ses reins
et de tout son coeur. Son malheur était sans consolation, il enviait
ces misérables. La tête basse, il rentrait, au pas ralenti de son
cheval, désespéré par ces longs bruits, perdus au fond de la campagne
noire, et où il n'entendait que des baisers.