Chapter 9 of 59
Partie 2 — III
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«BESOS PARA GOLPES[18]»
Lorsque Pierre Gringoire arriva sur la place de Grève, il était transi.
Il avait pris par le Pont-aux-Meuniers pour éviter la cohue du
Pont-au-Change et les drapelets de Jehan Fourbault; mais les roues de
tous les moulins de l'évêque l'avaient éclaboussé au passage, et sa
souquenille était trempée. Il lui semblait en outre que la chute de sa
pièce le rendait plus frileux encore. Aussi se hâta-t-il de s'approcher
du feu de joie qui brûlait magnifiquement au milieu de la place. Mais
une foule considérable faisait cercle à l'entour.
«Damnés Parisiens! se dit-il à lui-même, car Gringoire en vrai poète
dramatique était sujet aux monologues, les voilà qui m'obstruent le feu!
Pourtant j'ai bon besoin d'un coin de cheminée. Mes souliers boivent, et
tous ces maudits moulins qui ont pleuré sur moi! Diable d'évêque de
Paris avec ses moulins! Je voudrais bien savoir ce qu'un évêque peut
faire d'un moulin! est-ce qu'il s'attend à devenir d'évêque meunier?
S'il ne lui faut que ma malédiction pour cela, je la lui donne, et à sa
cathédrale, et à ses moulins! Voyez un peu s'ils se dérangeront, ces
badauds! Je vous demande ce qu'ils font là! Ils se chauffent; beau
plaisir! Ils regardent brûler un cent de bourrées; beau spectacle!»
En examinant de plus près, il s'aperçut que le cercle était beaucoup
plus grand qu'il ne fallait pour se chauffer au feu du roi, et que cette
affluence de spectateurs n'était pas uniquement attirée par la beauté du
cent de bourrées qui brûlait.
Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune
fille dansait.
Si cette jeune fille était un être humain, ou une fée, ou un ange, c'est
ce que Gringoire, tout philosophe sceptique, tout poète ironique qu'il
était, ne put décider dans le premier moment, tant il fut fasciné par
cette éblouissante vision.
Elle n'était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine taille
s'élançait hardiment. Elle était brune, mais on devinait que le jour sa
peau devait avoir ce beau reflet doré des Andalouses et des Romaines.
Son petit pied aussi était andalou, car il était tout ensemble à
l'étroit et à l'aise dans sa gracieuse chaussure. Elle dansait, elle
tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté
négligemment sous ses pieds; et chaque fois qu'en tournoyant sa
rayonnante figure passait devant vous, ses grands yeux noirs vous
jetaient un éclair.
Autour d'elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches
ouvertes; et en effet, tandis qu'elle dansait ainsi, au bourdonnement du
tambour de basque que ses deux bras ronds et purs élevaient au-dessus de
sa tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son corsage d'or
sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait, avec ses épaules nues, ses
jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses cheveux noirs, ses
yeux de flamme, c'était une surnaturelle créature.
«En vérité, pensa Gringoire, c'est une salamandre, c'est une nymphe,
c'est une déesse, c'est une bacchante du mont Ménaléen!»
En ce moment une des nattes de la chevelure de la «salamandre» se
détacha, et une pièce de cuivre jaune qui y était attachée roula à
terre.
«Hé non! dit-il, c'est une bohémienne.»
Toute illusion avait disparu.
Elle se remit à danser. Elle prit à terre deux épées dont elle appuya la
pointe sur son front et qu'elle fit tourner dans un sens tandis qu'elle
tournait dans l'autre. C'était en effet tout bonnement une bohémienne.
Mais quelque désenchanté que fût Gringoire, l'ensemble de ce tableau
n'était pas sans prestige et sans magie; le feu de joie l'éclairait
d'une lumière crue et rouge qui tremblait toute vive sur le cercle des
visages de la foule, sur le front brun de la jeune fille, et au fond de
la place jetait un blême reflet mêlé aux vacillations de leurs ombres,
d'un côté sur la vieille façade noire et ridée de la Maison-aux-Piliers,
de l'autre sur les bras de pierre du gibet.
Parmi les mille visages que cette lueur teignait d'écarlate, il y en
avait un qui semblait plus encore que tous les autres absorbé dans la
contemplation de la danseuse. C'était une figure d'homme, austère, calme
et sombre. Cet homme, dont le costume était caché par la foule qui
l'entourait, ne paraissait pas avoir plus de trente-cinq ans; cependant
il était chauve; à peine avait-il aux tempes quelques touffes de cheveux
rares et déjà gris; son front large et haut commençait à se creuser de
rides; mais dans ses yeux enfoncés éclatait une jeunesse extraordinaire,
une vie ardente, une passion profonde. Il les tenait sans cesse attachés
sur la bohémienne, et tandis que la folle jeune fille de seize ans
dansait et voltigeait au plaisir de tous, sa rêverie, à lui, semblait
devenir de plus en plus sombre. De temps en temps un sourire et un
soupir se rencontraient sur ses lèvres, mais le sourire était plus
douloureux que le soupir.
La jeune fille, essoufflée, s'arrêta enfin, et le peuple l'applaudit
avec amour.
«Djali», dit la bohémienne.
Alors Gringoire vit arriver une jolie petite chèvre blanche, alerte,
éveillée, lustrée, avec des cornes dorées, avec des pieds dorés, avec un
collier doré, qu'il n'avait pas encore aperçue, et qui était restée
jusque-là accroupie sur un coin du tapis et regardant danser sa
maîtresse.
«Djali, dit la danseuse, à votre tour.»
Et s'asseyant, elle présenta gracieusement à la chèvre son tambour de
basque.
«Djali, continua-t-elle, à quel mois sommes-nous de l'année?»
La chèvre leva son pied de devant et frappa un coup sur le tambour. On
était en effet au premier mois. La foule applaudit.
«Djali, reprit la jeune fille en tournant son tambour de basque d'un
autre côté, à quel jour du mois sommes-nous?»
Djali leva son petit pied d'or et frappa six coups sur le tambour.
«Djali, poursuivit l'égyptienne toujours avec un nouveau manège du
tambour, à quelle heure du jour sommes-nous?»
Djali frappa sept coups. Au même moment l'horloge de la
Maison-aux-Piliers sonna sept heures.
Le peuple était émerveillé.
«Il y a de la sorcellerie là-dessous», dit une voix sinistre dans la
foule. C'était celle de l'homme chauve qui ne quittait pas la bohémienne
des yeux.
Elle tressaillit, se détourna; mais les applaudissements éclatèrent et
couvrirent la morose exclamation.
Ils l'effacèrent même si complètement dans son esprit qu'elle continua
d'interpeller sa chèvre.
«Djali, comment fait maître Guichard Grand-Remy, capitaine des
pistoliers de la ville, à la procession de la Chandeleur?»
Djali se dressa sur ses pattes de derrière et se mit à bêler, en
marchant avec une si gentille gravité que le cercle entier des
spectateurs éclata de rire à cette parodie de la dévotion intéressée du
capitaine des pistoliers.
«Djali, reprit la jeune fille enhardie par le succès croissant, comment
prêche maître Jacques Charmolue, procureur du roi en cour d'église?»
La chèvre prit séance sur son derrière, et se mit à bêler, en agitant
ses pattes de devant d'une si étrange façon que, hormis le mauvais
français et le mauvais latin, geste, accent, attitude, tout Jacques
Charmolue y était.
Et la foule d'applaudir de plus belle.
«Sacrilège! profanation!» reprit la voix de l'homme chauve.
La bohémienne se retourna encore une fois.
«Ah! dit-elle, c'est ce vilain homme!» puis, allongeant sa lèvre
inférieure au delà de la lèvre supérieure, elle fit une petite moue qui
paraissait lui être familière, pirouetta sur le talon, et se mit à
recueillir dans un tambour de basque les dons de la multitude.
Les grands-blancs, les petits-blancs, les targes, les liards-à-l'aigle
pleuvaient. Tout à coup elle passa devant Gringoire. Gringoire mit si
étourdiment la main à sa poche qu'elle s'arrêta. «Diable!» dit le poète
en trouvant au fond de sa poche la réalité, c'est-à-dire le vide.
Cependant la jolie fille était là, le regardant avec ses grands yeux,
lui tendant son tambour, et attendant. Gringoire suait à grosses
gouttes. S'il avait eu le Pérou dans sa poche, certainement il l'eût
donné à la danseuse; mais Gringoire n'avait pas le Pérou, et d'ailleurs
l'Amérique n'était pas encore découverte.
Heureusement un incident inattendu vint à son secours.
«T'en iras-tu, sauterelle d'Égypte?» cria une voix aigre qui partait du
coin le plus sombre de la place.
La jeune fille se retourna effrayée. Ce n'était plus la voix de l'homme
chauve; c'était une voix de femme, une voix dévote et méchante.
Du reste, ce cri, qui fit peur à la bohémienne, mit en joie une troupe
d'enfants qui rôdait par là.
«C'est la recluse de la Tour-Roland, s'écrièrent-ils avec des rires
désordonnés, c'est la sachette qui gronde! Est-ce qu'elle n'a pas soupé?
portons-lui quelque reste du buffet de ville!»
Tous se précipitèrent vers la Maison-aux-Piliers.
Cependant Gringoire avait profité du trouble de la danseuse pour
s'éclipser. La clameur des enfants lui rappela que lui aussi n'avait pas
soupé. Il courut donc au buffet. Mais les petits drôles avaient de
meilleures jambes que lui; quand il arriva, ils avaient fait table rase.
Il ne restait même pas un misérable camichon à cinq sols la livre. Il
n'y avait plus sur le mur que les sveltes fleurs de lys, entremêlées de
rosiers, peintes en 1434 par Mathieu Biterne. C'était un maigre souper.
C'est une chose importune de se coucher sans souper; c'est une chose
moins riante encore de ne pas souper et de ne savoir où coucher.
Gringoire en était là. Pas de pain, pas de gîte; il se voyait pressé de
toutes parts par la nécessité, et il trouvait la nécessité fort bourrue.
Il avait depuis longtemps découvert cette vérité, que Jupiter a créé les
hommes dans un accès de misanthropie, et que, pendant toute la vie du
sage, sa destinée tient en état de siège sa philosophie. Quant à lui, il
n'avait jamais vu le blocus si complet; il entendait son estomac battre
la chamade, et il trouvait très déplacé que le mauvais destin prît sa
philosophie par la famine.
Cette mélancolique rêverie l'absorbait de plus en plus, lorsqu'un chant
bizarre, quoique plein de douceur, vint brusquement l'en arracher.
C'était la jeune égyptienne qui chantait.
Il en était de sa voix comme de sa danse, comme de sa beauté. C'était
indéfinissable et charmant; quelque chose de pur, de sonore, d'aérien,
d'ailé, pour ainsi dire. C'étaient de continuels épanouissements, des
mélodies, des cadences inattendues, puis des phrases simples semées de
notes acérées et sifflantes, puis des sauts de gammes qui eussent
dérouté un rossignol, mais où l'harmonie se retrouvait toujours, puis de
molles ondulations d'octaves qui s'élevaient et s'abaissaient comme le
sein de la jeune chanteuse. Son beau visage suivait avec une mobilité
singulière tous les caprices de sa chanson, depuis l'inspiration la plus
échevelée jusqu'à la plus chaste dignité. On eût dit tantôt une folle,
tantôt une reine.
Les paroles qu'elle chantait étaient d'une langue inconnue à Gringoire,
et qui paraissait lui être inconnue à elle-même, tant l'expression
qu'elle donnait au chant se rapportait peu au sens des paroles. Ainsi
ces quatre vers dans sa bouche étaient d'une gaieté folle:
_Un cofre de gran riqueza_
_Hallaron dentro un pilar,_
_Dentro del, nuevas banderas_
_Con figuras de espantar._
Et un instant après, à l'accent qu'elle donnait à cette stance:
_Alarabes de cavallo_
_Sin poderse menear,_
_Con espadas, y los cuellos,_
_Ballestas de buen echar._
Gringoire se sentait venir les larmes aux yeux. Cependant son chant
respirait surtout la joie, et elle semblait chanter, comme l'oiseau, par
sérénité et par insouciance.
La chanson de la bohémienne avait troublé la rêverie de Gringoire, mais
comme le cygne trouble l'eau. Il l'écoutait avec une sorte de
ravissement et d'oubli de toute chose. C'était depuis plusieurs heures
le premier moment où il ne se sentît pas souffrir.
Ce moment fut court.
La même voix de femme qui avait interrompu la danse de la bohémienne
vint interrompre son chant.
«Te tairas-tu, cigale d'enfer?» cria-t-elle, toujours du même coin
obscur de la place.
La pauvre _cigale_ s'arrêta court. Gringoire se boucha les oreilles.
«Oh! s'écria-t-il, maudite scie ébréchée, qui vient briser la lyre!»
Cependant les autres spectateurs murmuraient comme lui: «Au diable la
sachette!» disait plus d'un. Et la vieille trouble-fête invisible eût pu
avoir à se repentir de ses agressions contre la bohémienne, s'ils
n'eussent été distraits en ce moment même par la procession du pape des
fous, qui, après avoir parcouru force rues et carrefours, débouchait
dans la place de Grève, avec toutes ses torches et toute sa rumeur.
Cette procession, que nos lecteurs ont vue partir du Palais, s'était
organisée chemin faisant, et recrutée de tout ce qu'il y avait à Paris
de marauds, de voleurs oisifs, et de vagabonds disponibles; aussi
présentait-elle un aspect respectable lorsqu'elle arriva en Grève.
D'abord marchait l'Égypte. Le duc d'Égypte, en tête, à cheval, avec ses
comtes à pied, lui tenant la bride et l'étrier; derrière eux, les
égyptiens et les égyptiennes pêle-mêle avec leurs petits enfants criant
sur leurs épaules; tous, duc, comtes, menu peuple, en haillons et en
oripeaux. Puis c'était le royaume d'argot: c'est-à-dire tous les voleurs
de France, échelonnés par ordre de dignité; les moindres passant les
premiers. Ainsi défilaient quatre par quatre, avec les divers insignes
de leurs grades dans cette étrange faculté, la plupart éclopés, ceux-ci
boiteux, ceux-là manchots, les courtauds de boutanche, les coquillarts,
les hubins, les sabouleux, les calots, les francs-mitoux, les polissons,
les piètres, les capons, les malingreux, les rifodés, les marcandiers,
les narquois, les orphelins, les archisuppôts, les cagoux; dénombrement
à fatiguer Homère. Au centre du conclave des cagoux et des archisuppôts,
on avait peine à distinguer le roi de l'argot, le grand coësre, accroupi
dans une petite charrette traînée par deux grands chiens. Après le
royaume des argotiers, venait l'empire de Galilée. Guillaume Rousseau,
empereur de l'empire de Galilée, marchait majestueusement dans sa robe
de pourpre tachée de vin, précédé de baladins s'entre-battant et dansant
des pyrrhiques, entouré de ses massiers, de ses suppôts, et des clercs
de la chambre des comptes. Enfin venait la basoche, avec ses mais
couronnés de fleurs, ses robes noires, sa musique digne du sabbat, et
ses grosses chandelles de cire jaune. Au centre de cette foule, les
grands officiers de la confrérie des fous portaient sur leurs épaules un
brancard plus surchargé de cierges que la châsse de Sainte-Geneviève en
temps de peste. Et sur ce brancard resplendissait, crossé, chapé et
mitré, le nouveau pape des fous, le sonneur de cloches de Notre-Dame,
Quasimodo le Bossu.
Chacune des sections de cette procession grotesque avait sa musique
particulière. Les égyptiens faisaient détonner leurs balafos et leurs
tambourins d'Afrique. Les argotiers, race fort peu musicale, en étaient
encore à la viole, au cornet à bouquin et à la gothique rubebbe du
douzième siècle. L'empire de Galilée n'était guère plus avancé; à peine
distinguait-on dans sa musique quelque misérable rebec de l'enfance de
l'art, encore emprisonné dans le _ré-la-mi_. Mais c'est autour du pape
des fous que se déployaient, dans une cacophonie magnifique, toutes les
richesses musicales de l'époque. Ce n'étaient que dessus de rebec,
hautes-contre de rebec, tailles de rebec, sans compter les flûtes et les
cuivres. Hélas! nos lecteurs se souviennent que c'était l'orchestre de
Gringoire.
Il est difficile de donner une idée du degré d'épanouissement
orgueilleux et béat où le triste et hideux visage de Quasimodo était
parvenu dans le trajet du Palais à la Grève. C'était la première
jouissance d'amour-propre qu'il eût jamais éprouvée. Il n'avait connu
jusque-là que l'humiliation, le dédain pour sa condition, le dégoût pour
sa personne. Aussi, tout sourd qu'il était, savourait-il en véritable
pape les acclamations de cette foule qu'il haïssait pour s'en sentir
haï. Que son peuple fût un ramas de fous, de perclus, de voleurs, de
mendiants, qu'importe! c'était toujours un peuple, et lui un souverain.
Et il prenait au sérieux tous ces applaudissements ironiques, tous ces
respects dérisoires, auxquels nous devons dire qu'il se mêlait pourtant
dans la foule un peu de crainte fort réelle. Car le bossu était robuste;
car le bancal était agile; car le sourd était méchant: trois qualités
qui tempèrent le ridicule.
Du reste, que le nouveau pape des fous se rendît compte à lui-même des
sentiments qu'il éprouvait et des sentiments qu'il inspirait, c'est ce
que nous sommes loin de croire. L'esprit qui était logé dans ce corps
manqué avait nécessairement lui-même quelque chose d'incomplet et de
sourd. Aussi, ce qu'il ressentait en ce moment était-il pour lui
absolument vague, indistinct et confus. Seulement la joie perçait,
l'orgueil dominait. Autour de cette sombre et malheureuse figure, il y
avait rayonnement.
Ce ne fut donc pas sans surprise et sans effroi que l'on vit tout à
coup, au moment où Quasimodo, dans cette demi-ivresse, passait
triomphalement devant la Maison-aux-Piliers, un homme s'élancer de la
foule et lui arracher des mains, avec un geste de colère, sa crosse de
bois doré, insigne de sa folle papauté.
Cet homme, ce téméraire, c'était le personnage au front chauve qui, le
moment auparavant, mêlé au groupe de la bohémienne, avait glacé la
pauvre fille de ses paroles de menace et de haine. Il était revêtu du
costume ecclésiastique. Au moment où il sortit de la foule, Gringoire,
qui ne l'avait point remarqué jusqu'alors, le reconnut: «Tiens! dit-il,
avec un cri d'étonnement, c'est mon maître en Hermès, dom Claude Frollo,
l'archidiacre! Que diable veut-il à ce vilain borgne? Il va se faire
dévorer.»
Un cri de terreur s'éleva en effet. Le formidable Quasimodo s'était
précipité à bas du brancard, et les femmes détournaient les yeux pour ne
pas le voir déchirer l'archidiacre. Il fit un bond jusqu'au prêtre, le
regarda, et tomba à genoux.
Le prêtre lui arracha sa tiare, lui brisa sa crosse, lui lacéra sa chape
de clinquant.
Quasimodo resta à genoux, baissa la tête et joignit les mains.
Puis il s'établit entre eux un étrange dialogue de signes et de gestes,
car ni l'un ni l'autre ne parlait. Le prêtre, debout, irrité, menaçant,
impérieux; Quasimodo, prosterné, humble, suppliant. Et cependant il est
certain que Quasimodo eût pu écraser le prêtre avec le pouce.
Enfin l'archidiacre, secouant rudement la puissante épaule de Quasimodo,
lui fit signe de se lever et de le suivre.
Quasimodo se leva.
Alors la confrérie des fous, la première stupeur passée, voulut défendre
son pape si brusquement détrôné. Les égyptiens, les argotiers et toute
la basoche vinrent japper autour du prêtre.
Quasimodo se plaça devant le prêtre, fit jouer les muscles de ses poings
athlétiques, et regarda les assaillants avec le grincement de dents d'un
tigre fâché.
Le prêtre reprit sa gravité sombre, fit un signe à Quasimodo, et se
retira en silence.
Quasimodo marchait devant lui, éparpillant la foule à son passage.
Quand ils eurent traversé la populace et la place, la nuée des curieux
et des oisifs voulut les suivre. Quasimodo prit alors l'arrière-garde,
et suivit l'archidiacre à reculons, trapu, hargneux, monstrueux,
hérissé, ramassant ses membres, léchant ses défenses de sanglier,
grondant comme une bête fauve, et imprimant d'immenses oscillations à la
foule avec un geste ou un regard.
On les laissa s'enfoncer tous deux dans une rue étroite et ténébreuse,
où nul n'osa se risquer après eux; tant la seule chimère de Quasimodo
grinçant des dents en barrait bien l'entrée.
«Voilà qui est merveilleux, dit Gringoire; mais où diable trouverai-je à
souper?»