Chapter 17 of 59
Partie 4 — II
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CLAUDE FROLLO
En effet, Claude Frollo n'était pas un personnage vulgaire.
Il appartenait à une de ces familles moyennes qu'on appelait
indifféremment dans le langage impertinent du siècle dernier haute
bourgeoisie ou petite noblesse. Cette famille avait hérité des frères
Paclet le fief de Tirechappe, qui relevait de l'évêque de Paris, et dont
les vingt-une maisons avaient été au treizième siècle l'objet de tant de
plaidoiries par-devant l'official. Comme possesseur de ce fief Claude
Frollo était un des _sept vingt-un_ seigneurs prétendant censive dans
Paris et ses faubourgs; et l'on a pu voir longtemps son nom inscrit en
cette qualité, entre l'hôtel de Tancarville, appartenant à maître
François Le Rez, et le collège de Tours, dans le cartulaire déposé à
Saint-Martin-des-Champs.
Claude Frollo avait été destiné dès l'enfance par ses parents à l'état
ecclésiastique. On lui avait appris à lire dans du latin. Il avait été
élevé à baisser les yeux et à parler bas. Tout enfant, son père l'avait
cloîtré au collège de Torchi en l'Université. C'est là qu'il avait
grandi, sur le missel et le Lexicon.
C'était d'ailleurs un enfant triste, grave, sérieux, qui étudiait
ardemment et apprenait vite. Il ne jetait pas grand cri dans les
récréations, se mêlait peu aux bacchanales de la rue du Fouarre, ne
savait ce que c'était que _dare alapas et capillos laniare_[41], et
n'avait fait aucune figure dans cette mutinerie de 1463 que les
annalistes enregistrent gravement sous le titre de: «Sixième trouble de
l'Université». Il lui arrivait rarement de railler les pauvres écoliers
de Montagu pour les _cappettes_ dont ils tiraient leur nom, ou les
boursiers du Collège de Dormans pour leur tonsure rase et leur surtout
tri-parti de drap pers, bleu et violet, _azurini coloris et bruni_,
comme dit la charte du cardinal des Quatre-Couronnes.
En revanche, il était assidu aux grandes et petites écoles de la rue
Saint-Jean-de-Beauvais. Le premier écolier que l'abbé de Saint-Pierre de
Val, au moment de commencer sa lecture de droit canon, apercevait
toujours collé vis-à-vis de sa chaire à un pilier de l'école
Saint-Vendregesile, c'était Claude Frollo, armé de son écritoire de
corne, mâchant sa plume, griffonnant sur son genou usé, et l'hiver
soufflant dans ses doigts. Le premier auditeur que messire Miles
d'Isliers, docteur en Décret, voyait arriver chaque lundi matin, tout
essoufflé, à l'ouverture des portes de l'école du Chef-Saint-Denis,
c'était Claude Frollo. Aussi, à seize ans, le jeune clerc eût pu tenir
tête, en théologie mystique à un père de l'église, en théologie
canonique à un père des conciles, en théologie scolastique à un docteur
de Sorbonne.
La théologie dépassée, il s'était précipité dans le Décret. Du _Maître
des Sentences_, il était tombé aux _Capitulaires de Charlemagne_. Et
successivement il avait dévoré, dans son appétit de science, décrétales
sur décrétales, celles de Théodore, évêque d'Hispale, celles de
Bouchard, évêque de Worms, celles d'Yves, évêque de Chartres; puis le
Décret de Gratien qui succéda aux Capitulaires de Charlemagne; puis le
recueil de Grégoire IX; puis l'épître _Super specula_ d'Honorius III. Il
se fit claire, il se fit familière cette vaste et tumultueuse période du
droit civil et du droit canon en lutte et en travail dans le chaos du
moyen âge, période que l'évêque Théodore ouvre en 618 et que ferme en
1227 le pape Grégoire.
Le Décret digéré, il se jeta sur la médecine, et sur les arts libéraux.
Il étudia la science des herbes, la science des onguents. Il devint
expert aux fièvres et aux contusions, aux navrures et aux apostumes.
Jacques d'Espars l'eût reçu médecin physicien, Richard Hellain, médecin
chirurgien. Il parcourut également tous les degrés de licence, maîtrise
et doctorerie des arts. Il étudia les langues, le latin, le grec,
l'hébreu, triple sanctuaire alors bien peu fréquenté. C'était une
véritable fièvre d'acquérir et de thésauriser en fait de science. À
dix-huit ans, les quatre facultés y avaient passé. Il semblait au jeune
homme que la vie avait un but unique: savoir.
Ce fut vers cette époque environ que l'été excessif de 1466 fit éclater
cette grande peste qui enleva plus de quarante mille créatures dans la
vicomté de Paris, et entre autres, dit Jean de Troyes, «maître Arnoul,
astrologien du roi, qui était fort homme de bien, sage et plaisant[42]».
Le bruit se répandit dans l'Université que la rue Tirechappe était en
particulier dévastée par la maladie. C'est là que résidaient, au milieu
de leur fief, les parents de Claude. Le jeune écolier courut fort alarmé
à la maison paternelle. Quand il y entra, son père et sa mère étaient
morts de la veille. Un tout jeune frère qu'il avait au maillot vivait
encore et criait abandonné dans son berceau. C'était tout ce qui restait
à Claude de sa famille. Le jeune homme prit l'enfant sous son bras, et
sortit pensif. Jusque-là il n'avait vécu que dans la science, il
commençait à vivre dans la vie.
Cette catastrophe fut une crise dans l'existence de Claude. Orphelin,
aîné, chef de famille à dix-neuf ans, il se sentit rudement rappelé des
rêveries de l'école aux réalités de ce monde. Alors, ému de pitié, il se
prit de passion et de dévouement pour cet enfant, son frère; chose
étrange et douce qu'une affection humaine à lui qui n'avait encore aimé
que des livres.
Cette affection se développa à un point singulier. Dans une âme aussi
neuve, ce fut comme un premier amour. Séparé depuis l'enfance de ses
parents, qu'il avait à peine connus, cloîtré et comme muré dans ses
livres, avide avant tout d'étudier et d'apprendre, exclusivement
attentif jusqu'alors à son intelligence qui se dilatait dans la science,
à son imagination qui grandissait dans les lettres, le pauvre écolier
n'avait pas encore eu le temps de sentir la place de son coeur. Ce jeune
frère sans père ni mère, ce petit enfant, qui lui tombait brusquement du
ciel sur les bras, fit de lui un homme nouveau. Il s'aperçut qu'il y
avait autre chose dans le monde que les spéculations de la Sorbonne et
les vers d'Homerus, que l'homme avait besoin d'affections, que la vie
sans tendresse et sans amour n'était qu'un rouage sec, criard et
déchirant; seulement il se figura, car il était dans l'âge où les
illusions ne sont encore remplacées que par des illusions, que les
affections de sang et de famille étaient les seules nécessaires, et
qu'un petit frère à aimer suffisait pour remplir toute une existence.
Il se jeta donc dans l'amour de son petit Jehan avec la passion d'un
caractère déjà profond, ardent, concentré. Cette pauvre frêle créature,
jolie, blonde, rose et frisée, cet orphelin sans autre appui qu'un
orphelin, le remuait jusqu'au fond des entrailles; et, grave penseur
qu'il était, il se mit à réfléchir sur Jehan avec une miséricorde
infinie. Il en prit souci et soin comme de quelque chose de très fragile
et de très recommandé. Il fut à l'enfant plus qu'un frère, il lui devint
une mère.
Le petit Jehan avait perdu sa mère, qu'il tétait encore. Claude le mit
en nourrice. Outre le fief de Tirechappe, il avait eu en héritage de son
père le fief du Moulin, qui relevait de la tour carrée de Gentilly.
C'était un moulin sur une colline, près du château de Winchestre
(Bicêtre). Il y avait la meunière qui nourrissait un bel enfant; ce
n'était pas loin de l'Université. Claude lui porta lui-même son petit
Jehan.
Dès lors, se sentant un fardeau à traîner, il prit la vie très au
sérieux. La pensée de son petit frère devint non seulement la
récréation, mais encore le but de ses études, il résolut de se consacrer
tout entier à un avenir dont il répondait devant Dieu, et de n'avoir
jamais d'autre épouse, d'autre enfant que le bonheur et la fortune de
son frère. Il se rattacha donc plus que jamais à sa vocation cléricale.
Son mérite, sa science, sa qualité de vassal immédiat de l'évêque de
Paris, lui ouvraient toutes grandes les portes de l'église. À vingt ans,
par dispense spéciale du saint-siège, il était prêtre, et desservait,
comme le plus jeune des chapelains de Notre-Dame, l'autel qu'on appelle,
à cause de la messe tardive qui s'y dit, _altare pigrorum_[43].
Là, plus que jamais plongé dans ses chers livres qu'il ne quittait que
pour courir une heure au fief du Moulin, ce mélange de savoir et
d'austérité, si rare à son âge, l'avait rendu promptement le respect et
l'admiration du cloître. Du cloître, sa réputation de savant avait été
au peuple, où elle avait un peu tourné, chose fréquente alors, au renom
de sorcier.
C'est au moment où il revenait, le jour de la Quasimodo, de dire sa
messe des paresseux à leur autel, qui était à côté de la porte du choeur
tendant à la nef, à droite, proche l'image de la Vierge, que son
attention avait été éveillée par le groupe de vieilles glapissant autour
du lit des enfants-trouvés.
C'est alors qu'il s'était approché de la malheureuse petite créature si
haïe et si menacée. Cette détresse, cette difformité, cet abandon, la
pensée de son jeune frère, la chimère qui frappa tout à coup son esprit
que, s'il mourait, son cher petit Jehan pourrait bien aussi, lui, être
jeté misérablement sur la planche des enfants-trouvés, tout cela lui
était venu au coeur à la fois, une grande pitié s'était remuée en lui,
et il avait emporté l'enfant.
Quand il tira cet enfant du sac, il le trouva bien difforme en effet. Le
pauvre petit diable avait une verrue sur l'oeil gauche, la tête dans les
épaules, la colonne vertébrale arquée, le sternum proéminent, les jambes
torses; mais il paraissait vivace; et quoiqu'il fût impossible de savoir
quelle langue il bégayait, son cri annonçait quelque force et quelque
santé. La compassion de Claude s'accrut de cette laideur; et il fit voeu
dans son coeur d'élever cet enfant pour l'amour de son frère, afin que,
quelles que fussent dans l'avenir les fautes du petit Jehan, il eût
par-devers lui cette charité, faite à son intention. C'était une sorte
de placement de bonnes oeuvres qu'il effectuait sur la tête de son jeune
frère; c'était une pacotille de bonnes actions qu'il voulait lui amasser
d'avance, pour le cas où le petit drôle un jour se trouverait à court de
cette monnaie, la seule qui soit reçue au péage du paradis.
Il baptisa son enfant adoptif, et le nomma _Quasimodo_, soit qu'il
voulût marquer par là le jour où il l'avait trouvé, soit qu'il voulût
caractériser par ce nom à quel point la pauvre petite créature était
incomplète et à peine ébauchée. En effet, Quasimodo, borgne, bossu,
cagneux, n'était guère qu'un _à peu près_.