Chapter 8 of 59
Partie 2 — II
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LA PLACE DE GRÈVE
Il ne reste aujourd'hui qu'un bien imperceptible vestige de la place de
Grève telle qu'elle existait alors. C'est la charmante tourelle qui
occupe l'angle nord de la place, et qui, déjà ensevelie sous l'ignoble
badigeonnage qui empâte les vives arêtes de ses sculptures, aura bientôt
disparu peut-être, submergée par cette crue de maisons neuves qui dévore
si rapidement toutes les vieilles façades de Paris.
Les personnes qui, comme nous, ne passent jamais sur la place de Grève
sans donner un regard de pitié et de sympathie à cette pauvre tourelle
étranglée entre deux masures du temps de Louis XV, peuvent reconstruire
aisément dans leur pensée l'ensemble d'édifices auquel elle appartenait,
et y retrouver entière la vieille place gothique du quinzième siècle.
C'était, comme aujourd'hui, un trapèze irrégulier bordé d'un côté par le
quai, et des trois autres par une série de maisons hautes, étroites et
sombres. Le jour, on pouvait admirer la variété de ses édifices, tous
sculptés en pierre ou en bois, et présentant déjà de complets
échantillons des diverses architectures domestiques du moyen âge, en
remontant du quinzième au onzième siècle, depuis la croisée qui
commençait à détrôner l'ogive, jusqu'au plein cintre roman qui avait été
supplanté par l'ogive, et qui occupait encore, au-dessous d'elle, le
premier étage de cette ancienne maison de la Tour-Roland, angle de la
place sur la Seine, du côté de la rue de la Tannerie. La nuit, on ne
distinguait de cette masse d'édifices que la dentelure noire des toits
déroulant autour de la place leur chaîne d'angles aigus. Car c'est une
des différences radicales des villes d'alors et des villes d'à présent,
qu'aujourd'hui ce sont les façades qui regardent les places et les rues,
et qu'alors c'étaient les pignons. Depuis deux siècles, les maisons se
sont retournées.
Au centre, du côté oriental de la place, s'élevait une lourde et hybride
construction formée de trois logis juxtaposés. On l'appelait de trois
noms qui expliquent son histoire, sa destination et son architecture: la
_Maison-au-Dauphin_, parce que Charles V, dauphin, l'avait habitée; la
_Marchandise_, parce qu'elle servait d'Hôtel de Ville; la
_Maison-aux-Piliers_ (domus ad piloria), à cause d'une suite de gros
piliers qui soutenaient ses trois étages. La ville trouvait là tout ce
qu'il faut à une bonne ville comme Paris: une chapelle, pour prier Dieu;
un _plaidoyer_, pour tenir audience et rembarrer au besoin les gens du
roi; et, dans les combles, un _arsenac_ plein d'artillerie. Car les
bourgeois de Paris savent qu'il ne suffit pas en toute conjoncture de
prier et de plaider pour les franchises de la Cité, et ils ont toujours
en réserve dans un grenier de l'Hôtel de Ville quelque bonne arquebuse
rouillée.
La Grève avait dès lors cet aspect sinistre que lui conservent encore
aujourd'hui l'idée exécrable qu'elle réveille et le sombre Hôtel de
Ville de Dominique Boccador, qui a remplacé la Maison-aux-Piliers. Il
faut dire qu'un gibet et un pilori permanents, une justice et une
échelle, comme on disait alors, dressés côte à côte au milieu du pavé,
ne contribuaient pas peu à faire détourner les yeux de cette place
fatale, où tant d'êtres pleins de santé et de vie ont agonisé; où devait
naître cinquante ans plus tard cette _fièvre de Saint-Vallier_, cette
maladie de la terreur de l'échafaud, la plus monstrueuse de toutes les
maladies, parce qu'elle ne vient pas de Dieu, mais de l'homme.
C'est une idée consolante, disons-le en passant, de songer que la peine
de mort, qui, il y a trois cents ans, encombrait encore de ses roues de
fer, de ses gibets de pierre, de tout son attirail de supplices
permanent et scellé dans le pavé, la Grève, les Halles, la place
Dauphine, la Croix-du-Trahoir, le Marché-aux-Pourceaux, ce hideux
Montfaucon, la barrière des Sergents, la Place-aux-Chats, la porte
Saint-Denis, Champeaux, la porte Baudets, la porte Saint-Jacques, sans
compter les innombrables échelles des prévôts, de l'évêque, des
chapitres, des abbés, des prieurs ayant justice; sans compter les
noyades juridiques en rivière de Seine; il est consolant qu'aujourd'hui,
après avoir perdu successivement toutes les pièces de son armure, son
luxe de supplices, sa pénalité d'imagination et de fantaisie, sa torture
à laquelle elle refaisait tous les cinq ans un lit de cuir au
Grand-Châtelet, cette vieille suzeraine de la société féodale, presque
mise hors de nos lois et de nos villes, traquée de code en code, chassée
de place en place, n'ait plus dans notre immense Paris qu'un coin
déshonoré de la Grève, qu'une misérable guillotine, furtive, inquiète,
honteuse, qui semble toujours craindre d'être prise en flagrant délit,
tant elle disparaît vite après avoir fait son coup!