Chapter 9 of 35
Partie 1 — IX
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Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans
l’armoire, entre les plis du linge où elle l’avait laissé, le
porte-cigares en soie verte.
Elle le regardait, l’ouvrait, et même elle flairait l’odeur de sa
doublure, mêlée de verveine et de tabac. À qui appartenait-il?...
Au Vicomte. C’était peut-être un cadeau de sa maîtresse. On avait
brodé cela sur quelque métier de palissandre, meuble mignon que l’on
cachait à tous les yeux, qui avait occupé bien des heures et où
s’étaient penchées les boucles molles de la travailleuse pensive. Un
souffle d’amour avait passé parmi les mailles du canevas; chaque coup
d’aiguille avait fixé là une espérance ou un souvenir, et tous ces
fils de soie entrelacés n’étaient que la continuité de la même passion
silencieuse. Et puis le Vicomte, un matin, l’avait emporté avec lui.
De quoi avait-on parlé, lorsqu’il restait sur les cheminées à large
chambranle, entre les vases de fleurs et les pendules Pompadour? Elle
était à Tostes. Lui, il était à Paris, maintenant; là-bas! Comment
était ce Paris? Quel nom démesuré! Elle se le répétait à demi-voix,
pour se faire plaisir; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de
cathédrale, il flamboyait à ses yeux jusque sur l’étiquette de ses pots
de pommade.
La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient sous ses
fenêtres en chantant la Marjolaine, elle s’éveillait, et écoutant le
bruit des roues ferrées, qui, à la sortie du pays, s’amortissait vite
sur la terre:
— Ils y seront demain! se disait-elle.
Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant les côtes,
traversant les villages, filant sur la grande route à la clarté des
étoiles. Au bout d’une distance indéterminée, il se trouvait toujours
une place confuse où expirait son rêve.
Elle s’acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la
carte, elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontait les
boulevards, s’arrêtant à chaque angle, entre les lignes des rues,
devant les carrés blancs qui figurent les maisons. Les yeux fatigués à
la fin, elle fermait ses paupières, et elle voyait dans les ténèbres se
tordre au vent des becs de gaz, avec des marche-pieds de calèches, qui
se déployaient à grand fracas devant le péristyle des théâtres.
Elle s’abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au Sylphe des
salons. Elle dévorait, sans en rien passer, tous les comptes rendus
de premières représentations, de courses et de soirées, s’intéressait
au début d’une chanteuse, à l’ouverture d’un magasin. Elle savait les
modes nouvelles, l’adresse des bons tailleurs, les jours de Bois ou
d’Opéra. Elle étudia, dans Eugène Sue, des descriptions d’ameublements;
elle lut Balzac et George Sand, y cherchant des assouvissements
imaginaires pour ses convoitises personnelles. À table même, elle
apportait son livre, et elle tournait les feuillets, pendant que
Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait
toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés,
elle établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le
centre peu à peu s’élargit autour de lui, et cette auréole qu’il avait,
s’écartant de sa figure, s’étala plus au loin, pour illuminer d’autres
rêves.
Paris, plus vague que l’Océan, miroitait donc aux yeux d’Emma dans une
atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s’agitait en ce tumulte y
était cependant divisée par parties, classée en tableaux distincts.
Emma n’en apercevait que deux ou trois qui lui cachaient tous les
autres, et représentaient à eux seuls l’humanité complète. Le monde
des ambassadeurs marchait sur des parquets luisants, dans des salons
lambrissés de miroirs, autour de tables ovales couvertes d’un tapis de
velours à crépines d’or. Il y avait là des robes à queue, de grands
mystères, des angoisses dissimulées sous des sourires. Venait ensuite
la société des duchesses; on y était pâle; on se levait à quatre
heures; les femmes, pauvres anges! portaient du point d’Angleterre au
bas de leur jupon, et les hommes, capacités méconnues sous des dehors
futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient passer
à Bade la saison d’été, et, vers la quarantaine enfin, épousaient
des héritières. Dans les cabinets de restaurant où l’on soupe après
minuit riait, à la clarté des bougies, la foule bigarrée des gens de
lettres et des actrices. Ils étaient, ceux-là, prodigues comme des
rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques. C’était
une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les
orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il était
perdu, sans place précise, et comme n’existant pas. Plus les choses,
d’ailleurs, étaient voisines, plus sa pensée s’en détournait. Tout ce
qui l’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois
imbéciles, médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans
le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis
qu’au delà s’étendait à perte de vue l’immense pays des félicités et
des passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe
avec les joies du cœur, l’élégance des habitudes et les délicatesses du
sentiment. Ne fallait-il pas à l’amour, comme aux plantes indiennes,
des terrains préparés, une température particulière? Les soupirs au
clair de lune, les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les
mains qu’on abandonne, toutes les fièvres de la chair et les langueurs
de la tendresse ne se séparaient donc pas du balcon des grands châteaux
qui sont pleins de loisirs, d’un boudoir à stores de soie avec un tapis
bien épais, des jardinières remplies, un lit monté sur une estrade,
ni du scintillement des pierres précieuses et des aiguillettes de la
livrée.
Le garçon de la poste, qui, chaque matin, venait panser la jument,
traversait le corridor avec ses gros sabots; sa blouse avait des trous,
ses pieds étaient nus dans des chaussons. C’était là le groom en
culotte courte dont il fallait se contenter! Quand son ouvrage était
fini, il ne revenait plus de la journée; car Charles, en rentrant,
mettait lui-même son cheval à l’écurie, retirait la selle et passait le
licou, pendant que la bonne apportait une botte de paille et la jetait,
comme elle le pouvait, dans la mangeoire.
Pour remplacer Nastasie (qui enfin partit de Tostes, en versant des
ruisseaux de larmes), Emma prit à son service une jeune fille de
quatorze ans, orpheline et de physionomie douce. Elle lui interdit les
bonnets de coton, lui apprit qu’il fallait vous parler à la troisième
personne, apporter un verre d’eau dans une assiette, frapper aux portes
avant d’entrer, et à repasser, à empeser, à l’habiller, voulut en faire
sa femme de chambre. La nouvelle bonne obéissait sans murmure pour
n’être point renvoyée; et, comme Madame, d’habitude, laissait la clef
au buffet, Félicité, chaque soir prenait une petite provision de sucre
qu’elle mangeait toute seule, dans son lit, après avoir fait sa prière.
L’après-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les
postillons. Madame se tenait en haut, dans son appartement.
Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir,
entre les revers à châle du corsage, une chemisette plissée avec trois
boutons d’or. Sa ceinture était une cordelière à gros glands, et ses
petites pantoufles de couleur grenat avaient une touffe de rubans
larges, qui s’étalait sur le cou-de-pied. Elle s’était acheté un
buvard, une papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoiqu’elle
n’eût personne à qui écrire; elle époussetait son étagère, se regardait
dans la glace, prenait un livre, puis, rêvant entre les lignes, le
laissait tomber sur ses genoux. Elle avait envie de faire des voyages
ou de retourner vivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir
et habiter Paris.
Charles, à la neige à la pluie, chevauchait par les chemins de
traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes, entrait
son bras dans des lits humides, recevait au visage le jet tiède des
saignées, écoutait des râles, examinait des cuvettes, retroussait bien
du linge sale; mais il trouvait, tous les soirs, un feu flambant, la
table servie, des meubles souples, et une femme en toilette fine,
charmante et sentant frais, à ne savoir même d’où venait cette odeur,
ou si ce n’était pas sa peau qui parfumait sa chemise.
Elle le charmait par quantité de délicatesses: c’était tantôt une
manière nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de papier,
un volant qu’elle changeait à sa robe, ou le nom extraordinaire d’un
mets bien simple, et que la bonne avait manqué, mais que Charles,
jusqu’au bout, avalait avec plaisir. Elle vit à Rouen des dames qui
portaient à leur montre un paquet de breloques; elle acheta des
breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux grands vases de verre
bleu, et, quelque temps après, un nécessaire d’ivoire, avec un dé de
vermeil. Moins Charles comprenait ces élégances, plus il en subissait
la séduction. Elles ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et
à la douceur de son foyer. C’était comme une Poussière d’or qui sablait
tout du long le petit sentier de sa vie.
Il se portait bien, il avait bonne mine; sa réputation était établie
tout à fait. Les campagnards le chérissaient parce qu’il n’était pas
fier. Il caressait les enfants, n’entrait jamais au cabaret, et,
d’ailleurs, inspirait de la confiance par sa moralité. Il réussissait
particulièrement dans les catarrhes et maladies de poitrine. Craignant
beaucoup de tuer son monde, Charles, en effet, n’ordonnait guère que
des potions calmantes, de temps à autre de l’émétique, un bain de
pieds ou des sangsues. Ce n’est pas que la chirurgie lui fît peur; il
vous saignait les gens largement, comme des chevaux, et il avait pour
l’extraction des dents une poigne d’enfer.
Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement à la Ruche
médicale, journal nouveau dont il avait reçu le prospectus. Il en
lisait un peu après son dîner; mais la chaleur de l’appartement,
jointe à la digestion, faisait qu’au bout de cinq minutes il
s’endormait; et il restait là, le menton sur ses deux mains, et les
cheveux étalés comme une crinière jusqu’au pied de la lampe. Emma le
regardait en haussant les épaules. Que n’avait-elle, au moins, pour
mari un de ces hommes d’ardeurs taciturnes qui travaillent la nuit
dans les livres, et portent enfin, à soixante ans, quand vient l’âge
des rhumatismes, une brochette de croix, sur leur habit noir, mal
fait. Elle aurait voulu que ce nom de Bovary, qui était le sien, fût
illustre, le voir étalé chez les libraires, répété dans les journaux,
connu par toute la France. Mais Charles n’avait point d’ambition!
Un médecin d’Yvetot, avec qui dernièrement il s’était trouvé en
consultation, l’avait humilié quelque peu, au lit même du malade,
devant les parents assemblés. Quand Charles lui raconta, le soir,
cette anecdote, Emma s’emporta bien haut contre le confrère. Charles
en fut attendri. Il la baisa au front avec une larme. Mais elle était
exaspérée de honte, elle avait envie de le battre, elle alla dans le
corridor ouvrir la fenêtre et huma l’air frais pour se calmer.
— Quel pauvre homme! quel pauvre homme! disait-elle tout bas, en se
mordant les lèvres.
Elle se sentait, d’ailleurs, plus irritée de lui. Il prenait, avec
l’âge, des allures épaisses; il coupait, au dessert, le bouchon des
bouteilles vides; il se passait, après manger, la langue sur les dents;
il faisait, en avalant sa soupe, un gloussement à chaque gorgée, et,
comme il commençait d’engraisser, ses yeux, déjà petits, semblaient
remontés vers les tempes par la bouffissure de ses pommettes.
Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge de ses
tricots, rajustait sa cravate, ou jetait à l’écart les gants déteints
qu’il se disposait à passer; et ce n’était pas, comme il croyait,
pour lui; c’était pour elle-même, par expansion d’égoïsme, agacement
nerveux. Quelquefois aussi, elle lui parlait des choses qu’elles
avait lues, comme d’un passage de roman, d’une pièce nouvelle, ou de
l’anecdote du grand monde que l’on racontait dans le feuilleton; car,
enfin, Charles était quelqu’un, une oreille toujours ouverte, une
approbation toujours prête. Elle faisait bien des confidences à sa
levrette! Elle en eût fait aux bûches de la cheminée et au balancier de
la pendule.
Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les
matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux
désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de
l’horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le
pousserait jusqu’à elle, vers quel rivage il la mènerait, s’il était
chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d’angoisses ou plein de
félicités jusqu’aux sabords. Mais, chaque matin, à son réveil, elle
l’espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levait
en sursaut, s’étonnait qu’il ne vînt pas; puis, au coucher du soleil,
toujours plus triste, désirait être au lendemain.
Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux premières chaleurs,
quand les poiriers fleurirent.
Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de
semaines lui restaient pour arriver au mois d’octobre, pensant que
le marquis d’Andervilliers, peut-être, donnerait encore un bal à la
Vaubyessard. Mais tout septembre s’écoula sans lettres ni visites.
Après l’ennui de cette déception, son cœur de nouveau resta vide, et
alors la série des mêmes journées recommença.
Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujours
pareilles, innombrables, et n’apportant rien! Les autres existences,
si plates qu’elles fussent, avaient du moins la chance d’un événement.
Une aventure amenait parfois des péripéties à l’infini, et le décor
changeait. Mais, pour elle, rien n’arrivait, Dieu l’avait voulu!
L’avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte
bien fermée.
Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer? qui l’entendrait?
Puisqu’elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes,
sur un piano d’Érard, dans un concert, battant de ses doigts légers les
touches d’ivoire, sentir, comme une brise, circuler autour d’elle un
murmure d’extase, ce n’était pas la peine de s’ennuyer à étudier. Elle
laissa dans l’armoire ses cartons à dessin et la tapisserie. À quoi
bon? à quoi bon? La couture l’irritait.
— J’ai tout lu, se disait-elle.
Et elle restait à faire rougir les pincettes, ou regardant la pluie
tomber.
Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres!
Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups
fêlés de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement,
bombait son dos aux rayons pâles du soleil. Le vent, sur la grande
route, soufflait des traînées de poussière. Au loin, parfois, un chien
hurlait: et la cloche, à temps égaux, continuait sa sonnerie monotone
qui se perdait dans la campagne.
Cependant on sortait de l’église. Les femmes en sabots cirés, les
paysans en blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-tête
devant eux, tout rentrait chez soi. Et, jusqu’à la nuit, cinq ou six
hommes, toujours les mêmes, restaient à jouer au bouchon, devant la
grande porte de l’auberge.
L’hiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, étaient chargés de
givre, et la lumière, blanchâtre à travers eux, comme par des verres
dépolis, quelquefois ne variait pas de la journée. Dès quatre heures du
soir, il fallait allumer la lampe.
Les jours qu’il faisait beau, elle descendait dans le jardin. La
rosée avait laissé sur les choux des guipures d’argent avec de longs
fils clairs qui s’étendaient de l’un à l’autre. On n’entendait pas
d’oiseaux, tout semblait dormir, l’espalier couvert de paille et la
vigne comme un grand serpent malade sous le chaperon du mur, où l’on
voyait, en s’approchant, se traîner des cloportes à pattes nombreuses.
Dans les sapinettes, près de la haie, le curé en tricorne qui lisait
son bréviaire avait perdu le pied droit et même le plâtre, s’écaillant
à la gelée, avait fait des gales blanches sur sa figure.
Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbons, et,
défaillant à la chaleur du foyer, sentait l’ennui plus lourd qui
retombait sur elle. Elle serait bien descendue causer avec la bonne,
mais une pudeur la retenait.
Tous les jours, à la même heure, le maître d’école, en bonnet de
soie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et le garde-champêtre
passait, portant son sabre sur sa blouse. Soir et matin, les chevaux
de la poste, trois par trois, traversaient la rue pour aller boire à
la mare. De temps à autre, la porte d’un cabaret faisait tinter sa
sonnette, et, quand il y avait du vent, l’on entendait grincer sur
leurs deux tringles les petites cuvettes en cuivre du perruquier, qui
servaient d’enseigne à sa boutique. Elle avait pour décoration une
vieille gravure de modes collée contre un carreau et un buste de femme
en cire, dont les cheveux étaient jaunes. Lui aussi, le perruquier, il
se lamentait de sa vocation arrêtée, de son avenir perdu, et, rêvant
quelque boutique dans une grande ville, comme à Rouen par exemple, sur
le port, près du théâtre, il restait toute la journée à se promener
en long, depuis la mairie jusqu’à l’église, sombre, et attendant la
clientèle. Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait
toujours là, comme une sentinelle en faction, avec son bonnet grec sur
l’oreille et sa veste de lasting.
Dans l’après-midi, quelquefois, une tête d’homme apparaissait derrière
les vitres de la salle, tête hâlée, à favoris noirs, et qui souriait
lentement d’un large sourire doux à dents blanches. Une valse aussitôt
commençait, et, sur l’orgue, dans un petit salon, des danseurs hauts
comme le doigt, femmes en turban rose, Tyroliens en jaquette, singes
en habit noir, messieurs en culotte courte, tournaient, tournaient
entre les fauteuils, les canapés, les consoles, se répétant dans les
morceaux de miroir que raccordait à leurs angles un filet de papier
doré. L’homme faisait aller sa manivelle, regardant à droite, à gauche
et vers les fenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre la borne
un long jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument,
dont la bretelle dure lui fatiguait l’épaule; et, tantôt dolente et
traînarde, ou joyeuse et précipitée, la musique de la boîte s’échappait
en bourdonnant à travers un rideau de taffetas rose, sous une grille de
cuivre en arabesque. C’étaient des airs que l’on jouait ailleurs sur
les théâtres, que l’on chantait dans les salons, que l’on dansait le
soir sous des lustres éclairés, échos du monde qui arrivaient jusqu’à
Emma. Des sarabandes à n’en plus finir se déroulaient dans sa tête; et,
comme une bayadère sur les fleurs d’un tapis, sa pensée bondissait avec
les notes, se balançait de rêve en rêve, de tristesse en tristesse.
Quand l’homme avait reçu l’aumône dans sa casquette, il rabattait une
vieille couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos et
s’éloignait d’un pas lourd. Elle le regardait partir.
Mais c’était surtout aux heures des repas qu’elle n’en pouvait plus,
dans cette petite salle au rez-de-chaussée, avec le poêle qui fumait,
la porte qui criait, les murs qui suintaient, les pavés humides; toute
l’amertume de l’existence, lui semblait servie sur son assiette, et,
à la fumée du bouilli, il montait du fond de son âme comme d’autres
bouffées d’affadissement. Charles était long à manger; elle grignotait
quelques noisettes, ou bien, appuyée du coude, s’amusait, avec la
pointe de son couteau, à faire des raies sur la toile cirée.
Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et madame Bovary
mère, lorsqu’elle vint passer à Tostes une partie du carême, s’étonna
fort de ce changement. Elle, en effet, si soigneuse autrefois et
délicate, elle restait à présent des journées entières sans s’habiller,
portait des bas de coton gris, s’éclairait à la chandelle. Elle
répétait qu’il fallait économiser, puisqu’ils n’étaient pas riches,
ajoutant qu’elle était très contente, très heureuse, que Tostes lui
plaisait beaucoup, et autres discours nouveaux qui fermaient la bouche
à la belle-mère. Du reste, Emma ne semblait plus disposée à suivre ses
conseils; une fois même, madame Bovary s’étant avisée de prétendre
que les maîtres devaient surveiller la religion de leurs domestiques,
elle lui avait répondu d’un œil si colère et avec un sourire tellement
froid, que la bonne femme ne s’y frotta plus.
Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait des plats pour
elle, n’y touchait point, un jour ne buvait que du lait pur, et, le
lendemain, des tasses de thé à la douzaine. Souvent elle s’obstinait à
ne pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s’habillait
en robe légère. Lorsqu’elle avait bien rudoyé sa servante, elle lui
faisait des cadeaux ou l’envoyait se promener chez les voisines, de
même qu’elle jetait parfois aux pauvres toutes les pièces blanches de
sa bourse, quoiqu’elle ne fût guère tendre cependant, ni facilement
accessible à l’émotion d’autrui, comme la plupart des gens issus de
campagnards, qui gardent toujours à l’âme quelque chose de la callosité
des mains paternelles.
Vers la fin de février, le père Rouault, en souvenir de sa guérison,
apporta lui-même à son gendre une dinde superbe, et il resta trois
jours à Tostes. Charles étant à ses malades, Emma lui tint compagnie.
Il fuma dans la chambre, cracha sur les chenets, causa culture, veaux,
vaches, volailles et conseil municipal; si bien qu’elle referma la
porte, quand il fut parti, avec un sentiment de satisfaction qui la
surprit elle-même. D’ailleurs, elle ne cachait plus son mépris pour
rien, ni pour personne; et elle se mettait quelquefois à exprimer des
opinions singulières, blâmant ce que l’on approuvait, et approuvant des
choses perverses ou immorales: ce qui faisait ouvrir de grands yeux à
son mari.
Est-ce que cette misère durerait toujours? est-ce qu’elle n’en
sortirait pas? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient
heureuses! Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard qui avaient
la taille plus lourde et les façons plus communes, et elle exécrait
l’injustice de Dieu; elle s’appuyait la tête aux murs pour pleurer;
elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les
insolents plaisirs avec tous les éperduments qu’elle ne connaissait pas
et qu’ils devaient donner.
Elle pâlissait et avait des battements de cœur. Charles lui administra
de la valériane et des bains de camphre. Tout ce que l’on essayait
semblait l’irriter davantage.
En de certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile; à ces
exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où elle restait sans
parler, sans bouger. Ce qui la ranimait alors, c’était de se répandre
sur les bras un flacon d’eau de Cologne.
Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imagina que
la cause de sa maladie était sans doute dans quelque influence locale,
et, s’arrêtant à cette idée, il songea sérieusement à aller s’établir
ailleurs.
Dès lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta une
petite toux sèche et perdit complètement l’appétit.
Il en coûtait à Charles d’abandonner Tostes après quatre ans de séjour
et au moment où il commençait à s’y poser. S’il le fallait, cependant!
Il la conduisit à Rouen voir son ancien maître. C’était une maladie
nerveuse: on devait la changer d’air.
Après s’être tourné de côté et d’autre, Charles apprit qu’il y
avait dans l’arrondissement de Neufchâtel, un fort bourg nommé
Yonville-l’Abbaye, dont le médecin, qui était un réfugié polonais,
venait de décamper la semaine précédente. Alors il écrivit au
pharmacien de l’endroit pour savoir quel était le chiffre de la
population, la distance où se trouvait le confrère le plus voisin,
combien par année gagnait son prédécesseur, etc.; et, les réponses
ayant été satisfaisantes, il se résolut à déménager vers le printemps,
si la santé d’Emma ne s’améliorait pas.
Un jour qu’en prévision de son départ elle faisait des rangements dans
un tiroir, elle se piqua les doigts à quelque chose. C’était un fil de
fer de son bouquet de mariage. Les boutons d’oranger étaient jaunes de
poussière, et les rubans de satin, à liséré d’argent, s’effiloquaient
par le bord. Elle le jeta dans le feu. Il s’enflamma plus vite qu’une
paille sèche. Puis ce fut comme un buisson rouge sur les cendres, et
qui se rongeait lentement. Elle le regarda brûler. Les petites baies de
carton éclataient, les fils d’archal se tordaient, le galon se fondait;
et les corolles de papier, racornies, se balançant le long de la plaque
comme des papillons noirs, enfin s’envolèrent par la cheminée.
Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary était
enceinte.