Chapter 26 of 35
Partie 3 — II
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En arrivant à l’auberge, madame Bovary fut étonnée de ne pas apercevoir
la diligence. Hivert, qui l’avait attendue cinquante-trois minutes,
avait fini par s’en aller.
Rien pourtant ne la forçait à partir; mais elle avait donné sa parole
qu’elle reviendrait le soir même. D’ailleurs, Charles l’attendait;
et déjà elle se sentait au cœur cette lâche docilité qui est, pour
bien des femmes, comme le châtiment tout à la fois et la rançon de
l’adultère.
Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la cour un
cabriolet, et, pressant le palefrenier, l’encourageant, s’informant
à toute minute de l’heure et des kilomètres parcourus, parvint à
rattraper l’Hirondelle vers les premières maisons de Quincampoix.
À peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les rouvrit au
bas de la côte, où elle reconnut de loin Félicité, qui se tenait en
vedette devant la maison du maréchal. Hivert retint ses chevaux, et la
cuisinière, se haussant jusqu’au vasistas, dit mystérieusement:
— Madame il faut que vous alliez tout de suite chez M. Homais. C’est
pour quelque chose de pressé.
Le village était silencieux comme d’habitude. Au coin des rues, il y
avait de petits tas roses qui fumaient l’air, c’était le moment des
confitures, et tout le monde à Yonville, confectionnait sa provision
le même jour. Mais on admirait devant la boutique du pharmacien, un
tas beaucoup plus large, et qui dépassait les autres de la supériorité
qu’une officine doit avoir sur les fourneaux bourgeois, un besoin
général sur des fantaisies individuelles.
Elle entra. Le grand fauteuil était renversé, et même le Fanal de Rouen
gisait par terre, étendu entre les deux pilons. Elle poussa la porte du
couloir; et, au milieu de la cuisine, parmi les jarres brunes pleines
de groseilles égrenées, du sucre râpé, du sucre en morceaux, des
balances sur la table, des bassines sur le feu, elle aperçut tous les
Homais, grands et petits, avec des tabliers qui leur montaient jusqu’au
menton et tenant des fourchettes à la main. Justin, debout, baissait la
tête, et le pharmacien criait:
— Qui t’avait dit de l’aller chercher dans le capharnaüm?
— Qu’est-ce donc? qu’y a-t-il?
— Ce qu’il y a? répondit l’apothicaire. On fait des confitures: elles
cuisent; mais elles allaient déborder à cause du bouillon trop fort, et
je commande une autre bassine. Alors, lui, par mollesse, par paresse,
a été prendre, suspendue à son clou dans mon laboratoire, la clef du
capharnaüm!
L’apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits, plein des
ustensiles et des marchandises de sa profession. Souvent il y passait
seul de longues heures à étiqueter, à transvaser, à reficeler; et il
le considérait non comme un simple magasin, mais comme un véritable
sanctuaire, d’où s’échappaient ensuite, élaborées par ses mains, toutes
sortes de pilules, bols, tisanes, lotions et potions, qui allaient
répandre aux alentours sa célébrité. Personne au monde n’y mettait
les pieds; et il le respectait si fort, qu’il le balayait lui-même.
Enfin, si la pharmacie, ouverte à tout venant, était l’endroit où il
étalait son orgueil, le capharnaüm était le refuge où, se concentrant
égoïstement, Homais se délectait dans l’exercice de ses prédilections;
aussi l’étourderie de Justin lui paraissait-elle monstrueuse
d’irrévérence; et, plus rubicond que les groseilles, il répétait:
— Oui, du capharnaüm! La clef qui enferme les acides avec les alcalis
caustiques! Avoir été prendre une bassine de réserve! une bassine à
couvercle! et dont jamais peut-être je ne me servirai! Tout a son
importance dans les opérations délicates de notre art! Mais que diable!
il faut établir des distinctions et ne pas employer à des usages
presque domestiques ce qui est destiné pour les pharmaceutiques!
C’est comme si on découpait une poularde avec un scalpel, comme si un
magistrat...
— Mais calme-toi! disait madame Homais.
Et Athalie, le tirant par sa redingote
— Papa! papa!
— Non, laissez-moi! reprenait l’apothicaire, laissez-moi! fichtre!
Autant s’établir épicier, ma parole d’honneur! Allons, va! ne respecte
rien! casse! brise! lâche les sangsues! brûle la guimauve! marine des
cornichons dans les bocaux! lacère les bandages!
— Vous aviez pourtant... dit Emma.
— Tout à l’heure! — Sais-tu à quoi tu t’exposais?... N’as-tu rien vu,
dans le coin, à gauche, sur la troisième tablette? Parle, réponds,
articule quelque chose!
— Je ne... sais pas, balbutia le jeune garçon.
— Ah! tu ne sais pas! Eh bien, je sais, moi! Tu as vu une bouteille,
en verre bleu, cachetée avec de la cire jaune, qui contient une poudre
blanche, sur laquelle même j’avais écrit: Dangereux! et sais-tu ce
qu’il y avait dedans? De l’arsenic! et tu vas toucher à cela! prendre
une bassine qui est à côté!
— À côté! s’écria madame Homais en joignant les mains. De l’arsenic? Tu
pouvais nous empoisonner tous!
Et les enfants se mirent à pousser des cris, comme s’ils avaient déjà
senti dans leurs entrailles d’atroces douleurs.
— Ou bien empoisonner un malade! continuait l’apothicaire. Tu voulais
donc que j’allasse sur le banc des criminels, en cour d’assises? me
voir traîner à l’échafaud? Ignores-tu le soin que j’observe dans les
manutentions, quoique j’en aie cependant une furieuse habitude. Souvent
je m’épouvante moi-même, lorsque je pense à ma responsabilité! car le
gouvernement nous persécute, et l’absurde législation qui nous régit
est comme une véritable épée de Damoclès suspendue sur notre tête!
Emma ne songeait plus à demander ce qu’on lui voulait, et le pharmacien
poursuivait en phrases haletantes:
— Voilà comme tu reconnais les bontés qu’on a pour toi! voilà comme
tu me récompenses des soins tout paternels que je te prodigue! Car,
sans moi, où serais-tu? que ferais-tu? Qui te fournit la nourriture,
l’éducation, l’habillement, et tous les moyens de figurer un jour, avec
honneur dans les rangs de la société! Mais il faut pour cela suer ferme
sur l’aviron, et acquérir, comme on dit, du cal aux mains. _Fabricando
fil faber, age quod agis._
Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité du chinois et
du grœnlandais, s’il eût connu ces deux langues; car il se trouvait
dans une de ces crises où l’âme entière montre indistinctement ce
qu’elle enferme, comme l’Océan, qui, dans les tempêtes, s’entrouvre
depuis les fucus de son rivage jusqu’au sable de ses abîmes.
Et il reprit.
— Je commence à terriblement me repentir de m’être chargé de ta
personne! J’aurais certes mieux fait de te laisser autrefois croupir
dans ta misère et dans la crasse où tu es né! Tu ne seras jamais bon
qu’à être un gardeur de bêtes à cornes! Tu n’as nulle aptitude pour les
sciences! à peine si tu sais coller une étiquette! Et tu vis là, chez
moi, comme un chanoine, comme un coq en pâte, à te goberger!
Mais Emma, se tournant vers madame Homais:
— On m’avait fait venir...
— Ah! mon Dieu! interrompit d’un air triste la bonne dame, comment vous
dirai-je bien?... C’est un malheur!
Elle n’acheva pas. L’apothicaire tonnait:
— Vide-la! écure-la! reporte-la! dépêche-toi donc!
Et, secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fit tomber un
livre de sa poche.
L’enfant se baissa. Homais fut plus prompt, et, ayant ramassé le
volume, il le contemplait, les yeux écarquillés, la mâchoire ouverte.
— L’amour... conjugal! dit-il en séparant lentement ces deux mots. Ah!
très bien! très bien! très joli! Et des gravures!... Ah! c’est trop
fort!
Madame Homais s’avança.
— Non! n’y touche pas!
Les enfants voulurent voir les images.
— Sortez! fit-il impérieusement.
Et ils sortirent.
Il marcha d’abord de long en large, à grands pas, gardant le volume
ouvert entre ses doigts, roulant les yeux, suffoqué, tuméfié,
apoplectique. Puis il vint droit à son élève, et, se plantant devant
lui les bras croisés:
— Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux?... Prends garde, tu
es sur une pente!... Tu n’as donc pas réfléchi qu’il pouvait, ce livre
infâme, tomber entre les mains de mes enfants, mettre l’étincelle dans
leur cerveau, ternir la pureté d’Athalie, corrompre Napoléon! Il est
déjà formé comme un homme. Es-tu bien sûr, au moins, qu’ils ne l’aient
pas lu? peux-tu me certifier...?
— Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez à me dire...?
— C’est vrai, madame... Votre beau-père est mort!
En effet, le sieur Bovary père venait de décéder l’avant-veille, tout à
coup, d’une attaque d’apoplexie, au sortir de table; et, par excès de
précaution pour la sensibilité d’Emma, Charles avait prié M. Homais de
lui apprendre avec ménagement cette horrible nouvelle.
Il avait médité sa phrase, il l’avait arrondie, polie, rythmée; c’était
un chef-d’œuvre de prudence et de transitions, de tournures fines et de
délicatesse; mais la colère avait emporté la rhétorique.
Emma, renonçant à avoir aucun détail, quitta donc la pharmacie; car
M. Homais avait repris le cours de ses vitupérations. Il se calmait
cependant, et, à présent, il grommelait d’un ton paterne, tout en
s’éventant avec son bonnet grec:
— Ce n’est pas que je désapprouve entièrement l’ouvrage! L’auteur était
médecin. Il y a là-dedans certains côtés scientifiques qu’il n’est pas
mal à un homme de connaître et, j’oserais dire, qu’il faut qu’un homme
connaisse. Mais plus tard, plus tard! Attends du moins que tu sois
homme toi-même et que ton tempérament soit fait.
Au coup de marteau d’Emma, Charles, qui l’attendait, s’avança les bras
ouverts et lui dit avec des larmes dans la voix:
— Ah! ma chère amie...
Et il s’inclina doucement pour l’embrasser. Mais, au contact de ses
lèvres, le souvenir de l’autre la saisit, et elle se passa la main sur
son visage en frissonnant.
Cependant elle répondit:
— Oui, je sais..., je sais...
Il lui montra la lettre où sa mère narrait l’événement, sans aucune
hypocrisie sentimentale. Seulement, elle regrettait que son mari n’eût
pas reçu les secours de la religion, étant mort à Doudeville, dans la
rue, sur le seuil d’un café, après un repas patriotique avec d’anciens
officiers.
Emma rendit la lettre; puis, au dîner, par savoir-vivre, elle affecta
quelque répugnance. Mais comme il la reforçait, elle se mit résolument
à manger, tandis que Charles, en face d’elle, demeurait immobile, dans
une posture accablée.
De temps à autre, relevant la tête, il lui envoyait un long regard tout
plein de détresse. Une fois il soupira:
— J’aurais voulu le revoir encore!
Elle se taisait. Enfin, comprenant qu’il fallait parler:
— Quel âge avait-il, ton père?
— Cinquante-huit ans!
— Ah!
Et ce fut tout.
Un quart d’heure après, il ajouta:
— Ma pauvre mère?... que va-t-elle devenir, à présent?
Elle fit un geste d’ignorance.
À la voir si taciturne, Charles la supposait affligée et il se
contraignait à ne rien dire, pour ne pas aviver cette douleur qui
l’attendrissait. Cependant, secouant la sienne:
— T’es-tu bien amusée hier? demanda-t-il.
— Oui.
Quand la nappe fut ôtée, Bovary ne se leva pas, Emma non plus; et, à
mesure qu’elle l’envisageait, la monotonie de ce spectacle bannissait
peu à peu tout apitoiement de son cœur. Il lui semblait chétif,
faible, nul, enfin être un pauvre homme, de toutes les façons. Comment
se débarrasser de lui? Quelle interminable soirée! Quelque chose de
stupéfiant comme une vapeur d’opium l’engourdissait.
Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d’un bâton sur les
planches. C’était Hippolyte qui apportait les bagages de Madame. Pour
les déposer, il décrivit péniblement un quart de cercle avec son pilon.
— Il n’y pense même plus! se disait-elle en regardant le pauvre diable,
dont la grosse chevelure rouge dégouttait de sueur.
Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse; et, sans paraître
comprendre tout ce qu’il y avait pour lui d’humiliation dans la seule
présence de cet homme qui se tenait là, comme le reproche personnifié
de son incurable ineptie:
— Tiens! tu as un joli bouquet! dit-il en remarquant sur la cheminée
les violettes de Léon.
— Oui, fit-elle avec indifférence; c’est un bouquet que j’ai acheté
tantôt... à une mendiante.
Charles prit les violettes, et, rafraîchissant dessus ses yeux tout
rouges de larmes, il les humait délicatement. Elle les retira vite de
sa main, et alla les porter dans un verre d’eau.
Le lendemain, madame Bovary mère arriva. Elle et son fils pleurèrent
beaucoup. Emma, sous prétexte d’ordres à donner, disparut.
Le jour d’après, il fallut aviser ensemble aux affaires de deuil. On
alla s’asseoir, avec les boîtes à ouvrage, au bord de l’eau, sous la
tonnelle.
Charles pensait à son père, et il s’étonnait de sentir tant
d’affection pour cet homme qu’il avait cru jusqu’alors n’aimer que
très médiocrement. Madame Bovary mère pensait à son mari. Les pires
jours d’autrefois lui réapparaissaient enviables. Tout s’effaçait sous
le regret instinctif d’une si longue habitude; et, de temps à autre,
tandis qu’elle poussait son aiguille, une grosse larme descendait le
long de son nez et s’y tenait un moment suspendue. Emma pensait qu’il
y avait quarante-huit heures à peine, ils étaient ensemble, loin du
monde, tout en ivresse, et n’ayant pas assez d’yeux pour se contempler.
Elle tâchait de ressaisir les plus imperceptibles détails de cette
journée disparue. Mais la présence de la belle-mère et du mari la
gênait. Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne
pas déranger le recueillement de son amour qui allait se perdant, quoi
qu’elle fît, sous les sensations extérieures.
Elle décousait la doublure d’une robe, dont les bribes s’éparpillaient
autour d’elle; la mère Bovary, sans lever les yeux, faisait crier ses
ciseaux, et Charles, avec ses pantoufles de lisière et sa vieille
redingote brune qui lui servait de robe de chambre, restait les deux
mains dans ses poches et ne parlait pas non plus; près d’eux, Berthe,
en petit tablier blanc, raclait avec sa pelle le sable des allées.
Tout à coup, ils virent entrer par la barrière M. Lheureux, le marchand
d’étoffes.
Il venait offrir ses services, eu égard à la fatale circonstance. Emma
répondit qu’elle croyait pouvoir s’en passer. Le marchand ne se tint
pas pour battu.
— Mille excuses, dit-il; je désirerais avoir un entretien particulier.
Puis, d’une voix basse:
— C’est relativement à cette affaire..., vous savez?
Charles devint cramoisi jusqu’aux oreilles.
— Ah! oui..., effectivement.
Et, dans son trouble, se tournant vers sa femme:
— Ne pourrais-tu pas..., ma chérie...?
Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles dit à sa mère:
— Ce n’est rien! Sans doute quelque bagatelle de ménage.
Il ne voulait point qu’elle connût l’histoire du billet, redoutant ses
observations.
Dès qu’ils furent seuls, M. Lheureux se mit, en termes assez
nets, à féliciter Emma sur la succession, puis à causer de choses
indifférentes, des espaliers, de la récolte et de sa santé à lui, qui
allait toujours couci-couci, entre le zist et le zest. En effet, il se
donnait un mal de cinq cents diables, bien qu’il ne fît pas, malgré les
propos du monde, de quoi avoir seulement du beurre sur son pain.
Emma le laissait parler. Elle s’ennuyait si prodigieusement depuis deux
jours!
— Et vous voilà tout à fait rétablie? continuait-il. Ma foi, j’ai vu
votre pauvre mari dans de beaux états! C’est un brave garçon, quoique
nous ayons eu ensemble des difficultés.
Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait caché la contestation
des fournitures.
— Mais vous le savez bien! fit Lheureux. C’était pour vos petites
fantaisies, les boîtes de voyage.
Il avait baissé son chapeau sur ses yeux, et, les deux mains derrière
le dos, souriant et sifflotant, il la regardait en face, d’une manière
insupportable. Soupçonnait-il quelque chose? Elle demeurait perdue dans
toutes sortes d’appréhensions. À la fin pourtant, il reprit:
— Nous nous sommes rapatriés, et je venais encore lui proposer un
arrangement.
C’était de renouveler le billet signé par Bovary. Monsieur, du reste,
agirait à sa guise; il ne devait point se tourmenter, maintenant
surtout qu’il allait avoir une foule d’embarras.
— Et même il ferait mieux de s’en décharger sur quelqu’un, sur vous,
par exemple; avec une procuration, ce serait commode, et alors nous
aurions ensemble de petites affaires...
Elle ne comprenait pas. Il se tut. Ensuite, passant à son négoce,
Lheureux déclara que Madame ne pouvait se dispenser de lui prendre
quelque chose. Il lui enverrait un barège noir, douze mètres, de quoi
faire une robe.
— Celle que vous avez là est bonne pour la maison. Il vous en faut une
autre pour les visites. J’ai vu ça, moi, du premier coup en entrant.
J’ai l’œil américain.
Il n’envoya point d’étoffe, il l’apporta. Puis il revint pour
l’aunage; il revint sous d’autres prétextes, tâchant chaque fois, de
se rendre aimable, serviable, s’inféodant, comme eût dit Homais, et
toujours glissant à Emma quelques conseils sur la procuration. Il ne
parlait point du billet. Elle n’y songeait pas; Charles, au début de
sa convalescence, lui en avait bien conté quelque chose; mais tant
d’agitations avaient passé dans sa tête, qu’elle ne s’en souvenait
plus. D’ailleurs, elle se garda d’ouvrir aucune discussion d’intérêt;
la mère Bovary en fut surprise, et attribua son changement d’humeur aux
sentiments religieux qu’elle avait contractés étant malade.
Mais, dès qu’elle fut partie, Emma ne tarda pas à émerveiller Bovary
par son bon sens pratique. Il allait falloir prendre des informations,
vérifier les hypothèques, voir s’il y avait lieu à une licitation
ou à une liquidation. Elle citait des termes techniques, au hasard,
prononçait les grands mots d’ordre, d’avenir, de prévoyance, et
continuellement exagérait les embarras de la succession; si bien qu’un
jour elle lui montra le modèle d’une autorisation générale pour «gérer
et administrer ses affaires, faire tous emprunts, signer et endosser
tous billets, payer toutes sommes, etc.» Elle avait profité des leçons
de Lheureux.
Charles, naïvement, lui demanda d’où venait ce papier.
— De M. Guillaumin.
Et, avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta:
— Je ne m’y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise réputation! Il
faudrait peut-être consulter... Nous ne connaissons que... Oh! personne.
— À moins que Léon..., répliqua Charles, qui réfléchissait.
Mais il était difficile de s’entendre par correspondance. Alors elle
s’offrit à faire ce voyage. Il la remercia. Elle insista. Ce fut un
assaut de prévenances. Enfin, elle s’écria d’un ton de mutinerie
factice:
— Non, je t’en prie, j’irai.
— Comme tu es bonne! dit-il en la baisant au front.
Dès le lendemain, elle s’embarqua dans l’Hirondelle pour aller à Rouen
consulter M. Léon; et elle y resta trois jours.