Chapter 1 of 35
Partie 1 — I
16 min read · 3,313 words
Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau
habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand
pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme
surpris dans son travail.
Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir; puis, se tournant vers le
maître d’études:
— Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous
recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont
méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge.
Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait
à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d’une quinzaine
d’années environ, et plus haut de taille qu’aucun de nous tous. Il
avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de
village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas
large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait
le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements,
des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus,
sortaient d’un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était
chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses
oreilles, attentif comme au sermon, n’osant même croiser les cuisses,
ni s’appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le
maître d’études fut obligé de l’avertir, pour qu’il se mît avec nous
dans les rangs.
Nous avions l’habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes
par terre, afin d’avoir ensuite nos mains plus libres; il fallait,
dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper
contre la muraille en faisant beaucoup de poussière; c’était là le
genre.
Mais, soit qu’il n’eût pas remarqué cette manœuvre ou qu’il n’eut osé
s’y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa
casquette sur ses deux genoux. C’était une de ces coiffures d’ordre
composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska,
du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une
de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs
d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de
baleines, elle commençait par trois boudins circulaires; puis
s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et
de poils de lapin; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par
un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et
d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon
de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve; la visière
brillait.
— Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d’un coup de
coude, il la ramassa encore une fois.
— Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était
un homme d’esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre
garçon, si bien qu’il ne savait s’il fallait garder sa casquette à la
main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la
posa sur ses genoux.
— Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.
Le nouveau articula, d’une voix bredouillante, un nom inintelligible.
— Répétez!
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les
huées de la classe.
— Plus haut! cria le maître, plus haut!
Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche
démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu’un, ce
mot: Charbovari.
Ce fut un vacarme qui s’élança d’un bond, monta en crescendo, avec
des éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait, on
répétait: Charbovari! Charbovari!), puis qui roula en notes isolées,
se calmant à grand-peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la
ligne d’un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal
éteint, quelque rire étouffé.
Cependant, sous la pluie des pensums, l’ordre peu à peu se rétablit
dans la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles
Bovary, se l’étant fait dicter, épeler et relire, commanda tout de
suite au pauvre diable d’aller s’asseoir sur le banc de paresse, au
pied de la chaire. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir,
hésita.
— Que cherchez-vous? demanda le professeur.
— Ma cas... fit timidement le nouveau, promenant autour de lui des
regards inquiets.
— Cinq cents vers à toute la classe! exclamé d’une voix furieuse,
arrêta, comme le _Quos ego_, une bourrasque nouvelle. — Restez donc
tranquilles! continuait le professeur indigné, et s’essuyant le front
avec son mouchoir qu’il venait de prendre dans sa toque: Quant à vous,
le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe _ridiculus sum_.
Puis, d’une voix plus douce:
— Eh! vous la retrouverez, votre casquette; on ne vous l’a pas volée!
Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les cartons, et le
nouveau resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire, quoiqu’il
y eût bien, de temps à autre, quelque boulette de papier lancée d’un
bec de plume qui vînt s’éclabousser sur sa figure. Mais il s’essuyait
avec la main, et demeurait immobile, les yeux baissés.
Le soir, à l’Étude, il tira ses bouts de manches de son pupitre, mit
en ordre ses petites affaires, régla soigneusement son papier. Nous le
vîmes qui travaillait en conscience, cherchant tous les mots dans le
dictionnaire et se donnant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette
bonne volonté dont il fit preuve, il dut de ne pas descendre dans la
classe inférieure; car, s’il savait passablement ses règles, il n’avait
guère d’élégance dans les tournures. C’était le curé de son village
qui lui avait commencé le latin, ses parents, par économie, ne l’ayant
envoyé au collège que le plus tard possible.
Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien
aide-chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des affaires de
conscription, et forcé, vers cette époque, de quitter le service,
avait alors profité de ses avantages personnels pour saisir au passage
une dot de soixante mille francs, qui s’offrait en la fille d’un
marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure. Bel homme,
hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des favoris rejoints
aux moustaches, les doigts toujours garnis de bagues et habillé de
couleurs voyantes, il avait l’aspect d’un brave, avec l’entrain facile
d’un commis voyageur. Une fois marié, il vécut deux ou trois ans sur
la fortune de sa femme, dînant bien, se levant tard, fumant dans de
grandes pipes en porcelaine, ne rentrant le soir qu’après le spectacle
et fréquentant les cafés. Le beau-père mourut et laissa peu de chose;
il en fut indigné, se lança dans la fabrique, y perdit quelque argent,
puis se retira dans la campagne, où il voulut faire valoir. Mais, comme
il ne s’entendait guère plus en culture qu’en indiennes, qu’il montait
ses chevaux au lieu de les envoyer au labour, buvait son cidre en
bouteilles au lieu de le vendre en barriques, mangeait les plus belles
volailles de sa cour et graissait ses souliers de chasse avec le lard
de ses cochons, il ne tarda point à s’apercevoir qu’il valait mieux
planter là toute spéculation.
Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à louer dans un
village, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, une sorte
de logis moitié ferme, moitié maison de maître; et, chagrin, rongé de
regrets, accusant le ciel, jaloux contre tout le monde, il s’enferma
dès l’âge de quarante-cinq ans, dégoûté des hommes, disait-il, et
décidé à vivre en paix.
Sa femme avait été folle de lui autrefois; elle l’avait aimé avec
mille servilités qui l’avaient détaché d’elle encore davantage.
Enjouée jadis, expansive et tout aimante, elle était, en vieillissant,
devenue (à la façon du vin éventé qui se tourne en vinaigre) d’humeur
difficile, piaillarde, nerveuse. Elle avait tant souffert, sans se
plaindre, d’abord, quand elle le voyait courir après toutes les gotons
de village et que vingt mauvais lieux le lui renvoyaient le soir,
blasé et puant l’ivresse! Puis l’orgueil s’était révolté. Alors elle
s’était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme muet, qu’elle garda
jusqu’à sa mort. Elle était sans cesse en courses, en affaires. Elle
allait chez les avoués, chez le président, se rappelait l’échéance des
billets, obtenait des retards; et, à la maison, repassait, cousait,
blanchissait, surveillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis
que, sans s’inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans
une somnolence boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui dire des
choses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en crachant dans
les cendres.
Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré chez
eux, le marmot fut gâté comme un prince. Sa mère le nourrissait de
confitures; son père le laissait courir sans souliers, et, pour faire
le philosophe, disait même qu’il pouvait bien aller tout nu, comme les
enfants des bêtes. À l’encontre des tendances maternelles, il avait en
tête un certain idéal viril de l’enfance, d’après lequel il tâchait
de former son fils, voulant qu’on l’élevât durement, à la spartiate,
pour lui faire une bonne constitution. Il l’envoyait se coucher sans
feu, lui apprenait à boire de grands coups de rhum et à insulter les
processions. Mais, naturellement paisible, le petit répondait mal à ses
efforts. Sa mère le traînait toujours après elle; elle lui découpait
des cartons, lui racontait des histoires, s’entretenait avec lui
dans des monologues sans fin, pleins de gaietés mélancoliques et de
chatteries babillardes. Dans l’isolement de sa vie, elle reporta sur
cette tête d’enfant toutes ses vanités éparses, brisées. Elle rêvait de
hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau, spirituel, établi,
dans les ponts et chaussées ou dans la magistrature. Elle lui apprit à
lire, et même lui enseigna, sur un vieux piano qu’elle avait, à chanter
deux ou trois petites romances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu
soucieux des lettres, disait que ce n’était pas la peine! Auraient-ils
jamais de quoi l’entretenir dans les écoles du gouvernement, lui
acheter une charge ou un fonds de commerce? D’ailleurs, avec du toupet,
un homme réussit toujours dans le monde. Madame Bovary se mordait les
lèvres, et l’enfant vagabondait dans le village.
Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte de terre, les
corbeaux qui s’envolaient. Il mangeait des mûres le long des fossés,
gardait les dindons avec une gaule, fanait à la moisson, courait dans
le bois, jouait à la marelle sous le porche de l’église les jours de
pluie, et, aux grandes fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner
les cloches, pour se pendre de tout son corps à la grande corde et se
sentir emporter par elle dans sa volée.
Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit de fortes mains, de belles
couleurs.
À douze ans, sa mère obtint que l’on commençât ses études. On en
chargea le curé. Mais les leçons étaient si courtes et si mal suivies,
qu’elles ne pouvaient servir à grand-chose. C’était aux moments perdus
qu’elles se donnaient, dans la sacristie, debout, à la hâte, entre
un baptême et un enterrement; ou bien le curé envoyait chercher son
élève après l’Angélus, quand il n’avait pas à sortir. On montait
dans sa chambre, on s’installait: les moucherons et les papillons de
nuit tournoyaient autour de la chandelle. Il faisait chaud, l’enfant
s’endormait; et le bonhomme, s’assoupissant les mains sur son ventre,
ne tardait pas à ronfler, la bouche ouverte. D’autres fois, quand M.
le curé, revenant de porter le viatique à quelque malade des environs,
apercevait Charles qui polissonnait dans la campagne, il l’appelait,
le sermonnait un quart d’heure et profitait de l’occasion pour lui
faire conjuguer son verbe au pied d’un arbre. La pluie venait les
interrompre, ou une connaissance qui passait. Du reste, il était
toujours content de lui, disait même que le jeune homme avait beaucoup
de mémoire.
Charles ne pouvait en rester là. Madame fut énergique. Honteux, ou
fatigué plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l’on attendit encore
un an que le gamin eût fait sa première communion.
Six mois se passèrent encore; et, l’année d’après, Charles fut
définitivement envoyé au collège de Rouen, où son père l’amena
lui-même, vers la fin d’octobre, à l’époque de la foire Saint-Romain.
Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien rappeler
de lui. C’était un garçon de tempérament modéré, qui jouait aux
récréations, travaillait à l’étude, écoutant en classe, dormant bien
au dortoir, mangeant bien au réfectoire. Il avait pour correspondant
un quincaillier en gros de la rue Ganterie, qui le faisait sortir
une fois par mois, le dimanche, après que sa boutique était fermée,
l’envoyait se promener sur le port à regarder les bateaux, puis le
ramenait au collège dès sept heures, avant le souper. Le soir de chaque
jeudi, il écrivait une longue lettre à sa mère, avec de l’encre rouge
et trois pains à cacheter; puis il repassait ses cahiers d’histoire,
ou bien lisait un vieux volume d’Anacharsis qui traînait dans l’étude.
En promenade, il causait avec le domestique, qui était de la campagne
comme lui.
À force de s’appliquer, il se maintint toujours vers le milieu de
la classe; une fois même, il gagna un premier accessit d’histoire
naturelle. Mais à la fin de sa troisième, ses parents le retirèrent du
collège pour lui faire étudier la médecine, persuadés qu’il pourrait se
pousser seul jusqu’au baccalauréat.
Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l’Eau-de-Robec,
chez un teinturier de sa connaissance: Elle conclut les arrangements
pour sa pension, se procura des meubles, une table et deux chaises,
fit venir de chez elle un vieux lit en merisier, et acheta de plus un
petit poêle en fonte, avec la provision de bois qui devait chauffer
son pauvre enfant. Puis elle partit au bout de la semaine, après mille
recommandations de se bien conduire, maintenant qu’il allait être
abandonné à lui-même.
Le programme des cours, qu’il lut sur l’affiche, lui fit un effet
d’étourdissement: cours d’anatomie, cours de pathologie, cours de
physiologie, cours de pharmacie, cours de chimie, et de botanique, et
de clinique, et de thérapeutique, sans compter l’hygiène ni la matière
médicale, tous noms dont il ignorait les étymologies et qui étaient
comme autant de portes de sanctuaires pleins d’augustes ténèbres.
Il n’y comprit rien; il avait beau écouter, il ne saisissait pas. Il
travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés, il suivait tous les
cours; il ne perdait pas une seule visite. Il accomplissait sa petite
tâche quotidienne à la manière du cheval de manège, qui tourne en place
les yeux bandés, ignorant de la besogne qu’il broie.
Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait chaque semaine,
par le messager, un morceau de veau cuit au four, avec quoi il
déjeunait le matin; quand il était rentré de l’hôpital, tout en battant
la semelle contre le mur. Ensuite il fallait courir aux leçons, à
l’amphithéâtre, à l’hospice, et revenir chez lui, à travers toutes les
rues. Le soir, après le maigre dîner de son propriétaire, il remontait
à sa chambre et se remettait au travail, dans ses habits mouillés qui
fumaient sur son corps, devant le poêle rougi.
Dans les beaux soirs d’été; à l’heure où les rues tièdes sont vides,
quand les servantes, jouent au volant sur le seuil des portes, il
ouvrait sa fenêtre et s’accoudait. La rivière, qui fait de ce quartier
de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui,
jaune, violette ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers,
accroupis au bord, lavaient leurs bras dans l’eau. Sur des perches
partant du haut des greniers, des écheveaux de coton séchaient à
l’air. En face, au-delà des toits, le grand ciel pur s’étendait, avec
le soleil rouge se couchant. Qu’il devait faire bon là-bas! Quelle
fraîcheur sous la hêtraie! Et il ouvrait les narines pour aspirer les
bonnes odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu’à lui.
Il maigrit, sa taille s’allongea, et sa figure prit une sorte
d’expression dolente qui la rendit presque intéressante.
Naturellement, par nonchalance; il en vint à se délier de toutes les
résolutions qu’il s’était faites. Une fois, il manqua la visite, le
lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n’y retourna
plus.
Il prit l’habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S’enfermer
chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des
tables de marbre de petits os de mouton marqués de points noirs, lui
semblait un acte précieux de sa liberté, qui le rehaussait d’estime
vis-à-vis de lui-même. C’était comme l’initiation au monde, l’accès
des plaisirs défendus; et, en entrant, il posait la main sur le bouton
de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses
comprimées en lui, se dilatèrent; il apprit par cœur des couplets qu’il
chantait aux bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du
punch et connut enfin l’amour.
Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua complètement à son examen
d’officier de santé. On l’attendait le soir même à la maison pour fêter
son succès.
Il partit à pied et s’arrêta vers l’entrée du village, où il fit
demander sa mère, lui conta tout. Elle l’excusa, rejetant l’échec sur
l’injustice des examinateurs, et le raffermit un peu, se chargeant
d’arranger les choses. Cinq ans plus tard seulement, M. Bovary connut
la vérité; elle était vieille, il l’accepta, ne pouvant d’ailleurs
supposer qu’un homme issu de lui fût un sot.
Charles se remit donc au travail et prépara sans discontinuer les
matières de son examen, dont il apprit d’avance toutes les questions
par cœur. Il fut reçu avec une assez bonne note. Quel beau jour pour sa
mère! On donna un grand dîner.
Où irait-il exercer son art? À Tostes. Il n’y avait là qu’un vieux
médecin. Depuis longtemps madame Bovary guettait sa mort, et le
bonhomme n’avait point encore plié bagage, que Charles était installé
en face, comme son successeur.
Mais ce n’était pas tout que d’avoir élevé son fils, de lui avoir
fait apprendre la médecine et découvert Tostes pour l’exercer: il lui
fallait une femme. Elle lui en trouva une: la veuve d’un huissier de
Dieppe, qui avait quarante-cinq ans et douze cents livres de rente.
Quoiqu’elle fût laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée comme un
printemps, certes madame Dubuc ne manquait pas de partis à choisir.
Pour arriver à ses fins, la mère Bovary fut obligée de les évincer
tous, et elle déjoua même fort habilement les intrigues d’un charcutier
qui était soutenu par les prêtres.
Charles avait entrevu dans le mariage l’avènement d’une condition
meilleure, imaginant qu’il serait plus libre et pourrait disposer
de sa personne et de son argent. Mais sa femme fut le maître; il
devait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire maigre tous
les vendredis, s’habiller comme elle l’entendait, harceler par son
ordre les clients qui ne payaient pas. Elle décachetait ses lettres,
épiait ses démarches, et l’écoutait, à travers la cloison, donner ses
consultations dans son cabinet, quand il y avait des femmes.
Il lui fallait son chocolat tous les matins, des égards à n’en plus
finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sa poitrine, de
ses humeurs. Le bruit des pas lui faisait mal; on s’en allait, la
solitude lui devenait odieuse; revenait-on près d’elle, c’était pour la
voir mourir, sans doute. Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait
de dessous ses draps ses longs bras maigres, les lui passait autour du
cou, et, l’ayant fait asseoir au bord du lit, se mettait à lui parler
de ses chagrins: il l’oubliait, il en aimait une autre! On lui avait
bien dit qu’elle serait malheureuse; et elle finissait en lui demandant
quelque sirop pour sa santé et un peu plus d’amour.