Chapter 8 of 35
Partie 1 — VIII
16 min read · 3,415 words
Le château, de construction moderne, à l’Italienne, avec deux ailes
avançant et trois perrons, se déployait au bas d’une immense pelouse
où paissaient quelques vaches, entre des bouquets de grands arbres
espacés, tandis que des bannettes d’arbustes, rhododendrons, seringas
et boules-de-neige bombaient leurs touffes de verdure inégales sur
la ligne courbe du chemin sablé. Une rivière passait sous un pont;
à travers la brume, on distinguait des bâtiments à toit de chaume,
éparpillés dans la prairie, que bordaient en pente douce deux coteaux
couverts de bois, et par derrière, dans les massifs, se tenaient, sur
deux lignes parallèles, les remises et les écuries, restes conservés de
l’ancien château démoli.
Le boc de Charles s’arrêta devant le perron du milieu; des domestiques
parurent; le Marquis s’avança, et, offrant son bras à la femme du
médecin, l’introduisit dans le vestibule.
Il était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des pas,
avec celui des voix, y retentissait comme dans une église. En face
montait un escalier droit, et à gauche une galerie donnant sur le
jardin conduisait à la salle de billard dont on entendait, dès la
porte, caramboler les boules d’ivoire. Comme elle la traversait pour
aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figure grave, le
menton posé sur de hautes cravates, décorés tous, et qui souriaient
silencieusement, en poussant leur queue. Sur la boiserie sombre du
lambris, de grands cadres dorés portaient, au bas de leur bordure, des
noms écrits en lettres noires. Elle lut: «Jean-Antoine d’Andervilliers
d’Yverbonville, comte de la Vaubyessard et baron de la Fresnaye,
tué à la bataille de Coutras, le 20 octobre 1587.» Et sur un autre:
«Jean-Antoine-Henry-Guy d’Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de
France et chevalier de l’ordre de Saint-Michel, blessé au combat de la
Hougue-Saint-Vaast, le 29 mai 1692, mort à la Vaubyessard le 23 janvier
1693.» Puis on distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lumière
des lampes, rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter une
ombre dans l’appartement. Brunissant les toiles horizontales, elle se
brisait contre elles en arêtes fines, selon les craquelures du vernis;
et de tous ces grands carrés noirs bordés d’or sortaient, çà et là,
quelque portion plus claire de la peinture, un front pâle, deux yeux
qui vous regardaient, des perruques se déroulant sur l’épaule poudrée
des habits rouges, ou bien la boucle d’une jarretière au haut d’un
mollet rebondi.
Le Marquis ouvrit la porte du salon; une des dames se leva (la
Marquise elle-même), vint à la rencontre d’Emma et la fit asseoir près
d’elle, sur une causeuse, où elle se mit à lui parler amicalement,
comme si elle la connaissait depuis longtemps. C’était une femme de
la quarantaine environ, à belles épaules, à nez busqué, à la voix
traînante, et portant, ce soir-là, sur ses cheveux châtains, un simple
fichu de guipure qui retombait par derrière, en triangle. Une jeune
personne blonde se tenait à côté, dans une chaise à dossier long; et
des messieurs, qui avaient une petite fleur à la boutonnière de leur
habit, causaient avec les dames, tout autour de la cheminée.
À sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux,
s’assirent à la première table, dans le vestibule, et les dames à la
seconde, dans la salle à manger, avec le Marquis et la Marquise.
Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du
parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l’odeur
des truffes. Les bougies des candélabres allongeaient des flammes sur
les cloches d’argent; les cristaux à facettes, couverts d’une buée
mate, se renvoyaient des rayons pâles; des bouquets étaient en ligne
sur toute la longueur de la table, et, dans les assiettes à large
bordure, les serviettes, arrangées en manière de bonnet d’évêque,
tenaient entre le bâillement de leurs deux plis chacune un petit pain
de forme ovale. Les pattes rouges des homards dépassaient les plats; de
gros fruits dans des corbeilles à jour s’étageaient sur la mousse; les
cailles avaient leurs plumes, des fumées montaient; et, en bas de soie,
en culotte courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge,
le maître d’hôtel, passant entre les épaules des convives les plats
tout découpés, faisait d’un coup de sa cuiller sauter pour vous le
morceau qu’on choisissait. Sur le grand poêle de porcelaine à baguette
de cuivre, une statue de femme drapée jusqu’au menton regardait
immobile la salle pleine de monde.
Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n’avaient pas mis leurs
gants dans leur verre.
Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes,
courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos
comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche
des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite
queue enroulée d’un ruban noir. C’était le beau-père du marquis, le
vieux duc de Laverdière, l’ancien favori du comte d’Artois, dans le
temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le marquis de Conflans,
et qui avait été, disait-on, l’amant de la reine Marie-Antoinette
entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante
de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait
dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domestique,
derrière sa chaise, lui nommait tout haut, dans l’oreille, les plats
qu’il désignait du doigt en bégayant; et sans cesse les yeux d’Emma
revenaient d’eux-mêmes sur ce vieil homme à lèvres pendantes comme sur
quelque chose d’extraordinaire et d’auguste. Il avait vécu à la Cour et
couché dans le lit des reines!
On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa
peau en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n’avait jamais vu de
grenades ni mangé d’ananas. Le sucre en poudre même lui parut plus
blanc et plus fin qu’ailleurs.
Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s’apprêter pour le
bal.
Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d’une actrice à
son début. Elle disposa ses cheveux d’après les recommandations du
coiffeur, et elle entra dans sa robe de barège, étalée sur le lit. Le
pantalon de Charles le serrait au ventre.
— Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.
— Danser? reprit Emma.
— Oui!
— Mais tu as perdu la tête! on se moquerait de toi, reste à ta place.
D’ailleurs, c’est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle.
Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu’Emma fût
habillée.
Il la voyait par derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses
yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés
vers les oreilles, luisaient d’un éclat bleu; une rose à son chignon
tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes d’eau factices au bout
de ses feuilles. Elle avait une robe de safran pâle, relevée par trois
bouquets de roses pompon mêlées de verdure.
Charles vint l’embrasser sur l’épaule.
— Laisse-moi! dit-elle, tu me chiffonnes.
On entendit une ritournelle de violon et les sons d’un cor. Elle
descendit l’escalier, se retenant de courir.
Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On se poussait.
Elle se plaça près de la porte, sur une banquette.
Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes
d’hommes causant debout et les domestiques en livrée qui apportaient de
grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les éventails peints
s’agitaient, les bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et
les flacons à bouchon d’or tournaient dans des mains entrouvertes dont
les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair
au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches de diamants, les
bracelets à médaillon frissonnaient aux corsages, scintillaient aux
poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collées
sur les fronts et tordues à la nuque, avaient, en couronnes, en grappes
ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des
épis ou des bleuets. Pacifiques à leurs places, des mères à figure
renfrognée portaient des turbans rouges.
Le cœur d’Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant
par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le
coup d’archet pour partir. Mais bientôt l’émotion disparut; et, se
balançant au rythme de l’orchestre, elle glissait en avant, avec des
mouvements légers du cou. Un sourire lui montait aux lèvres à certaines
délicatesses du violon, qui jouait seul, quelquefois, quand les autres
instruments se taisaient; on entendait le bruit clair des louis d’or
qui se versaient à côté, sur le tapis des tables; puis tout reprenait
à la fois, le cornet à pistons lançait un éclat sonore, les pieds
retombaient en mesure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains
se donnaient, se quittaient; les mêmes yeux, s’abaissant devant vous,
revenaient se fixer sur les vôtres.
Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans,
disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se
distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent
leurs différences d’âge, de toilette ou de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs
cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades
plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que
rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis
des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret
de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates
basses; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus; ils
s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d’un large chiffre,
d’où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient
l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage
des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de
passions journellement assouvies; et, à travers leurs manières douces,
perçait cette brutalité particulière que communique la domination de
choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la
vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des
femmes perdues.
À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec
une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la
grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare
et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune. Emma
écoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu’elle
ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la
semaine d’avant, Miss Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis à
sauter un fossé, en Angleterre. L’un se plaignait de ses coureurs qui
engraissaient; un autre, des fautes d’impression qui avaient dénaturé
le nom de son cheval.
L’air du bal était lourd; les lampes pâlissaient. On refluait dans la
salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux
vitres; au bruit des éclats de verre, madame Bovary tourna la tête et
aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui
regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la
ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers, et
elle se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les
terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l’heure
présente, sa vie passée, si nette jusqu’alors, s’évanouissait tout
entière, et elle doutait presque de l’avoir vécue. Elle était là; puis
autour du bal, il n’y avait plus que de l’ombre, étalée sur tout le
reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu’elle tenait de la
main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux,
la cuiller entre les dents.
Une dame, près d’elle, laissa tomber son éventail. Un danseur passait.
— Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser
mon éventail, qui est derrière ce canapé!
Le monsieur s’inclina, et, pendant qu’il faisait le mouvement d’étendre
son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau
quelque chose de blanc, plié en triangle. Le monsieur, ramenant
l’éventail, l’offrit à la dame, respectueusement; elle le remercia d’un
signe de tête et se mit à respirer son bouquet.
Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d’Espagne et de vins
du Rhin, des potages à la bisque et au lait d’amandes, des puddings
à la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec des gelées
alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures, les unes après
les autres, commencèrent à s’en aller. En écartant du coin le rideau
de mousseline, on voyait glisser dans l’ombre la lumière de leurs
lanternes. Les banquettes s’éclaircirent; quelques joueurs restaient
encore; les musiciens rafraîchissaient, sur leur langue, le bout de
leurs doigts; Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte.
À trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas
valser. Tout le monde valsait, mademoiselle d’Andervilliers elle-même
et la marquise; il n’y avait plus que les hôtes du château, une
douzaine de personnes à peu près.
Cependant, un des valseurs, qu’on appelait familièrement vicomte,
et dont le gilet très ouvert semblait moulé sur la poitrine, vint
une seconde fois encore inviter madame Bovary, l’assurant qu’il la
guiderait et qu’elle s’en tirerait bien.
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient:
tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le
parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la
robe d’Emma, par le bas, s’éraflait au pantalon; leurs jambes entraient
l’une dans l’autre; il baissait ses regards vers elle, elle levait les
siens vers lui; une torpeur la prenait, elle s’arrêta. Ils repartirent;
et, d’un mouvement plus rapide, le vicomte, l’entraînant, disparut avec
elle jusqu’au bout de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber,
et, un instant, s’appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant
toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place; elle se
renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux.
Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un
tabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le
Vicomte, et le violon recommença.
On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps
et le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille
cambrée, le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser,
celle-là! Ils continuèrent longtemps et fatiguèrent tous les autres.
On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt le
bonjour, les hôtes du château s’allèrent coucher.
Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le
corps. Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les
tables, à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi
poussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsqu’il eut retiré ses
bottes.
Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s’accouda.
La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspira
le vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal
bourdonnait encore à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour
se tenir éveillée, afin de prolonger l’illusion de cette vie luxueuse
qu’il lui faudrait tout à l’heure abandonner.
Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château, longuement,
tâchant de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu’elle
avait remarqués la veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y
pénétrer, s’y confondre.
Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre
les draps, contre Charles qui dormait.
Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura dix minutes;
on ne servit aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuite
mademoiselle d’Andervilliers ramassa des morceaux de brioche dans une
bannette, pour les porter aux cygnes sur la pièce d’eau, et on s’alla
promener dans la serre chaude, où des plantes bizarres, hérissées
de poils, s’étageaient en pyramides sous des vases suspendus, qui,
pareils à des nids de serpents trop pleins, laissaient retomber,
de leurs bords, de longs cordons verts entrelacés. L’orangerie,
que l’on trouvait au bout, menait à couvert jusqu’aux communs du
château. Le Marquis, pour amuser la jeune femme, la mena voir les
écuries. Au-dessus des râteliers en forme de corbeille, des plaques de
porcelaine portaient en noir le nom des chevaux. Chaque bête s’agitait
dans sa stalle, quand on passait près d’elle, en claquant de la langue.
Le plancher de la sellerie luisait à l’œil comme le parquet d’un salon.
Les harnais de voiture étaient dressés dans le milieu sur deux colonnes
tournantes, et les mors, les fouets, les étriers, les gourmettes rangés
en ligne tout le long de la muraille.
Charles, cependant, alla prier un domestique d’atteler son boc. On
l’amena devant le perron, et, tous les paquets y étant fourrés, les
époux Bovary firent leurs politesses au Marquis et à la Marquise, et
repartirent pour Tostes.
Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé sur le
bord extrême de la banquette, conduisait les deux bras écartés, et le
petit cheval trottait l’amble dans les brancards, qui étaient trop
larges pour lui. Les guides molles battaient sur sa croupe en s’y
trempant d’écume, et la boîte ficelée derrière le boc donnait contre la
caisse de grands coups réguliers.
Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux, tout
à coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à la bouche.
Emma crut reconnaître le Vicomte: elle se détourna, et n’aperçut à
l’horizon que le mouvement des têtes s’abaissant et montant, selon la
cadence inégale du trot ou du galop.
Un quart de lieue plus loin, il fallut s’arrêter pour raccommoder, avec
de la corde, le reculement qui était rompu.
Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d’œil, vit quelque
chose par terre, entre les jambes de son cheval; et il ramassa un
porte-cigares tout bordé de soie verte et blasonné à son milieu comme
la portière d’un carrosse.
— Il y a même deux cigares dedans, dit-il; ce sera pour ce soir, après
dîner.
— Tu fumes donc? demanda-t-elle.
— Quelquefois, quand l’occasion se présente.
Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.
Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n’était point prêt. Madame
s’emporta. Nastasie répondit insolemment.
— Partez! dit Emma. C’est se moquer, je vous chasse.
Il y avait pour dîner de la soupe à l’oignon, avec un morceau de veau
à l’oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains
d’un air heureux:
— Cela fait plaisir de se retrouver chez soi!
On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvre
fille. Elle lui avait, autrefois, tenu société pendant bien des soirs,
dans les désœuvrements de son veuvage. C’était sa première pratique, sa
plus ancienne connaissance du pays.
— Est-ce que tu l’as renvoyée pour tout de bon? dit-il enfin.
— Oui. Qui m’en empêche? répondit-elle.
Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu’on apprêtait leur
chambre. Charles se mit à fumer. Il fumait en avançant les lèvres,
crachant à toute minute, se reculant à chaque bouffée.
— Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.
Il déposa son cigare, et courut avaler, à la pompe, un verre d’eau
froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au fond de
l’armoire.
La journée fut longue, le lendemain! Elle se promena dans son jardinet,
passant et revenant par les mêmes allées, s’arrêtant devant les
plates-bandes, devant l’espalier, devant le curé de plâtre, considérant
avec ébahissement toutes ces choses d’autrefois qu’elle connaissait si
bien. Comme le bal déjà lui semblait loin! Qui donc écartait, à tant de
distance, le matin d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui? Son voyage
à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces
grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois
dans les montagnes. Elle se résigna pourtant; elle serra pieusement
dans la commode sa belle toilette et jusqu’à ses souliers de satin,
dont la semelle s’était jaunie à la cire glissante du parquet. Son cœur
était comme eux: au frottement de la richesse, il s’était placé dessus
quelque chose qui ne s’effacerait pas.
Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal. Toutes
les fois que revenait le mercredi, elle se disait en s’éveillant: «Ah!
il y a huit jours... il y a quinze jours..., il y a trois semaines, j’y
étais!» Et peu à peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire,
elle oublia l’air des contredanses, elle ne vit plus si nettement les
livrées et les appartements; quelques détails s’en allèrent; mais le
regret lui resta.