Chapter 6 of 35
Partie 1 — VI
9 min read · 1,789 words
Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de
bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l’amitié douce
de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges
dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds
nus sur le sable, vous apportant un nid d’oiseau.
Lorsqu’elle eut treize ans, son père l’amena lui-même à la ville,
pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du
quartier Saint-Gervais, où ils eurent à leur souper des assiettes
peintes qui représentaient l’histoire de mademoiselle de la Vallière.
Les explications légendaires, coupées çà et là par l’égratignure des
couteaux, glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du cœur et
les pompes de la Cour.
Loin de s’ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans la
société des bonnes sœurs, qui, pour l’amuser, la conduisaient dans
la chapelle, où l’on pénétrait du réfectoire par un long corridor.
Elle jouait fort peu durant les récréations, comprenait bien le
catéchisme, et c’est elle qui répondait toujours à M. le vicaire dans
les questions difficiles. Vivant donc sans jamais sortir de la tiède
atmosphère des classes et parmi ces femmes au teint blanc portant des
chapelets à croix de cuivre, elle s’assoupit doucement à la langueur
mystique qui s’exhale des parfums de l’autel, de la fraîcheur des
bénitiers et du rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe,
elle regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d’azur, et
elle aimait la brebis malade, le Sacré-Cœur percé de flèches aiguës, ou
le pauvre Jésus, qui tombe en marchant sur sa croix. Elle essaya, par
mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans
sa tête quelque vœu à accomplir.
Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de
rester là plus longtemps, à genoux dans l’ombre, les mains jointes, le
visage à la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de
fiancé, d’époux, d’amant céleste et de mariage éternel qui reviennent
dans les sermons lui soulevaient au fond de l’âme des douceurs
inattendues.
Le soir, avant la prière, on faisait dans l’étude une lecture
religieuse. C’était, pendant la semaine, quelque résumé d’Histoire
sainte ou les Conférences de l’abbé Frayssinous, et, le dimanche, des
passages du Génie du christianisme, par récréation. Comme elle écouta,
les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques
se répétant à tous les échos de la terre et de l’éternité! Si son
enfance se fût écoulée dans l’arrière-boutique d’un quartier marchand,
elle se serait peut-être ouverte alors aux envahissements lyriques de
la nature, qui, d’ordinaire, ne nous arrivent que par la traduction
des écrivains. Mais elle connaissait trop la campagne; elle savait
le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux
aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés.
Elle n’aimait la mer qu’à cause de ses tempêtes, et la verdure
seulement lorsqu’elle était clairsemée parmi les ruines. Il fallait
qu’elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel; et elle
rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation
immédiate de son cœur, — étant de tempérament plus sentimentale
qu’artiste, cherchant des émotions et non des paysages.
Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois,
pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l’archevêché
comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinés sous
la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs,
et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant
de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s’échappaient de
l’étude pour l’aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes
du siècle passé, qu’elle chantait à demi-voix, tout en poussant son
aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles,
faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette,
quelque roman qu’elle avait toujours dans les poches de son tablier,
et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans
les intervalles de sa besogne. Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes,
dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires,
postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes
les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots,
larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les
bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux,
vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent
comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc
les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter
Scott, plus tard, elle s’éprit de choses historiques, rêva bahuts,
salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque
vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le
trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et
le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un
cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle eut dans
ce temps-là le culte de Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes
à l’endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d’Arc, Héloïse,
Agnès Sorel, la belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle, se
détachaient comme des comètes sur l’immensité ténébreuse de l’histoire,
où saillissaient encore çà et là, mais plus perdus dans l’ombre et sans
aucun rapport entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant,
quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache
du Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV
était vanté.
À la classe de musique, dans les romances qu’elle chantait, il n’était
question que de petits anges aux ailes d’or, de madones, de lagunes,
de gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir,
à travers la niaiserie du style et les imprudences de la note,
l’attirante fantasmagorie des réalités sentimentales. Quelques-unes de
ses camarades apportaient au couvent les keepsakes qu’elles avaient
reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c’était une affaire; on les
lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs belles reliures de satin,
Emma fixait ses regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui
avaient signé, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs
pièces.
Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des
gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la
page. C’était, derrière la balustrade d’un balcon, un jeune homme
en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe
blanche, portant une aumônière à sa ceinture; ou bien les portraits
anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau
de paille rond, vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en
voyait d’étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où
un lévrier sautait devant l’attelage que conduisaient au trot deux
petits postillons en culotte blanche. D’autres, rêvant sur des sofas
près d’un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre
entrouverte, à demi drapée d’un rideau noir. Les naïves, une larme sur
la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d’une
cage gothique, ou, souriant la tête sur l’épaule, effeuillaient une
marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la
poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous
des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets
grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques,
qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres
à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l’horizon, au
premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis; — le
tout encadré d’une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon
de soleil perpendiculaire tremblotant dans l’eau, où se détachent en
écorchures blanches, sur un fond d’acier gris, de loin en loin, des
cygnes qui nagent.
Et l’abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus de
la tête d’Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, qui passaient
devant elle les uns après les autres, dans le silence du dortoir et au
bruit lointain de quelque fiacre attardé qui roulait encore sur les
boulevards.
Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se
fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et, dans
une lettre qu’elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions
tristes sur la vie, elle demandait qu’on l’ensevelît plus tard dans
le même tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut
intérieurement satisfaite de se sentir arrivée du premier coup à ce
rare idéal des existences pâles, où ne parviennent jamais les cœurs
médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens,
écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants,
toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel,
et la voix de l’Éternel discourant dans les vallons. Elle s’en ennuya,
n’en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité,
et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse
au cœur que de rides sur son front.
Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa vocation,
s’aperçurent avec de grands étonnements que mademoiselle Rouault
semblait échapper à leur soin. Elles lui avaient, en effet, tant
prodigué les offices, les retraites, les neuvaines et les sermons, si
bien prêché le respect que l’on doit aux saints et aux martyrs, et
donné tant de bons conseils pour la modestie du corps et le salut de
son âme, qu’elle fit comme les chevaux que l’on tire par la bride: elle
s’arrêta court et le mors lui sortit des dents. Cet esprit, positif
au milieu de ses enthousiasmes, qui avait aimé l’église pour ses
fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la littérature
pour ses excitations passionnelles, s’insurgeait devant les mystères
de la foi, de même qu’elle s’irritait davantage contre la discipline,
qui était quelque chose d’antipathique à sa constitution. Quand son
père la retira de pension, on ne fut point fâché de la voir partir.
La supérieure trouvait même qu’elle était devenue, dans les derniers
temps, peu révérencieuse envers la communauté.
Emma, rentrée chez elle, se plut d’abord au commandement des
domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son
couvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la première fois, elle se
considérait comme fort désillusionnée, n’ayant plus rien à apprendre,
ne devant plus rien sentir.
Mais l’anxiété d’un état nouveau, ou peut-être l’irritation causée
par la présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire qu’elle
possédait enfin cette passion merveilleuse qui jusqu’alors s’était
tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur
des ciels poétiques; — et elle ne pouvait s’imaginer à présent que ce
calme où elle vivait fût le bonheur qu’elle avait rêvé.