Chapter 19 of 21
Appendice — II
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LES LIVREES
Quand tout le monde fut réuni dans la maison, on ferma, avec
le plus grand soin, les portes et les fenêtres; on alla même
barricader la lucarne du grenier; on mit des planches, des
tréteaux, des souches et des tables en travers de toutes les
issues, comme si on se préparait à soutenir un siège; et il se
fit dans cet intérieur fortifié un silence d’attente assez
solennel, jusqu’à ce qu’on entendît au loin des chants, des
rires, et le son des instruments rustiques. C’était la bande
de l’épouseur, Germain en tête, accompagné de ses plus hardis
compagnons, du fossoyeur, des parents, amis et serviteurs, qui
formaient un joyeux et solide cortège.
Cependant, à mesure qu’ils approchèrent de la maison, ils se
ralentirent, se concertèrent et firent silence. Les jeunes
filles, enfermées dans le logis, s’étaient ménagé aux fenêtres
de petites fentes, par lesquelles elles les virent arriver et
se développer en ordre de bataille. Il tombait une pluie fine
et froide, qui ajoutait au piquant de la situation, tandis
qu’un grand feu pétillait dans l’âtre de la maison. Marie eût
voulu abréger les lenteurs inévitables de ce siège en règle;
elle n’aimait pas à voir ainsi se morfondre son fiancé, mais
elle n’avait pas voix au chapitre dans la circonstance, et
même elle devait partager ostensiblement la mutine cruauté de
ses compagnes.
Quand les deux camps furent ainsi en présence, une décharge
d’armes à feu, partie du dehors, mit en grande rumeur tous les
chiens des environs. Ceux de la maison se précipitèrent vers
la porte en aboyant, croyant qu’il s’agissait d’une attaque
réelle, et les petits enfants, que leurs mères s’efforçaient
en vain de rassurer, se mirent à pleurer et à trembler. Toute
cette scène fut si bien jouée qu’un étranger y eût été pris,
et eût songé peut-être à se mettre en état de défense contre
une bande de chauffeurs.
Alors le fossoyeur barde et orateur du fiancé, se plaça devant
la porte, et, d’une voix lamentable, engagea avec le
chanvreur, placé à la lucarne qui était située au-dessus de la
même porte, le dialogue suivant:
LE FOSSOYEUR
Hélas! mes bonnes gens, mes chers paroissiens, pour l’amour de
Dieu, ouvrez-moi la porte.
LE CHANVREUR
Qui êtes-vous donc, et pourquoi prenez-vous la licence de nous
appeler vos chers paroissiens? Nous ne vous connaissons pas.
LE FOSSOYEUR
Nous sommes d’honnêtes gens bien en peine. N’ayez peur de
nous, mes amis! donnez-nous l’hospitalité. Il tombe du
verglas, nos pauvres pieds sont gelés, et nous revenons de si
loin que nos sabots en sont fendus.
LE CHANVREUR
Si vos sabots sont fendus, vous pouvez chercher par terre;
vous trouverez bien un brin d’oisil (osier) pour faire des
_arcelets_ (petites lames de fer en forme d’arcs qu’on place sur
les sabots fendus pour les consolider).
LE FOSSOYEUR
Des arcelets d’oisil, ce n’est guère solide. Vous vous moquez
de nous, bonnes gens, et vous feriez mieux de nous ouvrir. On
voit luire une belle flamme dans votre logis; sans doute vous
avez mis la broche, et on se réjouit chez vous le cœur et le
ventre. Ouvrez donc à de pauvres pèlerins qui mourront à votre
porte si vous ne leur faites merci.
LE CHANVREUR
Ah! ah! vous êtes des pèlerins? vous ne nous disiez pas cela.
Et de quel pèlerinage arrivez-vous, s’il vous plaît?
LE FOSSOYEUR
Nous vous dirons cela quand vous nous aurez ouvert la porte,
car nous venons de si loin que vous ne voudriez pas le croire.
LE CHANVREUR
Vous ouvrir la porte? oui-da! nous ne saurions nous fier à
vous. Voyons: est-ce de Saint-Sylvain de Pouligny que vous
arrivez?
LE FOSSOYEUR
Nous avons été à Saint-Sylvain de Pouligny, mais nous avons
été bien plus loin encore.
LE CHANVREUR
Alors vous avez été jusqu’à Sainte-Solange?
LE FOSSOYEUR
A Sainte-Solange nous avons été, pour sûr; mais nous avons été
plus loin encore.
LE CHANVREUR
Vous mentez; vous n’avez même jamais été jusqu’à Sainte-
Solange.
LE FOSSOYEUR
Nous avons été plus loin, car à cette heure, nous arrivons de
Saint-Jacques de Compostelle.
LE CHANVREUR
Quelle bêtise nous contez-vous? Nous ne connaissons pas cette
paroisse-là. Nous voyons bien que vous êtes de mauvaises gens,
des brigands, des rien du tout et des menteurs. Allez plus
loin chanter vos sornettes; nous sommes sur nos gardes, et
vous n’entrerez point céans.
LE FOSSOYEUR
Hélas! mon pauvre homme, ayez pitié de nous! Nous ne sommes
pas des pèlerins, vous l’avez deviné; mais nous sommes de
malheureux braconniers poursuivis par des gardes. Mêmement les
gendarmes sont après nous et, si vous ne nous faites point
cacher dans votre fenil, nous allons être pris et conduits en
prison.
LE CHANVREUR
Et qui nous prouvera que, cette fois-ci, vous soyez ce que
vous dites? car voilà déjà un mensonge que vous n’avez pas pu
soutenir.
LE FOSSOYEUR
Si vous voulez nous ouvrir, nous vous montrerons une belle
pièce de gibier que nous avons tuée.
LE CHANVREUR
Montrez-la tout de suite, car nous sommes en méfiance.
LE FOSSOYEUR
Eh bien, ouvrez une porte ou une fenêtre, qu’on vous passe la
bête.
LE CHANVREUR
Oh! que nenni! pas si sot! Je vous regarde par un petit
pertuis! et je ne vois parmi vous ni chasseurs, ni gibier.
Ici un garçon bouvier, trapu et d’une force herculéenne, se
détacha du groupe où il se tenait inaperçu, éleva vers la
lucarne une oie plumée, passée dans une forte broche de fer,
ornée de bouquets de paille et de rubans.
—Oui-da! s’écria le chanvreur, après avoir passé avec
précaution un bras dehors pour tâter le rôt; ceci n’est point
une caille, ni une perdrix; ce n’est ni un lièvre, ni un
lapin; c’est quelque chose comme une oie ou un dindon.
Vraiment, vous êtes de beaux chasseurs! et ce gibier-là ne
vous a guère fait courir. Allez plus loin, mes drôles! toutes
vos menteries sont connues, et vous pouvez bien aller chez
vous faire cuire votre souper. Vous ne mangerez pas le nôtre.
LE FOSSOYEUR
Hélas! mon Dieu, où irons-nous faire cuire notre gibier? C’est
bien peu de chose pour tant de monde que nous sommes; et,
d’ailleurs, nous n’avons ni feu ni lieu. A cette heure-ci
toutes les portes sont fermées, tout le monde est couché; il
n’y a que vous qui fassiez la noce dans votre maison, et il
faut que vous ayez le cœur bien dur pour nous laisser transir
dehors. Ouvrez-nous, braves gens, encore une fois; nous ne
vous occasionnerons pas de dépenses. Vous voyez bien que nous
apportons le rôti; seulement un peu de place à votre foyer, un
peu de flamme pour le faire cuire, et nous nous en irons
contents.
LE CHANVREUR
Croyez-vous qu’il y ait trop de place chez nous, et que le
bois ne nous coûte rien?
LE FOSSOYEUR
Nous avons là une petite botte de paille pour faire le feu,
nous nous en contenterons; donnez-nous seulement la permission
de mettre la broche en travers de votre cheminée.
LE CHANVREUR
Cela ne sera point; vous nous faites dégoût et point du tout
pitié. M’est avis que vous êtes ivres, que vous n’avez besoin
de rien, et que vous voulez entrer chez nous pour voler notre
feu et nos filles.
LE FOSSOYEUR
Puisque vous ne voulez entendre à aucune bonne raison, nous
allons entrer chez vous par force.
LE CHANVREUR
Essayez, si vous voulez. Nous sommes assez bien renfermés pour
ne pas vous craindre. Et puisque vous êtes insolents, nous ne
vous répondrons pas davantage.
Là-dessus le chanvreur ferma à grand bruit l’huis de la
lucarne, et redescendit dans la chambre au-dessous, par une
échelle. Puis il reprit la fiancée par la main, et les jeunes
gens des deux sexes se joignant à eux, tous se mirent à danser
et à crier joyeusement tandis que les matrones chantaient
d’une voix perçante, et poussaient de grands éclats de rire en
signe de mépris et de bravade contre ceux du dehors qui
tentaient l’assaut.
Les assiégeants, de leur côté, faisaient rage: ils
déchargeaient leurs pistolets dans les portes, faisaient
gronder les chiens, frappaient de grands coups sur les murs,
secouaient les volets, poussaient des cris effroyables; enfin
c’était un vacarme à ne pas s’entendre, une poussière et une
fumée à ne se point voir.
Pourtant cette attaque était simulée: le moment n’était pas
venu de violer l’étiquette. Si l’on parvenait, en rôdant, à
trouver un passage non gardé, une ouverture quelconque, on
pouvait chercher à s’introduire par surprise, et alors, si le
porteur de la broche arrivait à mettre son rôti au feu, la
prise de possession du foyer ainsi constatée, la comédie
finissait et le fiancé était vainqueur. Mais les issues de la
maison n’étaient pas assez nombreuses pour qu’on eût négligé
les précautions d’usage, et nul ne se fût arrogé le droit
d’employer la violence avant le moment fixé pour la lutte.
Quand on fut las de sauter et de crier, le chanvreur songea à
capituler. Il remonta à sa lucarne, l’ouvrit avec précaution,
et salua les assiégeants désappointés par un éclat de rire.
—Eh bien, mes gars, dit-il, vous voilà bien penauds! Vous
pensiez que rien n’était plus facile que d’entrer céans, et
vous voyez que notre défense est bonne. Mais nous commençons à
avoir pitié de vous, si vous voulez vous soumettre et accepter
nos conditions.
LE FOSSOYEUR
Parlez, mes braves gens; dites ce qu’il faut faire pour
approcher de votre foyer.
LE CHANVREUR
Il faut chanter, mes amis, mais chanter une chanson que nous
ne connaissions pas, et à laquelle nous ne puissions pas
répondre par une meilleure.
—Qu’à cela ne tienne! répondit le fossoyeur, et il entonna
d’une voix puissante:
_Voilà six mois que c’était le printemps_,
—_Me promenais sur l’herbette naissante_, répondit le chanvreur
d’une voix un peu enrouée, mais terrible. Vous moquez-vous,
mes pauvres gens, de nous chanter une pareille vieillerie?
vous voyez bien que nous vous arrêtons au premier mot!
—_C’était la fille d’un prince_...
—_Qui voulait se marier_, répondit le chanvreur. Passez, passez
à une autre! nous connaissons celle-là un peu trop.
LE FOSSOYEUR
Voulez-vous celle-ci?
—_En revenant de Nantes_...
LE CHANVREUR
—_J’étais bien fatigué, voyez! J’étais bien fatigué_.
Celle-là est du temps de ma grand’mère. Voyons-en une autre!
LE FOSSOYEUR
—_L’autre jour en me promenant_...
LE CHANVREUR
—_Le long de ce bois charmant!_ En voilà une qui est bête! Nos
petits enfants ne voudraient pas se donner la peine de vous
répondre! Quoi! voilà tout ce que vous savez?
LE FOSSOYEUR
Oh! nous vous en dirons tant que vous finirez par rester
court.
Il se passa bien une heure à combattre ainsi. Comme les deux
antagonistes étaient les deux plus forts du pays sur la
chanson, et que leur répertoire semblait inépuisable, cela eût
pu durer toute la nuit, d’autant plus que le chanvreur mit un
peu de malice à laisser chanter certaines complaintes en dix,
vingt ou trente couplets, feignant, par son silence, de se
déclarer vaincu. Alors on triomphait dans le camp du fiancé,
on chantait en chœur à pleine voix, et on croyait que cette
fois la partie adverse ferait défaut; mais, à la moitié du
couplet final, on entendait la voix rude et enrhumée du vieux
chanvreur beugler les derniers vers; après quoi il s’écriait:
Vous n’aviez pas besoin de vous fatiguer à en dire une si
longue, mes enfants! Nous la savions sur le bout du doigt!
Une ou deux fois pourtant le chanvreur fit la grimace, fronça
le sourcil et se retourna d’un air désappointé vers les
matrones attentives. Le fossoyeur chantait quelque chose de si
vieux, que son adversaire l’avait oublié, ou peut-être qu’il
ne l’avait jamais su; mais aussitôt les bonnes commères
nasillaient, d’une voix aigre comme celle de la mouette, le
refrain victorieux; et le fossoyeur, sommé de se rendre,
passait à d’autres essais.
Il eût été trop long d’attendre de quel côté resterait la
victoire. Le parti de la fiancée déclara qu’il faisait grâce à
condition qu’on offrirait à celle-ci un présent digne d’elle.
Alors commença le chant des livrées sur un air solennel comme
un chant d’église.
Les hommes du dehors dirent en basse-taille à l’unisson:
Ouvrez la porte, ouvrez,
Marie, ma mignonne,
J’_ons_ de beaux cadeaux à vous présenter.
Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.
A quoi les femmes répondirent de l’intérieur, et en fausset,
d’un ton dolent:
Mon père est en chagrin, ma mère en grand’tristesse,
Et moi je suis fille de trop grand merci
Pour ouvrir ma porte à _cette heure ici_.
Les hommes reprirent le premier couplet jusqu’au quatrième
vers, qu’ils modifièrent de la sorte:
_J’ons un beau mouchoir à vous présenter_.
Mais, au nom de la fiancée, les femmes répondirent de même que
la première fois.
Pendant vingt couplets, au moins, les hommes énumérèrent tous
les cadeaux de la livrée, mentionnant toujours un objet
nouveau dans le dernier vers: un beau _devanteau_ (tablier), de
beaux rubans, un habit de drap, de la dentelle, une croix
d’or, et jusqu’à _un cent d’épingles_ pour compléter la modeste
corbeille de la mariée. Le refus des matrones était
irrévocable; mais enfin les garçons se décidèrent à parler
_d’un beau mari à leur présenter_ et elles répondirent en
s’adressant à la mariée, en lui chantant avec les hommes:
Ouvrez la porte, ouvrez,
Marie, ma mignonne,
C’est un beau mari qui vient vous chercher,
Allons, ma mie, laissons-les entrer.