Chapter 9 of 21
Partie 1 — IX
6 min read · 1,133 words
LA PRIERE DU SOIR
Petit-Pierre s’était soulevé et regardait autour de lui d’un
air pensif.
—Ah! il n’en fait jamais d’autre quand il entend manger,
celui-là! dit Germain: le bruit du canon ne le réveillerait
pas; mais quand on remue les mâchoires auprès de lui, il ouvre
les yeux tout de suite.
—Vous avez dû être comme ça à son âge, dit la petite Marie
avec un sourire malin. Allons, mon petit Pierre, tu cherches
ton ciel de lit? Il est fait de verdure, ce soir, mon enfant;
mais ton père n’en soupe pas moins. Veux-tu souper avec lui?
Je n’ai pas mangé ta part; je me doutais bien que tu la
réclamerais!
—Marie, je veux que tu manges, s’écria le laboureur, je ne
mangerai plus. Je suis un vorace, un grossier: toi, tu te
prives pour nous, ce n’est pas juste, j’en ai honte. Tiens, ça
m’ôte la faim; je ne veux pas que mon fils soupe, si tu ne
soupes pas.
—Laissez-nous tranquilles, répondit la petite Marie, vous
n’avez pas la clef de nos appétits. Le mien est fermé
aujourd’hui, mais celui de votre Pierre est ouvert comme celui
d’un petit loup. Tenez, voyez comme il s’y prend! Oh! ce sera
aussi un rude laboureur!
En effet, Petit-Pierre montra bientôt de qui il était fils, et
à peine éveillé, ne comprenant ni où il était, ni comment il y
était venu, il se mit à dévorer. Puis, quand il n’eut plus
faim, se trouvant excité comme il arrive aux enfants qui
rompent leurs habitudes, il eut plus d’esprit, plus de
curiosité et plus de raisonnement qu’à l’ordinaire. Il se fit
expliquer où il était, et quand il sut que c’était au milieu
d’un bois, il eut un peu peur.
—Y a-t-il des méchantes bêtes dans ce bois? demanda-t-il à
son père.
—Non, fit le père, il n’y en a point. Ne crains rien.
—Tu as donc menti quand tu m’as dit que si j’allais avec toi
dans les grands bois les loups m’emporteraient?
—Voyez-vous ce raisonneur? dit Germain embarrassé.
—Il a raison, reprit la petite Marie, vous lui avez dit cela:
il a bonne mémoire, il s’en souvient. Mais apprends, mon petit
Pierre, que ton père ne ment jamais. Nous avons passé les
grands bois pendant que tu dormais, et nous sommes à présent
dans les petits bois, où il n’y a pas de méchantes bêtes.
—Les petits bois sont-ils bien loin des grands?
—Assez loin; d’ailleurs les loups ne sortent pas des grands
bois. Et puis, s’il en venait ici, ton père les tuerait.
—Et toi aussi, petite Marie?
—Et nous aussi, car tu nous aiderais bien, mon Pierre? Tu
n’as pas peur, toi? Tu taperais bien dessus!
—Oui, oui, dit l’enfant enorgueilli, en prenant une pose
héroïque, nous les tuerions!
—Il n’y a personne comme toi pour parler aux enfants, dit
Germain à la petite Marie, et pour leur faire entendre raison.
Il est vrai qu’il n’y a pas longtemps que tu étais toi-même un
petit enfant, et tu te souviens de ce que te disait ta mère.
Je crois bien que plus on est jeune, mieux on s’entend avec
ceux qui le sont. J’ai grand’peur qu’une femme de trente ans,
qui ne sait pas encore ce que c’est que d’être mère,
n’apprenne avec peine à babiller et à raisonner avec des
marmots.
—Pourquoi donc pas, Germain? Je ne sais pourquoi vous avez
une mauvaise idée touchant cette femme; vous en reviendrez!
—Au diable la femme! dit Germain. Je voudrais en être revenu
pour n’y plus retourner. Qu’ai-je besoin d’une femme que je ne
connais pas?
—Mon petit père, dit l’enfant, pourquoi donc est-ce que tu
parles toujours de ta femme aujourd’hui, puisqu’elle est
morte?...
—Hélas! tu ne l’as donc pas oubliée, toi, ta pauvre chère
mère?
—Non, puisque je l’ai vu mettre dans une belle boîte de bois
blanc, et que ma grand’mère m’a conduit auprès pour
l’embrasser et lui dire adieu!... Elle était toute blanche et
toute froide, et tous les soirs ma tante me fait prier le bon
Dieu pour qu’elle aille se réchauffer avec lui dans le ciel.
Crois-tu qu’elle y soit, à présent?
—Je l’espère, mon enfant; mais il faut toujours prier, ça
fait voir à ta mère que tu l’aimes.
—Je vas dire ma prière, reprit l’enfant; je n’ai pas pensé à
la dire ce soir. Mais je ne peux pas la dire tout seul; j’en
oublie toujours un peu. Il faut que la petite Marie m’aide.
—Oui, mon Pierre, je vas t’aider, dit la jeune fille. Viens
là te mettre à genoux sur moi.
L’enfant s’agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit
ses petites mains, et se mit à réciter sa prière, d’abord avec
attention et ferveur, car il savait très bien le commencement;
puis avec plus de lenteur et d’hésitation, et enfin répétant
mot à mot ce que lui dictait la petite Marie, lorsqu’il arriva
à cet endroit de son oraison, où le sommeil le gagnant chaque
soir, il n’avait jamais pu l’apprendre jusqu’au bout. Cette
fois encore, le travail de l’attention et la monotonie de son
propre accent produisirent leur effet accoutumé, il ne
prononça plus qu’avec effort les dernières syllabes, et encore
après se les être fait répéter trois fois; sa tête
s’appesantit et se pencha sur la poitrine de Marie: ses mains
se détendirent, se séparèrent et retombèrent ouvertes sur ses
genoux. A la lueur du feu du bivouac, Germain regarda son
petit ange assoupi sur le cœur de la jeune fille, qui, le
soutenant dans ses bras et réchauffant ses cheveux blonds de
sa pure haleine, s’était laissée aller aussi à une rêverie
pieuse, et priait mentalement pour l’âme de Catherine.
Germain fut attendri, chercha ce qu’il pourrait dire à la
petite Marie pour lui exprimer ce qu’elle lui inspirait
d’estime et de reconnaissance, mais ne trouva rien qui pût
rendre sa pensée. Il s’approcha d’elle pour embrasser son fils
qu’elle tenait toujours pressé contre son sein, et il eut
peine à détacher ses lèvres du front du petit Pierre.
—Vous l’embrassez trop fort, lui dit Marie en repoussant
doucement la tête du laboureur, vous allez le réveiller.
Laissez-moi le recoucher puisque le voilà reparti pour les
rêves du paradis.
L’enfant se laissa coucher, mais en s’étendant sur la peau de
chèvre du bât, il demanda s’il était sur la Grise. Puis,
ouvrant ses grands yeux bleus, et les tenant fixés vers les
branches pendant une minute, il parut rêver tout éveillé, ou
être frappé d’une idée qui avait glissé dans son esprit durant
le jour, et qui s’y formulait à l’approche du sommeil. "Mon
petit père, dit-il, si tu veux me donner une autre mère, je
veux que ce soit la petite Marie."
Et, sans attendre de réponse, il ferma les yeux et s’endormit.