Chapter 5 of 21
Partie 1 — V
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LA GUILLETTE
Le père Maurice trouva chez lui une vieille voisine qui était
venue causer avec sa femme tout en cherchant de la braise pour
allumer son feu. La mère Guillette habitait une chaumière fort
pauvre à deux portées de fusil de la ferme. Mais c’était une
femme d’ordre et de volonté. Sa pauvre maison était propre et
bien tenue, et ses vêtements rapiécés avec soin annonçaient le
respect de soi-même au milieu de la détresse.
—Vous êtes venue chercher le feu du soir, mère Guillette, lui
dit le vieillard. Voulez-vous quelque autre chose?
—Non, père Maurice, répondit-elle; rien pour le moment. Je ne
suis pas quémandeuse, vous le savez, et je n’abuse pas de la
bonté de mes amis.
—C’est la vérité; aussi vos amis sont toujours prêts à vous
rendre service.
—J’étais en train de causer avec votre femme, et je lui
demandais si Germain se décidait enfin à se remarier.
—Vous n’êtes point une bavarde, répondit le père Maurice, on
peut parler devant vous sans craindre les propos: ainsi je
dirai à ma femme et à vous que Germain est tout à fait décidé;
il part demain pour le domaine de Fourche.
—A la bonne heure! s’écria la mère Maurice; ce pauvre enfant!
Dieu veuille qu’il trouve une femme aussi bonne et aussi brave
que lui!
—Ah! il va à Fourche? observa la Guillette. Voyez comme ça se
trouve! cela m’arrange beaucoup, et puisque vous me demandiez
tout à l’heure si je désirais quelque chose, je vas vous dire,
père Maurice, en quoi vous pouvez m’obliger.
—Dites, dites, vous obliger, nous le voulons.
—Je voudrais que Germain prît la peine d’emmener ma fille
avec lui.
—Où donc? à Fourche?
—Non pas à Fourche; mais aux Ormeaux, où elle va demeurer le
reste de l’année.
—Comment! dit la mère Maurice, vous vous séparez de votre
fille?
—Il faut bien qu’elle entre en condition et qu’elle gagne
quelque chose. Ça me fait assez de peine et à elle aussi, la
pauvre âme! Nous n’avons pas pu nous décider à nous quitter à
l’époque de la Saint-Jean; mais voilà que la Saint-Martin
arrive, et qu’elle trouve une bonne place de bergère dans les
fermes des Ormeaux. Le fermier passait l’autre jour par ici en
revenant de la foire. Il vit ma petite Marie qui gardait ses
trois moutons sur le communal. "Vous n’êtes guère occupée, ma
petite fille, qu’il lui dit; et trois moutons pour une
pastoure, ce n’est guère. Voulez-vous en garder cent? je vous
emmène. La bergère de chez nous est tombée malade, elle
retourne chez ses parents, et si vous voulez être chez nous
avant huit jours, vous aurez cinquante francs pour le reste de
l’année jusqu’à la Saint-Jean." L’enfant a refusé, mais elle
n’a pu se défendre d’y songer et de me le dire lorsqu’en
rentrant le soir elle m’a vue triste et embarrassée de passer
l’hiver, qui va être rude et long, puisqu’on a vu, cette
année, les grues et les oies sauvages traverser les airs un
grand mois plus tôt que de coutume. Nous avons pleuré toutes
deux; mais enfin le courage est venu. Nous nous sommes dit que
nous ne pouvions pas rester ensemble, puisqu’il y a à peine de
quoi faire vivre une seule personne sur notre lopin de terre;
et puisque Marie est en âge (la voilà qui prend seize ans), il
faut bien qu’elle fasse comme les autres, qu’elle gagne son
pain et qu’elle aide sa pauvre mère.
—Mère Guillette, dit le vieux laboureur, s’il ne fallait que
cinquante francs pour vous consoler de vos peines et vous
dispenser d’envoyer votre enfant au loin, vrai, je vous les
ferais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme
nous ça commence à peser. Mais en toutes choses il faut
consulter la raison autant que l’amitié. Pour être sauvée de
la misère de cet hiver, vous ne le serez pas de la misère à
venir, et plus votre fille tardera à prendre un parti, plus
elle et vous aurez de peine à vous quitter La petite Marie se
fait grande et forte, et elle n’a pas de quoi s’occuper chez
vous. Elle pourrait y prendre l’habitude de la fainéantise...
—Oh! pour cela, je ne le crains pas, dit la Guillette. Marie
est courageuse autant que fille riche et à la tête d’un gros
travail puisse l’être. Elle ne reste pas un instant les bras
croisés, et quand nous n’avons pas d’ouvrage elle nettoie et
frotte nos pauvres meubles qu’elle rend clairs comme des
miroirs. C’est une enfant qui vaut son pesant d’or, et
j’aurais bien mieux aimé qu’elle entrât chez vous comme
bergère que d’aller si loin chez des gens que je ne connais
pas. Vous l’auriez prise à la Saint-Jean, si nous avions su
nous décider; mais à présent vous avez loué tout votre monde,
et ce n’est qu’à la Saint-Jean de l’autre année que nous
pourrons y songer.
—Eh! j’y consens de tout mon cœur, Guillette! Cela me fera
plaisir. Mais en attendant, elle fera bien d’apprendre un état
et de s’habituer à servir les autres.
—Oui, sans doute; le sort en est jeté. Le fermier des Ormeaux
l’a fait demander ce matin; nous avons dit oui, et il faut
qu’elle parte. Mais la pauvre enfant ne sait pas le chemin, et
je n’aimerais pas à l’envoyer si loin toute seule. Puisque
votre gendre va à Fourche demain, il peut bien l’emmener. Il
paraît que c’est tout à côté du domaine où elle va, à ce qu’on
m’a dit; car je n’ai jamais fait ce voyage-là.
—C’est tout à côté, et mon gendre la conduira. Cela se doit;
il pourra même la prendre en croupe sur la jument, ce qui
ménagera ses souliers. Le voilà qui rentre pour souper. Dis-
moi, Germain, la petite Marie à la mère Guillette s’en va
bergère aux Ormeaux. Tu la conduiras sur ton cheval, n’est-ce
pas?
—C’est bien, répondit Germain qui était soucieux, mais
toujours disposé à rendre service à son prochain.
Dans notre monde à nous, pareille chose ne viendrait pas à la
pensée d’une mère, de confier une fille de seize ans à un
homme de vingt-huit; car Germain n’avait réellement que vingt-
huit ans; et quoique, selon les idées de son pays, il passât
pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus
bel homme de l’endroit. Le travail ne l’avait pas creusé et
flétri comme la plupart des paysans qui ont dix années de
labourage sur la tête. Il était de force à labourer encore dix
ans sans paraître vieux, et il eût fallu que le préjugé de
l’âge fût bien fort sur l’esprit d’une jeune fille pour
l’empêcher de voir que Germain avait le teint frais, l’œil vif
et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents
superbes, le corps élégant et souple comme celui d’un jeune
cheval qui n’a pas encore quitté le pré.
Mais la chasteté des mœurs est une tradition sacrée dans
certaines campagnes éloignées du mouvement corrompu des
grandes villes, et, entre toutes les familles de Belair, la
famille de Maurice était réputée honnête et servant la vérité.
Germain s’en allait chercher femme; Marie était une enfant
trop jeune et trop pauvre pour qu’il y songeât dans cette vue,
et, à moins d’être un _sans cœur_ et un _mauvais homme_, il était
impossible qu’il eût une coupable pensée auprès d’elle. Le
père Maurice ne fut donc nullement inquiet de lui voir prendre
en croupe cette jolie fille; la Guillette eût cru lui faire
injure si elle lui eût recommandé de la respecter comme sa
sœur; Marie monta sur la jument en pleurant, après avoir vingt
fois embrassé sa mère et ses jeunes amies. Germain, qui était
triste pour son compte, compatissait d’autant plus à son
chagrin, et s’en alla d’un air sérieux, tandis que les gens du
voisinage disaient adieu de la main à la pauvre Marie sans
songer à mal.