Chapter 10 of 21
Partie 1 — X
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MALGRE LE FROID
La petite Marie ne parut pas faire d’autre attention aux
paroles bizarres de l’enfant que de les regarder comme une
parole d’amitié; elle l’enveloppa avec soin, ranima le feu,
et, comme le brouillard endormi sur la mare voisine ne
paraissait nullement près de s’éclaircir, elle conseilla à
Germain de s’arranger auprès du feu pour faire un somme.
—Je vois que cela vous vient déjà, lui dit-elle, car vous ne
dites plus mot, et vous regardez la braise comme votre petit
faisait tout à l’heure. Allons, dormez, je veillerai à
l’enfant et à vous.
—C’est toi qui dormiras, répondit le laboureur, et moi je
vous garderai tous les deux, car jamais je n’ai eu moins envie
de dormir; j’ai cinquante idées dans la tête.
—Cinquante, c’est beaucoup, dit la fillette avec une
intention un peu moqueuse; il y a tant de gens qui seraient
heureux d’en avoir une!
—Eh bien! si je ne suis pas capable d’en avoir cinquante,
j’en ai du moins une qui ne me lâche pas depuis une heure.
—Et je vas vous la dire, ainsi que celles que vous aviez
auparavant.
—Eh bien! oui, dis-la si tu la devines, Marie; dis-la-moi
toi-même, ça me fera plaisir.
—Il y a une heure, reprit-elle, vous aviez l’idée de
manger... et à présent vous avez l’idée de dormir.
—Marie, je ne suis qu’un bouvier, mais vraiment tu me prends
pour un bœuf. Tu es une méchante fille, et je vois bien que tu
ne veux point causer avec moi. Dors donc, cela vaudra mieux
que de critiquer un homme qui n’est pas gai.
—Si vous voulez causer, causons, dit la petite fille en se
couchant à demi auprès de l’enfant, et en appuyant sa tête
contre le bât. Vous êtes en train de vous tourmenter, Germain,
et en cela vous ne montrez pas beaucoup de courage pour un
homme. Que ne dirais-je pas, moi, si je ne me défendais pas de
mon mieux contre mon propre chagrin?
—Oui, sans doute, et c’est là justement ce qui m’occupe, ma
pauvre enfant! Tu vas vivre loin de tes parents et dans un
vilain pays de landes et de marécages, où tu attraperas les
fièvres d’automne, où les bêtes à laine ne profitent pas, ce
qui chagrine toujours une bergère qui a bonne intention; enfin
tu seras au milieu d’étrangers qui ne seront peut-être pas
bons pour toi, qui ne comprendront pas ce que tu vaux. Tiens,
ça me fait plus de peine que je ne peux te le dire, et j’ai
envie de te ramener chez ta mère au lieu d’aller à Fourche.
—Vous parlez avec beaucoup de bonté, mais sans raison, mon
pauvre Germain; on ne doit pas être lâche pour ses amis, et au
lieu de me montrer le mauvais côté de mon sort, vous devriez
m’en montrer le bon, comme vous faisiez quand nous avons goûté
chez la Rebec.
—Que veux-tu! ça me paraissait ainsi dans ce moment-là, et à
présent ça me paraît autrement. Tu ferais mieux de trouver un
mari.
—Ça ne se peut pas, Germain, je vous l’ai dit; et comme ça ne
se peut pas, je n’y pense pas.
—Mais enfin si ça se trouvait? Peut-être que si tu voulais me
dire comment tu souhaiterais qu’il fût, je parviendrais à
imaginer quelqu’un.
—Imaginer n’est pas trouver. Moi, je n’imagine rien puisque
c’est inutile.
—Tu n’aurais pas l’idée de trouver un riche?
—Non, bien sûr, puisque je suis pauvre comme Job.
—Mais s’il était à son aise, ça ne te ferait pas de peine
d’être bien logée, bien nourrie, bien vêtue et dans une
famille de braves gens qui te permettrait d’assister ta mère?
—Oh! pour cela, oui! assister ma mère est tout mon souhait.
—Et si cela se rencontrait, quand même l’homme ne serait pas
de la première jeunesse, tu ne ferais pas trop la difficile?
—Ah! pardonnez-moi, Germain. C’est justement la chose à
laquelle je tiendrais. Je n’aimerais pas un vieux!
—Un vieux, sans doute; mais, par exemple, un homme de mon
âge?
—Votre âge est vieux pour moi, Germain; j’aimerais l’âge de
Bastien, quoique Bastien ne soit pas si joli homme que vous.
—Tu aimerais mieux Bastien le porcher? dit Germain avec
humeur. Un garçon qui a les yeux faits comme les bêtes qu’il
mène?
—Je passerais par-dessus ses yeux, à cause de ses dix-huit
ans.
Germain se sentit horriblement jaloux.
—Allons, dit-il, je vois que tu en tiens pour Bastien. C’est
une drôle d’idée, pas moins!
—Oui, ce serait une drôle d’idée, répondit la petite Marie en
riant aux éclats, et ça ferait un drôle de mari. On lui ferait
accroire tout ce qu’on voudrait. Par exemple, l’autre jour,
j’avais ramassé une tomate dans le jardin à monsieur le curé;
je lui ai dit que c’était une belle pomme rouge, et il a mordu
dedans comme un goulu. Si vous aviez vu quelle grimace! Mon
Dieu, qu’il était vilain!
—Tu ne l’aimes donc pas, puisque tu te moques de lui?
—Ce ne serait pas une raison. Mais je ne l’aime pas: il est
brutal avec sa petite sœur, et il est malpropre.
—Eh bien! tu ne te sens pas portée pour quelque autre?
—Qu’est-ce que ça vous fait, Germain?
—Ça ne me fait rien, c’est pour parler. Je vois, petite
fille, que tu as déjà un galant dans la tête.
—Non, Germain, vous vous trompez, je n’en ai pas encore; ça
pourra venir plus tard: mais puisque je ne me marierai que
quand j’aurai un peu amassé, je suis destinée à me marier tard
et avec un vieux.
—Eh bien, prends-en un vieux tout de suite.
—Non pas! quand je ne serai plus jeune, ça me sera égal; à
présent, ce serait différent.
—Je vois bien, Marie, que je te déplais: c’est assez clair,
dit Germain avec dépit, et sans peser ses paroles.
La petite Marie ne répondit pas. Germain se pencha vers elle:
elle dormait; elle était tombée vaincue et comme foudroyée par
le sommeil, comme font les enfants qui dorment déjà lorsqu’ils
babillent encore.
Germain fut content qu’elle n’eût pas fait attention à ses
dernières paroles; il reconnut qu’elles n’étaient point sages,
et il lui tourna le dos pour se distraire et changer de
pensée.
Mais il eut beau faire, il ne put s’endormir, ni songer à
autre chose qu’à ce qu’il venait de dire. Il tourna vingt fois
autour du feu, il s’éloigna, il revint; enfin, se sentant
aussi agité que s’il eût avalé de la poudre à canon, il
s’appuya contre l’arbre qui abritait les deux enfants et les
regarda dormir.
—Je ne sais pas comment je ne m’étais jamais aperçu, pensait-
il, que cette petite Marie est la plus jolie fille du pays!...
Elle n’a pas beaucoup de couleur, mais elle a un petit visage
frais comme une rose de buissons! Quelle gentille bouche et
quel mignon petit nez!... Elle n’est pas grande pour son âge,
mais elle est faite comme une petite caille et légère comme un
petit pinson!... Je ne sais pas pourquoi on fait tant de cas
chez nous d’une grande et grosse femme bien vermeille... La
mienne était plutôt mince et pâle, et elle me plaisait par-
dessus tout... Celle-ci est toute délicate, mais elle ne s’en
porte pas plus mal, et elle est jolie à voir comme un chevreau
blanc!... Et puis, quel air doux et honnête! comme on lit son
bon cœur dans ses yeux, même lorsqu’ils sont fermés pour
dormir!... Quant à de l’esprit, elle en a plus que ma chère
Catherine n’en avait, il faut en convenir, et on ne
s’ennuierait pas avec elle... C’est gai, c’est sage, c’est
laborieux, c’est aimant, et c’est drôle. Je ne vois pas ce
qu’on pourrait souhaiter de mieux....
Mais qu’ai-je à m’occuper de tout cela? reprenait Germain, en
tâchant de regarder d’un autre côté. Mon beau-père ne voudrait
pas en entendre parler, et toute la famille me traiterait de
fou!... D’ailleurs, elle-même ne voudrait pas de moi, la
pauvre enfant!... Elle me trouve trop vieux: elle me l’a
dit... Elle n’est pas intéressée, elle se soucie peu d’avoir
encore de la misère et de la peine, de porter de pauvres
habits, et de souffrir de la faim pendant deux ou trois mois
de l’année, pourvu qu’elle contente son cœur un jour, et
qu’elle puisse se donner à un mari qui lui plaira... elle a
raison, elle! je ferais de même à sa place... et, dès à
présent, si je pouvais suivre ma volonté, au lieu de
m’embarquer dans un mariage qui ne me sourit pas, je
choisirais une fille à mon gré...
Plus Germain cherchait à raisonner et à se calmer, moins il en
venait à bout. Il s’en allait à vingt pas de là, se perdre
dans le brouillard; et puis, tout d’un coup, il se retrouvait
à genoux à côté des deux enfants endormis. Une fois même il
voulut embrasser Petit-Pierre, qui avait un bras passé autour
du cou de Marie, et il se trompa si bien que Marie, sentant
une haleine chaude comme le feu courir sur ses lèvres, se
réveilla et le regarda d’un air tout effaré, ne comprenant
rien du tout à ce qui se passait en lui.
—Je ne vous voyais pas, mes pauvres enfants! dit Germain en
se retirant bien vite. J’ai failli tomber sur vous et vous
faire du mal.
La petite Marie eut la candeur de le croire, et se rendormit.
Germain passa de l’autre côté du feu, et jura à Dieu qu’il
n’en bougerait jusqu’à ce qu’elle fût réveillée. Il tint
parole, mais ce ne fut pas sans peine. Il crut qu’il en
deviendrait fou.
Enfin, vers minuit, le brouillard se dissipa, et Germain put
voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se
dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à
semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chênes
restait dans une majestueuse obscurité; mais, un peu plus
loin, les tiges blanches des bouleaux semblaient une rangée de
fantômes dans leurs suaires. Le feu se reflétait dans la mare;
et les grenouilles, commençant à s’y habituer, hasardaient
quelques notes grêles et timides; les branches anguleuses des
vieux arbres, hérissées de pâles lichens, s’étendaient et
s’entre-croisaient comme de grands bras décharnés sur la tête
de nos voyageurs; c’était un bel endroit, mais si désert et si
triste, que Germain, las d’y souffrir, se mit à chanter et à
jeter des pierres dans l’eau pour s’étourdir sur l’ennui
effrayant de la solitude. Il désirait aussi réveiller la
petite Marie; et lorsqu’il vit qu’elle se levait et regardait
le temps, il lui proposa de se remettre en route.
—Dans deux heures, lui dit-il, l’approche du jour rendra
l’air si froid, que nous ne pourrons plus y tenir, malgré
notre feu... A présent, on voit à se conduire, et nous
trouverons bien une maison qui nous ouvrira, ou du moins
quelque grange où nous pourrons passer à couvert le reste de
la nuit.
Marie n’avait pas de volonté; et, quoiqu’elle eût encore
grande envie de dormir, elle se disposa à suivre Germain.
Celui-ci prit son fils dans ses bras sans le réveiller, et
voulut que Marie s’approchât de lui pour se cacher dans son
manteau, puisqu’elle ne voulait pas reprendre sa cape roulée
autour du petit Pierre.
Quand il sentit la jeune fille si près de lui, Germain, qui
s’était distrait et égayé un instant, recommença à perdre la
tête. Deux ou trois fois il s’éloigna brusquement, et la
laissa marcher seule. Puis voyant qu’elle avait peine à le
suivre, il l’attendait, l’attirait vivement près de lui, et la
pressait si fort, qu’elle en était étonnée et même fâchée sans
oser le dire.
Comme ils ne savaient point du tout de quelle direction ils
étaient partis, ils ne savaient pas celle qu’ils suivaient; si
bien qu’ils remontèrent encore une fois tout le bois, se
retrouvèrent, de nouveau, en face de la lande déserte,
revinrent sur leurs pas, et, après avoir tourné et marché
longtemps, ils aperçurent de la clarté à travers les branches.
—Bon! voici une maison, dit Germain, et des gens déjà
éveillés, puisque le feu est allumé. Il est donc bien tard?
Mais ce n’était pas une maison: c’était le feu de bivouac
qu’ils avaient couvert en partant, et qui s’était rallumé à la
brise...
Ils avaient marché pendant deux heures pour se retrouver au
point de départ.