Chapter 6 of 21
Partie 1 — VI
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PETIT-PIERRE
La _Grise_ était jeune, belle et vigoureuse. Elle portait sans
effort son double fardeau, couchant les oreilles et rongeant
son frein, comme une fière et ardente jument qu’elle était. En
passant devant le pré-long, elle aperçut sa mère, qui
s’appelait la vieille Grise, comme elle la jeune Grise, et
elle hennit en signe d’adieu. La vieille Grise approcha de la
haie en faisant résonner ses enferges, essaya de galoper sur
la marge du pré pour suivre sa fille; puis, la voyant prendre
le grand trot, elle hennit à son tour, et resta pensive,
inquiète, le nez au vent, la bouche pleine d’herbes qu’elle ne
songeait plus à manger.
—Cette pauvre bête connaît toujours sa progéniture, dit
Germain pour distraire la petite Marie de son chagrin. Ça me
fait penser que je n’ai pas embrassé mon Petit-Pierre avant de
partir. Le mauvais enfant n’était pas là! Il voulait, hier au
soir, me faire promettre de l’emmener, et il a pleuré pendant
une heure dans son lit. Ce matin, encore, il a tout essayé
pour me persuader. Oh! qu’il est adroit et câlin! mais quand
il a vu que ça ne se pouvait pas, monsieur s’est fâché: il est
parti dans les champs, et je ne l’ai pas revu de la journée.
—Moi, je l’ai vu, dit la petite Marie en faisant effort pour
rentrer ses larmes. Il courait avec les enfants de Soulas du
côté des tailles, et je me suis bien doutée qu’il était hors
de la maison depuis longtemps, car il avait faim et mangeait
des prunelles et des mûres de buisson. Je lui ai donné le pain
de mon goûter, et il m’a dit: "Merci, ma Marie mignonne: quand
tu viendras chez nous, je te donnerai de la galette." C’est un
enfant trop gentil que vous avez là, Germain!
—Oui, qu’il est gentil, reprit le laboureur, et je ne sais
pas ce que je ne ferais pas pour lui! Si sa grand’mère n’avait
pas eu plus de raison que moi, je n’aurais pas pu me tenir de
l’emmener, quand je le voyais pleurer si fort que son pauvre
petit cœur en était tout gonflé.
—Eh bien! pourquoi ne l’auriez-vous pas emmené, Germain? Il
ne vous aurait guère embarrassé; il est si raisonnable quand
on fait sa volonté!
—Il paraît qu’il aurait été de trop là où je vais. Du moins
c’était l’avis du père Maurice... Moi, pourtant, j’aurais
pensé qu’au contraire il fallait voir comment on le recevrait,
et qu’un si gentil enfant ne pouvait qu’être pris en bonne
amitié... Mais ils disent à la maison qu’il ne faut pas
commencer par faire voir les charges du ménage... Je ne sais
pas pourquoi je te parle de ça, petite Marie; tu n’y comprends
rien.
—Si fait, Germain; je sais que vous allez vous marier; ma
mère me l’a dit, en me recommandant de n’en parler à personne,
ni chez vous, ni là où je vais, et vous pouvez être
tranquille: je n’en dirai mot.
—Tu feras bien, car ce n’est pas fait; peut-être que je ne
conviendrai pas à la femme en question.
—Il faut espérer que si, Germain. Pourquoi donc ne lui
conviendrez-vous pas?
—Qui sait? J’ai trois enfants, et c’est lourd pour une femme
qui n’est pas leur mère!
—C’est vrai, mais vos enfants ne sont pas comme d’autres
enfants.
—Crois-tu?
—Ils sont beaux comme des petits anges, et si bien élevés
qu’on n’en peut pas voir de plus aimables.
—Il y a Sylvain qui n’est pas trop commode.
—Il est tout petit! il ne peut pas être autrement que
terrible, mais il a tant d’esprit!
—C’est vrai qu’il a de l’esprit: et un courage! Il ne craint
ni vaches, ni taureaux, et si on le laissait faire, il
grimperait déjà sur les chevaux avec son aîné.
—Moi, à votre place, j’aurais amené l’aîné. Bien sûr ça vous
aurait fait aimer tout de suite, d’avoir un enfant si beau!
—Oui, si la femme aime les enfants; mais si elle ne les aime
pas!
—Est-ce qu’il y a des femmes qui n’aiment pas les enfants?
Pas beaucoup, je pense; mais enfin il y en a, et c’est là ce
qui me tourmente.
Vous ne la connaissez donc pas du tout cette femme?
—Pas plus que toi, et je crains de ne pas la mieux connaître,
après que je l’aurai vue. Je ne suis pas méfiant, moi. Quand
on me dit de bonnes paroles, j’y crois: mais j’ai été plus
d’une fois à même de m’en repentir, car les paroles ne sont
pas des actions.
—On dit que c’est une fort brave femme.
—Qui dit cela? le père Maurice!
—Oui, votre beau-père.
—C’est fort bien; mais il ne la connaît pas non plus.
—Eh bien, vous la verrez tantôt, vous ferez grande attention,
et il faut espérer que vous ne vous tromperez pas, Germain.
—Tiens, petite Marie, je serais bien aise que tu entres un
peu dans la maison, avant de t’en aller tout droit aux
Ormeaux: tu es fine, toi, tu as toujours montré de l’esprit,
et tu fais attention à tout. Si tu vois quelque chose qui te
donne à penser, tu m’en avertiras tout doucement.
—Oh! non, Germain, je ne ferai pas cela! je craindrais trop
de me tromper; et, d’ailleurs, si une parole dite à la légère
venait à vous dégoûter de ce mariage, vos parents m’en
voudraient, et j’ai bien assez de chagrins comme ça, sans en
attirer d’autres sur ma pauvre chère femme de mère.
Comme ils devisaient ainsi, la Grise fit un écart en dressant
les oreilles, puis revint sur ses pas, et se rapprocha du
buisson, où quelque chose qu’elle commençait à reconnaître
l’avait d’abord effrayée. Germain jeta un regard sur le
buisson, et vit dans le fossé, sous les branches épaisses et
encore fraîches d’un têteau de chêne, quelque chose qu’il prit
pour un agneau.
—C’est une bête égarée, dit-il, ou morte, car elle ne bouge.
Peut-être que quelqu’un la cherche; il faut voir!
—Ce n’est pas une bête, s’écria la petite Marie: c’est un
enfant qui dort; c’est votre Petit-Pierre.
—Par exemple! dit Germain en descendant de cheval; voyez ce
petit garnement qui dort là, si loin de la maison, et dans un
fossé où quelque serpent pourrait bien le trouver!
Il prit dans ses bras l’enfant, qui lui sourit en ouvrant les
yeux et jeta ses bras autour de son cou en lui disant: Mon
petit père, tu vas m’emmener avec toi!
—Ah oui! toujours la même chanson! Que faisiez-vous là,
mauvais Pierre?
—J’attendais mon petit père à passer, dit l’enfant; je
regardais sur le chemin, et à force de regarder, je me suis
endormi.
—Et si j’étais passé sans te voir, tu serais resté toute la
nuit dehors, et le loup t’aurait mangé!
—Oh! je savais bien que tu me verrais! répondit Petit-Pierre
avec confiance.
—Eh bien, à présent, mon Pierre, embrasse-moi, dis moi adieu,
et retourne vite à la maison, si tu ne veux pas qu’on soupe
sans toi.
—Tu ne veux donc pas m’emmener? s’écria le petit en
commençant à frotter ses yeux pour montrer qu’il avait dessein
de pleurer.
—Tu sais bien que grand-père et grand’mère ne le veulent pas,
dit Germain, se retranchant derrière l’autorité des vieux
parents, comme un homme qui ne compte guère sur la sienne
propre.
Mais l’enfant n’entendit rien. Il se prit à pleurer tout de
bon, disant que puisque son père emmenait la petite Marie, il
pouvait bien l’emmener aussi. On lui objecta qu’il fallait
passer les grands bois, qu’il y avait là beaucoup de méchantes
bêtes qui mangeaient les petits enfants, que la Grise ne
voulait pas porter trois personnes, qu’elle l’avait déclaré en
partant, et que dans le pays où l’on se rendait, il n’y avait
ni lit ni souper pour les marmots. Toutes ces excellentes
raisons ne persuadèrent point Petit-Pierre; il se jeta sur
l’herbe, et s’y roula, en criant que son petit père ne
l’aimait plus, et que s’il ne l’emmenait pas, il ne rentrerait
point du jour ni de la nuit à la maison.
Germain avait un cœur de père aussi tendre et aussi faible que
celui d’une femme. La mort de la sienne, les soins qu’il avait
été forcé de rendre seul à ses petits, aussi la pensée que ces
pauvres enfants sans mère avaient besoin d’être beaucoup
aimés, avaient contribué à le rendre ainsi, et il se fit en
lui un si rude combat, d’autant plus qu’il rougissait de sa
faiblesse et s’efforçait de cacher son malaise à la petite
Marie, que la sueur lui en vint au front et que ses yeux se
bordèrent de rouge, prêts à pleurer aussi. Enfin il essaya de
se mettre en colère; mais en se retournant vers la petite
Marie, comme pour la prendre à témoin de sa fermeté d’âme, il
vit que le visage de cette bonne fille était baigné de larmes,
et tout son courage l’abandonnant, il lui fut impossible de
retenir les siennes, bien qu’il grondât et menaçât encore.
—Vrai, vous avez le cœur trop dur, lui dit enfin la petite
Marie, et, pour ma part, je ne pourrais jamais résister comme
cela à un enfant qui a un si gros chagrin. Voyons, Germain,
emmenez-le. Votre jument est bien habituée à porter deux
personnes et un enfant, à preuve que votre beau-frère et sa
femme, qui est plus lourde que moi de beaucoup, vont au marché
le samedi avec leur garçon, sur le dos de cette bonne bête.
Vous le mettrez à cheval devant vous, et d’ailleurs j’aime
mieux m’en aller toute seule à pied que de faire de la peine à
ce petit.
—Qu’à cela ne tienne, répondit Germain, qui mourait d’envie
de se laisser convaincre. La Grise est forte et en porterait
deux de plus, s’il y avait place sur son échine. Mais que
ferons-nous de cet enfant en route? il aura froid, il aura
faim... et qui prendra soin de lui ce soir et demain pour le
coucher, le laver et le rhabiller? Je n’ose pas donner cet
ennui-là à une femme que je ne connais pas, et qui trouvera,
sans doute, que je suis bien sans façons avec elle pour
commencer.
—D’après l’amitié ou l’ennui qu’elle montrera, vous la
connaîtrez tout de suite, Germain, croyez-moi; et d’ailleurs,
si elle rebute votre Pierre, moi je m’en charge. J’irai chez
elle l’habiller et je l’emmènerai aux champs demain. Je
l’amuserai toute la journée et j’aurai soin qu’il ne manque de
rien.
—Et il t’ennuiera, ma pauvre fille! Il te gênera! toute une
journée, c’est long!
—Ça me fera plaisir, au contraire, ça me tiendra compagnie,
et ça me rendra moins triste le premier jour que j’aurai à
passer dans un nouveau pays. Je me figurerai que je suis
encore chez nous.
L’enfant, voyant que la petite Marie prenait son parti,
s’était cramponné à sa jupe et la tenait si fort qu’il eût
fallu lui faire du mal pour l’en arracher. Quand il reconnut
que son père cédait, il prit la main de Marie dans ses deux
petites mains brunies par le soleil, et l’embrassa en sautant
de joie et en la tirant vers la jument, avec cette impatience
ardente que les enfants portent dans leurs désirs.
—Allons, allons, dit la jeune fille, en le soulevant dans ses
bras, tâchons d’apaiser ce pauvre cœur qui saute comme un
petit oiseau, et si tu sens le froid quand la nuit viendra,
dis-le-moi, mon Pierre, je te serrerai dans ma cape. Embrasse
ton petit père, et demande-lui pardon d’avoir fait le méchant.
Dis que ça ne t’arrivera plus, jamais! jamais, entends-tu?
—Oui, oui, à condition que je ferai toujours sa volonté,
n’est-ce pas? dit Germain en essuyant les yeux du petit avec
son mouchoir: ah! Marie, vous me le gâtez, ce drôle-là!... Et
vraiment, tu es une trop bonne fille, petite Marie. Je ne sais
pas pourquoi tu n’es pas entrée bergère chez nous à la Saint-
Jean dernière. Tu aurais pris soin de mes enfants, et j’aurais
mieux aimé te payer un bon prix pour les servir, que d’aller
chercher une femme qui croira peut-être me faire beaucoup de
grâce en ne les détestant pas.
—Il ne faut pas voir comme ça les choses par le mauvais côté,
répondit la petite Marie, en tenant la bride du cheval pendant
que Germain plaçait son fils sur le devant du large bât garni
de peau de chèvre: si votre femme n’aime pas les enfants, vous
me prendrez à votre service l’an prochain, et, soyez
tranquille, je les amuserai si bien qu’ils ne s’apercevront de
rien.