Chapter 16 of 21
Partie 1 — XVI
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LA MERE MAURICE
Un jour la mère Maurice, se trouvant seule dans le verger avec
Germain, lui dit d’un air d’amitié: "Mon pauvre gendre, je
crois que vous n’êtes pas bien. Vous ne mangez pas aussi bien
qu’à l’ordinaire, vous ne riez plus, vous causez de moins en
moins. Est-ce que quelqu’un de chez nous, ou nous-mêmes, sans
le savoir et sans le vouloir, vous avons fait de la peine?
—Non, ma mère, répondit Germain, vous avez toujours été aussi
bonne pour moi que la mère qui m’a mis au monde, et je serais
un ingrat si je me plaignais de vous, ou de votre mari, ou de
personne de la maison.
—En ce cas, mon enfant, c’est le chagrin de la mort de votre
femme qui vous revient. Au lieu de s’en aller avec le temps,
votre ennui empire, et il faut absolument faire ce que votre
beau-père vous a dit fort sagement: il faut vous remarier.
—Oui, ma mère, ce serait aussi mon idée; mais les femmes que
vous m’avez conseillé de rechercher ne me conviennent pas.
Quand je les vois, au lieu d’oublier ma Catherine, j’y pense
davantage.
—C’est qu’apparemment, Germain, nous n’avons pas su deviner
votre goût. Il faut donc que vous nous aidiez, en nous disant
la vérité. Sans doute il y a quelque part une femme qui est
faite pour vous, car le bon Dieu ne fait personne sans lui
réserver son bonheur dans une autre personne. Si donc vous
savez où la prendre, cette femme qu’il vous faut, prenez-la;
et qu’elle soit belle ou laide, jeune ou vieille, riche ou
pauvre, nous sommes décidés, mon vieux et moi, à vous donner
consentement; car nous sommes fatigués de vous voir triste, et
nous ne pouvons pas vivre tranquilles si vous ne l’êtes point.
—Ma mère, vous êtes aussi bonne que le bon Dieu, et mon père
pareillement, répondit Germain; mais votre compassion ne peut
pas porter remède à mes ennuis: la fille que je voudrais ne
veut point de moi.
—C’est donc qu’elle est trop jeune? S’attacher à une jeunesse
est déraison pour vous.
—Eh bien! oui, bonne mère, j’ai cette folie de m’être attaché
à une jeunesse, et je m’en blâme. Je fais mon possible pour
n’y plus penser; mais que je travaille ou que je me repose,
que je sois à la messe ou dans mon lit, avec mes enfants ou
avec vous, j’y pense toujours, je ne peux penser à autre
chose.
—Alors c’est comme un sort qu’on vous a jeté, Germain? Il n’y
a à ça qu’un remède, c’est que cette fille change d’idée et
vous écoute. Il faudra donc que je m’en mêle, et que je voie
si c’est possible. Vous allez me dire où elle est et comment
on l’appelle.
—Hélas! ma chère mère, je n’ose pas, dit Germain, parce que
vous allez vous moquer de moi.
—Je ne me moquerai pas de vous, Germain, parce que vous êtes
dans la peine et que je ne veux pas vous y mettre davantage.
Serait-ce point la Fanchette?
—Non, ma mère, ça ne l’est point.
—Ou la Rosette?
—Non.
—Dites donc, car je n’en finirai pas, s’il faut que je nomme
toutes les filles du pays.
Germain baissa la tête et ne put se décider à répondre.
—Allons! dit la mère Maurice, je vous laisse tranquille pour
aujourd’hui, Germain; peut-être que demain vous serez plus
confiant avec moi, ou bien que votre belle-sœur sera plus
adroite à vous questionner.
Et elle ramassa sa corbeille pour aller étendre son linge sur
les buissons.
Germain fit comme les enfants qui se décident quand ils voient
qu’on ne s’occupera plus d’eux. Il suivit sa belle-mère, et
lui nomma enfin en tremblant _la petite Marie à la Guillette_.
Grande fut la surprise de la mère Maurice: c’était la dernière
à laquelle elle eût songé. Mais elle eut la délicatesse de ne
point se récrier et de faire mentalement ses commentaires.
Puis, voyant que son silence accablait Germain, elle lui
tendit sa corbeille en lui disant: —Alors est-ce une raison
pour ne point m’aider dans mon travail? Portez donc cette
charge, et venez parler avec moi. Avez-vous bien réfléchi,
Germain? êtes-vous bien décidé?
—Hélas! ma chère mère, ce n’est pas comme cela qu’il faut
parler: je serais décidé si je pouvais réussir; mais comme je
ne serais pas écouté, je ne suis décidé qu’à m’en guérir si je
peux.
—Et si vous ne pouvez pas?
—Toute chose a son terme, mère Maurice: quand le cheval est
trop chargé, il tombe; et quand le bœuf n’a rien à manger, il
meurt.
—C’est donc à dire que vous mourrez, si vous ne réussissez
point? A Dieu ne plaise, Germain! Je n’aime pas qu’un homme
comme vous dise de ces choses-là, parce que quand il les dit
il les pense. Vous êtes d’un grand courage, et la faiblesse
est dangereuse chez les gens forts. Allons, prenez de
l’espérance. Je ne conçois pas qu’une fille dans la misère, et
à laquelle vous faites beaucoup d’honneur en la recherchant,
puisse vous refuser.
—C’est pourtant la vérité, elle me refuse.
—Et quelles raisons vous en donne-t-elle?
—Que vous lui avez toujours fait du bien, que sa famille doit
beaucoup à la vôtre, et qu’elle ne veut point vous déplaire en
me détournant d’un mariage riche.
—Si elle dit cela, elle prouve de bons sentiments, et c’est
honnête de sa part. Mais en vous disant cela, Germain, elle ne
vous guérit point, car elle vous dit sans doute qu’elle vous
aime, et qu’elle vous épouserait si nous le voulions?
—Voilà le pire! elle dit que son cœur n’est point porté vers
moi.
—Si elle dit ce qu’elle ne pense pas, pour mieux vous
éloigner d’elle, c’est une enfant qui mérite que nous
l’aimions et que nous passions par-dessus sa jeunesse à cause
de sa grande raison.
—Oui, dit Germain, frappé d’une espérance qu’il n’avait pas
encore conçue: ça serait bien sage et bien _comme il faut_ de sa
part! mais si elle est si raisonnable, je crains bien que
c’est à cause que je lui déplais.
—Germain, dit la mère Maurice, vous allez me promettre de
vous tenir tranquille pendant toute la semaine, de ne point
vous tourmenter, de manger, de dormir, et d’être gai comme
autrefois. Moi, je parlerai à mon vieux, et si je le fais
consentir, vous saurez alors le vrai sentiment de la fille à
votre endroit.
Germain promit, et la semaine se passa sans que le père
Maurice lui dît un mot en particulier et parût se douter de
rien. Le laboureur s’efforça de paraître tranquille, mais il
était toujours plus pâle et plus tourmenté.