Chapter 13 of 21
Partie 1 — XIII
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LE MAITRE
Lorsqu’ils atteignirent le village, la veuve s’arrêta pour les
attendre. Elle voulait absolument faire son entrée avec tout
son monde; mais Germain, lui refusant cette satisfaction,
quitta le père Léonard, accosta plusieurs personnes de sa
connaissance, et entra dans l’église par une autre porte. La
veuve en eut du dépit.
Après la messe, elle se montra partout triomphante sur la
pelouse où l’on dansait, et ouvrit la danse avec ses trois
amoureux successivement. Germain la regarda faire, et trouva
qu’elle dansait bien, mais avec affectation.
—Eh bien! lui dit Léonard en lui frappant sur l’épaule, vous
ne faites donc pas danser ma fille? Vous êtes aussi par trop
timide!
—Je ne danse plus depuis que j’ai perdu ma femme, répondit le
laboureur.
—Eh bien! puisque vous en recherchez une autre, le deuil est
fini dans le cœur comme sur l’habit.
—Ce n’est pas une raison, père Léonard; d’ailleurs je me
trouve trop vieux, je n’aime plus la danse.
—Ecoutez, reprit Léonard en l’attirant dans un endroit isolé,
vous avez pris du dépit, en entrant chez moi, de voir la place
déjà entourée d’assiégeants, et je vois que vous êtes très
fier; mais ceci n’est pas raisonnable, mon garçon. Ma fille
est habituée à être courtisée, surtout depuis deux ans qu’elle
a fini son deuil, et ce n’est pas à elle à aller au-devant de
vous.
—Il y a déjà deux ans que votre fille est à marier, et elle
n’a pas encore pris son parti? dit Germain.
—Elle ne veut pas se presser, et elle a raison. Quoiqu’elle
ait la mine éveillée et qu’elle vous paraisse peut-être ne pas
beaucoup réfléchir, c’est une femme d’un grand sens, et qui
sait fort bien ce qu’elle fait.
—Il ne me semble pas, dit Germain ingénument, car elle a
trois galants à sa suite, et si elle savait ce qu’elle veut,
il y en aurait au moins deux qu’elle trouverait de trop et
qu’elle prierait de rester chez eux.
—Pourquoi donc? vous n’y entendez rien, Germain. Elle ne veut
ni du vieux, ni du borgne, ni du jeune, j’en suis quasi
certain; mais si elle les renvoyait, on penserait qu’elle veut
rester veuve, et il n’en viendrait pas d’autre.
—Ah! oui! ceux-là servent d’enseigne!
—Comme vous dites. Où est le mal, si cela leur convient?
—Chacun son goût! dit Germain.
—Je vois que ce ne serait pas le vôtre. Mais voyons, on peut
s’entendre, à supposer que vous soyez préféré: on pourrait
vous laisser la place.
—Oui, à supposer! Et en attendant qu’on puisse le savoir,
combien de temps faudrait-il rester le nez au vent?
—Ça dépend de vous, je crois, si vous savez parler et
persuader. Jusqu’ici ma fille a très bien compris que le
meilleur temps de sa vie serait celui qu’elle passerait à se
laisser courtiser, et elle ne se sent pas pressée de devenir
la servante d’un homme, quand elle peut commander à plusieurs.
Ainsi, tant que le jeu lui plaira, elle peut se divertir; mais
si vous plaisez plus que le jeu, le jeu pourra cesser. Vous
n’avez qu’à ne pas vous rebuter. Revenez tous les dimanches,
faites-la danser, donnez à connaître que vous vous mettez sur
les rangs, et si on vous trouve plus aimable et mieux appris
que les autres, un beau jour on vous le dira sans doute.
—Pardon, père Léonard, votre fille a le droit d’agir comme
elle l’entend, et je n’ai pas celui de la blâmer. A sa place,
moi, j’agirais autrement; j’y mettrais plus de franchise et je
ne ferais pas perdre du temps à des hommes qui ont sans doute
quelque chose de mieux à faire qu’à tourner autour d’une femme
qui se moque d’eux. Mais, enfin, si elle trouve son amusement
et son bonheur à cela, cela ne me regarde point. Seulement, il
faut que je vous dise une chose qui m’embarrasse un peu à vous
avouer depuis ce matin, vu que vous avez commencé par vous
tromper sur mes intentions, et que vous ne m’avez pas donné le
temps de vous répondre: si bien que vous croyez ce qui n’est
point. Sachez donc que je ne suis pas venu ici dans la vue de
demander votre fille en mariage, mais dans celle de vous
acheter une paire de bœufs que vous voulez conduire en foire
la semaine prochaine, et que mon beau-père suppose lui
convenir.
—J’entends, Germain, répondit Léonard fort tranquillement;
vous avez changé d’idée en voyant ma fille avec ses amoureux.
C’est comme il vous plaira. Il paraît que ce qui attire les
uns rebute les autres, et vous avez le droit de vous retirer
puisque aussi bien vous n’avez pas encore parlé. Si vous
voulez sérieusement acheter mes bœufs, venez les voir au
pâturage; nous en causerons, et, que nous fassions ou non ce
marché, vous viendrez dîner avec nous avant de vous en
retourner.
—Je ne veux pas que vous vous dérangiez, reprit Germain, vous
avez peut-être affaire ici; moi je m’ennuie un peu de voir
danser et de ne rien faire. Je vais voir vos bêtes, et je vous
trouverai tantôt chez vous.
Là-dessus Germain s’esquiva et se dirigea vers les prés, où
Léonard lui avait, en effet, montré de loin une partie de son
bétail. Il était vrai que le père Maurice en avait à acheter,
et Germain pensa que s’il lui ramenait une belle paire de
bœufs d’un prix modéré, il se ferait mieux pardonner d’avoir
manqué volontairement le but de son voyage.
Il marcha vite et se trouva bientôt à peu de distance des
Ormeaux. Il éprouva alors le besoin d’aller embrasser son
fils, et même de revoir la petite Marie, quoiqu’il eût perdu
l’espoir et chassé la pensée de lui devoir son bonheur. Tout
ce qu’il venait de voir et d’entendre, cette femme coquette et
vaine, ce père à la fois rusé et borné, qui encourageait sa
fille dans des habitudes d’orgueil et de déloyauté, ce luxe
des villes, qui lui paraissait une infraction à la dignité des
mœurs de la campagne, ce temps perdu à des paroles oiseuses et
niaises, cet intérieur si différent du sien, et surtout ce
malaise profond que l’homme des champs éprouve lorsqu’il sort
de ses habitudes laborieuses, tout ce qu’il avait subi d’ennui
et de confusion depuis quelques heures donnait à Germain
l’envie de se retrouver avec son enfant et sa petite voisine.
N’eût-il pas été amoureux de cette dernière, il l’aurait
encore cherchée pour se distraire et remettre ses esprits dans
leur assiette accoutumée.
Mais il regarda en vain dans les prairies environnantes, il
n’y trouva ni la petite Marie ni le petit Pierre: il était
pourtant l’heure où les pasteurs sont aux champs. Il y avait
un grand troupeau dans une _chôme;_ il demanda à un jeune
garçon, qui le gardait, si c’étaient les moutons de la
métairie des Ormeaux.
—Oui, dit l’enfant.
—En êtes-vous le berger? est-ce que les garçons gardent les
bêtes à laine des métairies, dans votre endroit?
—Non. Je les garde aujourd’hui parce que la bergère est
partie: elle était malade.
—Mais n’avez-vous pas une nouvelle bergère, arrivée de ce
matin?
—Oh! bien oui? elle est déjà partie aussi.
—Comment, partie? n’avait-elle pas un enfant avec elle?
—Oui: un petit garçon qui a pleuré. Ils se sont en allés tous
les deux au bout de deux heures.
—En allés, où?
—D’où ils venaient, apparemment. Je ne leur ai pas demandé.
—Mais pourquoi donc s’en allaient-ils? dit Germain de plus en
plus inquiet.
—Dame! est-ce que je sais?
—On ne s’est pas entendu sur le prix? ce devait être pourtant
une chose convenue d’avance.
—Je ne peux rien vous en dire. Je les ai vus entrer et
sortir, voilà tout.
Germain se dirigea vers la ferme et questionna les métayers.
Personne ne put lui expliquer le fait; mais il était constant
qu’après avoir causé avec le fermier, la jeune fille était
partie sans rien dire, emmenant l’enfant qui pleurait.
—Est-ce qu’on a maltraité mon fils? s’écria Germain dont les
yeux s’enflammèrent.
—C’était donc votre fils? Comment se trouvait-il avec cette
petite? D’où êtes-vous donc, et comment vous appelle-t-on?
Germain, voyant que, selon l’habitude du pays, on allait
répondre à ses questions par d’autres questions, frappa du
pied avec impatience et demanda à parler au maître.
Le maître n’y était pas: il n’avait pas coutume de rester
toute la journée entière quand il venait à la ferme. Il était
monté à cheval, et il était parti on ne savait pour quelle
autre de ses fermes.
—Mais enfin, dit Germain en proie à une vive anxiété, ne
pouvez-vous savoir la raison du départ de cette jeune fille?
Le métayer échangea un sourire étrange avec sa femme, puis il
répondit qu’il n’en savait rien, que cela ne le regardait pas.
Tout ce que Germain put apprendre, c’est que la jeune fille et
l’enfant étaient allés du côté de Fourche. Il courut à
Fourche: la veuve et ses amoureux n’étaient pas de retour, non
plus que le père Léonard. La servante lui dit qu’une jeune
fille et un enfant étaient venus le demander, mais que, ne les
connaissant pas, elle n’avait pas voulu les recevoir, et leur
avait conseillé d’aller à Mers.
—Et pourquoi avez-vous refusé de les recevoir? dit Germain
avec humeur. On est donc bien méfiant dans ce pays-ci, qu’on
n’ouvre pas la porte à son prochain?
—Ah dame! répondit la servante, dans une maison riche comme
celle-ci on a raison de faire bonne garde. Je réponds de tout
quand les maîtres sont absents, et je ne peux pas ouvrir aux
premiers venus.
—C’est une laide coutume, dit Germain, et j’aimerais mieux
être pauvre que de vivre comme cela dans la crainte. Adieu, la
fille! adieu à votre vilain pays!
Il s’enquit dans les maisons environnantes. On avait vu la
bergère et l’enfant. Comme le petit était parti de Belair à
l’improviste, sans toilette, avec sa blouse un peu déchirée et
sa petite peau d’agneau sur le corps; comme aussi la petite
Marie était, pour cause, fort pauvrement vêtue en tout temps,
on les avait pris pour des mendiants. On leur avait offert du
pain; la jeune fille en avait accepté un morceau pour l’enfant
qui avait faim, puis elle était partie très vite avec lui, et
avait gagné les bois.
Germain réfléchit un instant, puis il demanda si le fermier
des Ormeaux n’était pas venu à Fourche.
—Oui, lui répondit-on; il a passé à cheval peu d’instants
après cette petite.
—Est-ce qu’il a couru après elle?
—Ah! vous le connaissez donc? dit en riant le cabaretier de
l’endroit, auquel il s’adressait. Oui, certes; c’est un
gaillard endiablé pour courir après les filles. Mais je ne
crois pas qu’il ait attrapé celle-là; quoique après tout, s’il
l’eût vue...
—C’est assez, merci! Et il vola plutôt qu’il ne courut à
l’écurie de Léonard. Il jeta la bâtine sur la Grise, sauta
dessus, et partit au grand galop dans la direction des bois de
Chanteloube.
Le cœur lui bondissait d’inquiétude et de colère, la sueur lui
coulait du front. Il mettait en sang les flancs de la Grise,
qui, en se voyant sur le chemin de son écurie, ne se faisait
pourtant pas prier pour courir.