Chapter 15 of 21
Partie 1 — XV
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LE RETOUR À LA FERME
Au bout d’un quart d’heure ils avaient franchi les brandes.
Ils trottaient sur la grand’route, et la Grise hennissait à
chaque objet de sa connaissance. Petit-Pierre racontait à son
père ce qu’il avait pu comprendre dans ce qui s’était passé.
—Quand nous sommes arrivés, dit-il, cet _homme-là_ est venu
pour parler à ma Marie dans la bergerie où nous avons été tout
de suite, pour voir les beaux moutons. Moi, j’étais monté dans
la crèche pour jouer, et cet _homme-là_ ne me voyait pas. Alors
il a dit bonjour à ma Marie, et il l’a embrassée.
—Tu t’es laissé embrasser, Marie? dit Germain tout tremblant
de colère.
—J’ai cru que c’était une honnêteté, une coutume de l’endroit
aux arrivées, comme, chez vous, la grand’mère embrasse les
jeunes filles qui entrent à son service, pour leur faire voir
qu’elle les adopte et qu’elle leur sera comme une mère.
—Et puis alors, reprit Petit-Pierre, qui était fier d’avoir à
raconter une aventure, cet _homme-là_ t’a dit quelque chose de
vilain, quelque chose que tu m’as dit de ne jamais répéter et
de ne pas m’en souvenir: aussi je l’ai oublié bien vite.
Cependant, si mon père veut que je lui dise ce que c’était...
—Non, mon Pierre, je ne veux pas l’entendre, et je veux que
tu ne t’en souviennes jamais.
—En ce cas, je vas l’oublier encore, reprit l’enfant. Et puis
alors, cet _homme-là_ a eu l’air de se fâcher parce que Marie
lui disait qu’elle s’en irait. Il lui a dit qu’il lui
donnerait tout ce qu’elle voudrait, cent francs! Et ma Marie
s’est fâchée aussi. Alors il est venu contre elle, comme s’il
voulait lui faire du mal. J’ai eu peur, et je me suis jeté
contre Marie en criant. Alors cet _homme-là_ a dit comme ça:
"Qu’est-ce que c’est que ça? d’où sort cet enfant-là? Mettez-
moi ça dehors." Et il a levé son bâton pour me battre. Mais ma
Marie l’a empêché, et elle lui a dit comme ça: "Nous causerons
plus tard, monsieur; à présent il faut que je conduise cet
enfant-là à Fourche, et puis je reviendrai." Et aussitôt qu’il
a été sorti de la bergerie, ma Marie m’a dit comme ça:
"Sauvons-nous, mon Pierre, allons-nous-en d’ici bien vite, car
cet homme-là est méchant, et il ne nous ferait que du mal."
Alors nous avons passé derrière les granges, nous avons passé
un petit pré, et nous avons été à Fourche pour te chercher.
Mais tu n’y étais pas et on n’a pas voulu nous laisser
t’attendre. Et alors cet _homme-là_, qui était monté sur son
cheval noir, est venu derrière nous, et nous nous sommes
sauvés plus loin, et puis nous avons été nous cacher dans le
bois. Et puis il y est venu aussi, et quand nous l’entendions
venir, nous nous cachions. Et puis, quand il avait passé, nous
recommencions à courir pour nous en aller chez nous; et puis
enfin tu es venu, et tu nous as trouvés; et voilà comme tout
ça est arrivé. N’est-ce pas, ma Marie, que je n’ai rien
oublié?
—Non, mon Pierre, et ça est la vérité. A présent, Germain,
vous rendrez témoignage pour moi, et vous direz à tout le
monde de chez nous que si je n’ai pas pu rester là-bas, ce
n’est pas faute de courage et d’envie de travailler.
—Et toi, Marie, dit Germain, je te prierai de te demander à
toi-même si, quand il s’agit de défendre une femme et de punir
un insolent, un homme de vingt-huit ans n’est pas trop vieux!
Je voudrais un peu savoir si Bastien, ou tout autre joli
garçon, riche de dix ans moins que moi, n’aurait pas été
écrasé par cet _homme-là_, comme dit Petit-Pierre: qu’en penses-
tu?
—Je pense, Germain, que vous m’avez rendu un grand service,
et que je vous en remercierai toute ma vie.
—C’est là tout?
—Mon petit père, dit l’enfant, je n’ai pas pensé à dire à la
petite Marie ce que je t’avais promis. Je n’ai pas eu le
temps, mais je le lui dirai à la maison, et je le dirai aussi
à ma grand’mère.
Cette promesse de son enfant donna enfin à réfléchir à
Germain. Il s’agissait maintenant de s’expliquer avec ses
parents, et, en leur disant ses griefs contre la veuve Guérin,
de ne pas leur dire quelles autres idées l’avaient disposé à
tant de clairvoyance et de sévérité. Quand on est heureux et
fier, le courage de faire accepter son bonheur aux autres
paraît facile; mais être rebuté d’un côté, blâmé de l’autre,
ne fait pas une situation fort agréable.
Heureusement, le petit Pierre dormait quand ils arrivèrent à
la métairie, et Germain le déposa, sans l’éveiller, sur son
lit. Puis il entra sur toutes les explications qu’il put
donner. Le père Maurice, assis sur son escabeau à trois pieds,
à l’entrée de la maison, l’écouta gravement, et, quoiqu’il fût
mécontent du résultat de ce voyage, lorsque Germain, en
racontant le système de coquetterie de la veuve, demanda à son
beau-père s’il avait le temps d’aller les cinquante-deux
dimanches de l’année faire sa cour, pour risquer d’être
renvoyé au bout de l’an, le beau-père répondit, en inclinant
la tête en signe d’adhésion: "Tu n’as pas tort, Germain; ça ne
se pouvait pas." Et ensuite, quand Germain raconta comme quoi
il avait été forcé de ramener la petite Marie au plus vite
pour la soustraire aux insultes, peut-être aux violences d’un
indigne maître, le père Maurice approuva encore de la tête en
disant: "Tu n’as pas eu tort, Germain; ça se devait."
Quand Germain eut achevé son récit et donné toutes ses
raisons, le beau-père et la belle-mère firent simultanément un
gros soupir de résignation, en se regardant.
Puis, le chef de famille se leva en disant: "Allons! que la
volonté de Dieu soit faite! l’amitié ne se commande pas!"
—Venez souper, Germain, dit la belle-mère. Il est malheureux
que ça ne se soit pas mieux arrangé; mais, enfin, Dieu ne le
voulait pas, à ce qu’il paraît. Il faudra voir ailleurs.
—Oui, ajouta le vieillard, comme dit ma femme, on verra
ailleurs.
Il n’y eut pas d’autre bruit à la maison, et quand, le
lendemain, le petit Pierre se leva avec les alouettes, au
point du jour, n’étant plus excité par les événements
extraordinaires des jours précédents, il retomba dans
l’apathie des petits paysans de son âge, oublia tout ce qui
lui avait trotté par la tête, et ne songea plus qu’à jouer
avec ses frères et à faire l’homme avec les bœufs et les
chevaux.
Germain essaya d’oublier aussi, en se replongeant dans le
travail; mais il devint si triste et si distrait, que tout le
monde le remarqua. Il ne parlait pas à la petite Marie, il ne
la regardait même pas; et pourtant si on lui eût demandé dans
quel pré elle était et par quel chemin elle avait passé, il
n’était point d’heure du jour où il n’eût pu le dire s’il
avait voulu répondre. Il n’avait pas osé demander à ses
parents de la recueillir à la ferme pendant l’hiver, et
pourtant il savait bien qu’elle devait souffrir de la misère.
Mais elle n’en souffrit pas, et la mère Guillette ne put
jamais comprendre comment sa petite provision de bois ne
diminuait point, et comment son hangar se trouvait rempli le
matin lorsqu’elle l’avait laissé presque vide le soir. Il en
fut de même du blé et des pommes de terre. Quelqu’un passait
par la lucarne du grenier et vidait un sac sur le plancher
sans réveiller personne et sans laisser de traces. La vieille
en fut à la fois inquiète et réjouie; elle engagea sa fille à
n’en point parler, disant que si on venait à savoir le miracle
qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcière. Elle
pensait bien que le diable s’en mêlait, mais elle n’était pas
pressée de se brouiller avec lui en appelant les exorcismes du
curé sur sa maison; elle se disait qu’il serait temps, lorsque
Satan viendrait lui demander son âme en retour de ses
bienfaits.
La petite Marie comprenait mieux la vérité, mais elle n’osait
en parler à Germain, de peur de le voir revenir à son idée de
mariage, et elle feignait avec lui de ne s’apercevoir de rien.