Chapter 20 of 21
Appendice — III
11 min read · 2,348 words
LE MARIAGE
Aussitôt le chanvreur tira la cheville de bois qui fermait la
porte à l’intérieur: c’était encore, à cette époque, la seule
serrure connue dans la plupart des habitations de notre
hameau. La bande du fiancé fit irruption dans la demeure de la
fiancée, mais non sans combat; car les garçons cantonnés dans
la maison, même le vieux chanvreur et les vieilles commères se
mirent en devoir de garder le foyer. Le porteur de la broche,
soutenu par les siens, devait arriver à planter le rôti dans
l’âtre. Ce fut une véritable bataille, quoiqu’on s’abstînt de
se frapper et qu’il n’y eût point de colère dans cette lutte.
Mais on se poussait et on se pressait si étroitement, et il y
avait tant d’amour-propre en jeu dans cet essai de forces
musculaires, que les résultats pouvaient être plus sérieux
qu’ils ne le paraissaient à travers les rires et les chansons.
Le pauvre vieux chanvreur, qui se débattait comme un lion, fut
collé à la muraille et serré par la foule, jusqu’à perdre la
respiration. Plus d’un champion renversé fut foulé aux pieds
involontairement, plus d’une main cramponnée à la broche fut
ensanglantée. Ces jeux sont dangereux, et les accidents ont
été assez graves dans les derniers temps pour que nos paysans
aient résolu de laisser tomber en désuétude la cérémonie des
livrées. Je crois que nous avons vu la dernière à la noce de
Françoise Meillant et encore la lutte ne fut-elle que simulée.
Cette lutte fut encore assez passionnée à la noce de Germain.
Il y avait une question de point d’honneur de part et d’autre
à envahir et à défendre le foyer de la Guillette. L’énorme
broche de fer fut tordue comme une vis sous les vigoureux
poignets qui se la disputaient. Un coup de pistolet mit le feu
à une petite provision de chanvre en poupées, placée sur une
claie, au plafond. Cet incident fit diversion, et, tandis que
les uns s’empressaient d’étouffer ce germe d’incendie, le
fossoyeur, qui était grimpé au grenier sans qu’on s’en
aperçût, descendit par la cheminée, et saisit la broche au
moment où le bouvier qui la défendait auprès de l’âtre,
l’élevait au-dessus de sa tête pour empêcher qu’elle ne lui
fût arrachée. Quelque temps avant la prise d’assaut, les
matrones avaient eu le soin d’éteindre le feu, de crainte
qu’en se débattant auprès, quelqu’un ne vînt à y tomber et à
se brûler. Le facétieux fossoyeur, d’accord avec le bouvier,
s’empara donc du trophée sans difficulté et le jeta en travers
sur les _landiers_. C’en était fait! il n’était plus permis d’y
toucher. Il sauta au milieu de la chambre et alluma un reste
de paille, qui entourait la broche, pour faire le simulacre de
la cuisson du rôti, car l’oie était en pièces et jonchait le
plancher de ses membres épars.
Il y eut alors beaucoup de rires et de discussions
fanfaronnes. Chacun montrait les horions qu’il avait reçus, et
comme c’était souvent la main d’un ami qui avait frappé,
personne ne se plaignit ni ne se querella. Le chanvreur, à
demi aplati, se frottait les reins, disant qu’il s’en souciait
fort peu, mais qu’il protestait contre la ruse de son compère
le fossoyeur, et que, s’il n’eût été à demi mort, le foyer
n’eût pas été conquis si facilement. Les matrones balayaient
le pavé, et l’ordre se faisait. La table se couvrait de brocs
de vin nouveau. Quand on eut trinqué ensemble et repris
haleine, le fiancé fut amené au milieu de la chambre, et, armé
d’une baguette, il dut se soumettre à une nouvelle épreuve.
Pendant la lutte, la fiancée avait été cachée avec trois de
ses compagnes par sa mère, sa marraine et ses tantes, qui
avaient fait asseoir les quatre jeunes filles sur un banc,
dans un coin reculé de la salle, et les avaient couvertes d’un
grand drap blanc. Les trois compagnes avaient été choisies de
la même taille que Marie, et leurs cornettes de hauteur
identique, de sorte que le drap leur couvrant la tête et les
enveloppant jusque par-dessous les pieds, il était impossible
de les distinguer l’une de l’autre.
Le fiancé ne devait les toucher qu’avec le bout de sa
baguette, et seulement pour désigner celle qu’il jugeait être
sa femme. On lui donnait le temps d’examiner, mais avec les
yeux seulement, et les matrones, placées à ses côtés,
veillaient rigoureusement à ce qu’il n’y eût point de
supercherie. S’il se trompait, il ne pouvait danser de la
soirée avec sa fiancée, mais seulement avec celle qu’il avait
choisie par erreur.
Germain, se voyant en présence de ces fantômes enveloppés sous
le même suaire, craignait fort de se tromper; et, de fait,
cela était arrivé à bien d’autres, car les précautions étaient
toujours prises avec un soin consciencieux. Le cœur lui
battait. La petite Marie essayait bien de respirer fort et
d’agiter un peu le drap, mais ses malignes rivales en
faisaient autant, poussaient le drap avec leurs doigts, et il
y avait autant de signes mystérieux que de jeunes filles sous
le voile. Les cornettes carrées maintenaient ce voile si
également qu’il était impossible de voir la forme d’un front
dessiné par ses plis.
Germain, après dix minutes d’hésitation, ferma les yeux,
recommanda son âme à Dieu, et tendit la baguette au hasard. Il
toucha le front de la petite Marie, qui jeta le drap loin
d’elle en criant victoire. Il eut alors la permission de
l’embrasser et, l’enlevant dans ses bras robustes, il la porta
au milieu de la chambre, et ouvrit avec elle le bal, qui dura
jusqu’à deux heures du matin.
Alors on se sépara pour se réunir à huit heures. Comme il y
avait un certain nombre de jeunes gens venus des environs, et
qu’on n’avait pas des lits pour tout le monde, chaque invitée
du village reçut dans son lit deux ou trois jeunes compagnes,
tandis que les garçons allèrent pêle-mêle s’étendre sur le
fourrage du grenier de la métairie. Vous pouvez bien penser
que là ils ne dormirent guère, car ils ne songèrent qu’à se
lutiner les uns les autres, à échanger des lazzis et à se
conter de folles histoires. Dans les noces, il y a de rigueur
trois nuits blanches, qu’on ne regrette point.
A l’heure marquée pour le départ, après qu’on eut mangé la
soupe au lait relevée d’une forte dose de poivre, pour se
mettre en appétit, car le repas de noces promettait d’être
copieux, on se rassembla dans la cour de la ferme. Notre
paroisse étant supprimée, c’est à une demi-lieue de chez nous
qu’il fallait aller chercher la bénédiction nuptiale. Il
faisait un beau temps frais, mais les chemins étant fort
gâtés, chacun s’était muni d’un cheval, et chaque homme prit
en croupe une compagne jeune ou vieille. Germain partit sur la
Grise, qui, bien pansée, ferrée à neuf et ornée de rubans,
piaffait et jetait le feu par les naseaux. Il alla chercher sa
fiancée à la chaumière avec son beau-frère Jacques, lequel,
monté sur la vieille Grise, prit la bonne mère Guillette en
croupe tandis que Germain rentra dans la cour de la ferme,
amenant sa chère petite femme d’un air de triomphe.
Puis la joyeuse cavalcade se mit en route, escortée par les
enfants à pied, qui couraient en tirant des coups de pistolet
et faisaient bondir les chevaux. La mère Maurice était montée
sur une petite charrette avec les trois enfants de Germain et
les ménétriers. Ils ouvraient la marche au son des
instruments. Petit-Pierre était si beau, que la vieille grand-
mère en était tout orgueilleuse. Mais l’impétueux enfant ne
tint pas longtemps à ses côtés. A un temps d’arrêt qu’il
fallut faire à mi-chemin pour s’engager dans un passage
difficile, il s’esquiva et alla supplier son père de l’asseoir
devant lui sur la _Grise_.
—Oui-da! répondit Germain, cela va nous attirer de mauvaises
plaisanteries! il ne faut point.
—Je ne me soucie guère de ce que diront les gens de Saint-
Chartier, dit la petite Marie. Prenez-le, Germain, je vous en
prie: je serai encore plus fière de lui que de ma toilette de
noces.
Germain céda, et le beau trio s’élança dans les rangs au galop
triomphant de la _Grise_.
Et, de fait, les gens de Saint-Chartier, quoique très
railleurs et un peu taquins à l’endroit des paroisses
environnantes réunies à la leur, ne songèrent point à rire en
voyant un si beau marié, une si jolie mariée, et un enfant qui
eût fait envie à la femme d’un roi. Petit-Pierre avait un
habit complet de drap bleu barbeau, un gilet rouge si coquet
et si court qu’il ne lui descendait guère au-dessous du
menton. Le tailleur du village lui avait si bien serré les
entournures qu’il ne pouvait rapprocher ses deux petits bras.
Aussi comme il était fier! Il avait un chapeau rond avec une
ganse noir et or, et une plume de paon sortant crânement d’une
touffe de plumes de pintade. Un bouquet de fleurs plus gros
que sa tête lui couvrait l’épaule, et les rubans lui
flottaient jusqu’aux pieds. Le chanvreur, qui était aussi le
barbier et le perruquier de l’endroit, lui avait coupé les
cheveux en rond, en lui couvrant la tête d’une écuelle et
retranchant tout ce qui passait, méthode infaillible pour
assurer le coup de ciseau. Ainsi accoutré, le pauvre enfant
était moins poétique, à coup sûr, qu’avec ses longs cheveux au
vent et sa peau de mouton à la saint Jean-Baptiste; mais il
n’en croyait rien, et tout le monde l’admirait, disant qu’il
avait l’air d’un petit homme. Sa beauté triomphait de tout, et
de quoi ne triompherait pas, en effet, l’incomparable beauté
de l’enfance?
Sa petite sœur Solange avait, pour la première fois de sa vie,
une cornette à la place du béguin d’indienne que portent les
petites filles jusqu’à l’âge de deux ou trois ans. Et quelle
cornette! plus haute et plus large que tout le corps de la
pauvrette. Aussi comme elle se trouvait belle! Elle n’osait
pas tourner la tête, et se tenait toute raide, pensant qu’on
la prendrait pour la mariée.
Quant au petit Sylvain, il était encore en robe, et, endormi
sur les genoux de sa grand’mère, il ne se doutait guère de ce
que c’est qu’une noce.
Germain regardait ses enfants avec amour, et, en arrivant à la
mairie, il dit à sa fiancée:
—Tiens, Marie, j’arrive là un peu plus content que le jour où
je t’ai ramenée chez nous, des bois de Chanteloube, croyant
que tu ne m’aimerais jamais; je te pris dans mes bras pour te
mettre à terre comme à présent; mais je pensais que nous ne
nous retrouverions plus jamais sur la pauvre bonne Grise avec
cet enfant sur nos genoux. Tiens, je t’aime tant, j’aime tant
ces pauvres petits, je suis si heureux que tu m’aimes, et que
tu les aimes, et que mes parents t’aiment, et j’aime tant ta
mère et mes amis, et tout le monde aujourd’hui, que je
voudrais avoir trois ou quatre cœurs pour y suffire. Vrai,
c’est trop peu d’un pour y loger tant d’amitiés et tant de
contentement! J’en ai comme mal à l’estomac.
Il y eut une foule à la porte de la mairie et de l’église pour
regarder la jolie mariée. Pourquoi ne dirions-nous pas son
costume? il lui allait si bien! Sa cornette de mousseline
claire et brodée partout, avait les barbes garnies de
rientelle. Dans ce temps-là les paysannes ne se permettaient
pas de montrer un seul cheveu; et quoiqu’elles cachent sous
leurs cornettes de magnifiques chevelures roulées dans des
rubans de fil blanc pour soutenir la coiffe, encore
aujourd’hui ce serait une action indécente et honteuse que de
se montrer aux hommes la tête nue. Cependant elles se
permettent à présent de laisser sur le front un mince bandeau
qui les embellit beaucoup. Mais je regrette la coiffure
classique de mon temps: ces dentelles blanches à cru sur la
peau avaient un caractère d’antique chasteté qui me semblait
plus solennel, et quand une figure était belle ainsi, c’était
d’une beauté dont rien ne peut exprimer le charme et la
majesté naïve.
La petite Marie portait encore cette coiffure, et son front
était si blanc et si pur, qu’il défiait le blanc du linge de
l’assombrir. Quoiqu’elle n’eût pas fermé l’œil de la nuit,
l’air du matin et surtout la joie intérieure d’une âme aussi
limpide que le ciel, et puis encore un peu de flamme secrète,
contenue par la pudeur de l’adolescence, lui faisaient monter
aux joues un éclat aussi suave que la fleur du pêcher aux
premiers rayons d’avril.
Son fichu blanc, chastement croisé sur son sein, ne laissait
voir que les contours délicats d’un cou arrondi comme celui
d’une tourterelle; son déshabillé de drap fin vert-myrte
dessinait sa petite taille, qui semblait parfaite, mais qui
devait grandir et se développer encore, car elle n’avait pas
dix-sept ans. Elle portait un tablier de soie violet-pensée,
avec la bavette, que nos villageoises ont eu le tort de
supprimer et qui donnait tant d’élégance et de modestie à la
poitrine. Aujourd’hui elles étalent leur fichu avec plus
d’orgueil, mais il n’y a plus dans leur toilette cette fine
fleur d’antique pudicité qui les faisait ressembler à des
vierges d’Holbein. Elles sont plus coquettes, plus gracieuses.
Le bon genre autrefois était une sorte de raideur sévère qui
rendait leur rare sourire plus profond et plus idéal.
A l’offrande, Germain mit, selon l’usage, le _treizain_, c’est-
à-dire treize pièces d’argent, dans la main de sa fiancée. Il
lui passa au doigt une bague d’argent, d’une forme invariable
depuis des siècles, mais que _l’alliance d’or_ a remplacée
désormais. Au sortir de l’église, Marie lui dit tout bas:
—Est-ce bien la bague que je souhaitais? celle que je vous ai
demandée, Germain?
—Oui, répondit-il, celle que ma Catherine avait au doigt
lorsqu’elle est morte. C’est la même bague pour mes deux
mariages.
—Je vous remercie, Germain, dit la jeune femme d’un ton
sérieux et pénétré. Je mourrai avec, et si c’est avant vous,
vous la garderez pour le mariage de votre petite Solange.