Chapter 1 of 21
Partie 1 — 1
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L’AUTEUR AU LECTEUR
A la sueur de ton visaige
Tu gagnerois ta pauvre vie,
Après long travail et usaige,
Voicy la _mort_ qui te convie.
Le quatrain en vieux français, placé au-dessous d’une
composition d’Holbein, est d’une tristesse profonde dans sa
naïveté. La gravure représente un laboureur conduisant sa
charrue au milieu d’un champ. Une vaste campagne s’étend au
loin, on y voit de pauvres cabanes; le soleil se couche
derrière la colline. C’est la fin d’une rude journée de
travail. Le paysan est vieux, trapu, couvert de haillons.
L’attelage de quatre chevaux qu’il pousse en avant est maigre,
exténué; le soc s’enfonce dans un fonds raboteux et rebelle.
Un seul être est allègre et ingambe dans cette scène de _sueur
et usaige_. C’est un personnage fantastique, un squelette armé
d’un fouet, qui court dans le sillon à côté des chevaux
effrayés et les frappe, servant de valet de charrue au vieux
laboureur. C’est la mort, ce spectre qu’Holbein a introduit
allégoriquement dans la succession de sujets philosophiques et
religieux, à la fois lugubres et bouffons, intitulée les
_Simulachres de la mort_.
Dans cette collection, ou plutôt dans cette vaste composition
où la mort, jouant son rôle à toutes les pages, est le lien et
la pensée dominante, Holbein a fait comparaître les
souverains, les pontifes, les amants, les joueurs, les
ivrognes, les nonnes, les courtisanes, les brigands, les
pauvres, les guerriers, les moines, les juifs, les voyageurs,
tout le monde de son temps et du nôtre; et partout le spectre
de la mort raille, menace et triomphe. D’un seul tableau elle
est absente. C’est celui où le pauvre Lazare, couché sur un
fumier à la porte du riche, déclare qu’il ne la craint pas,
sans doute parce qu’il n’a rien à perdre et que sa vie est une
mort anticipée.
Cette pensée stoïcienne du christianisme demi-païen de la
Renaissance est-elle bien consolante, et les âmes religieuses
y trouvent-elles leur compte? L’ambitieux, le fourbe, le
tyran, le débauché, tous ces pécheurs superbes qui abusent de
la vie, et que la mort tient par les cheveux, vont être punis,
sans doute; mais l’aveugle, le mendiant, le fou, le pauvre
paysan, sont-ils dédommagés de leur longue misère par la seule
réflexion que la mort n’est pas un mal pour eux? Non! Une
tristesse implacable, une effroyable fatalité pèse sur l’œuvre
de l’artiste. Cela ressemble à une malédiction amère lancée
sur le sort de l’humanité.
C’est bien là la satire douloureuse, la peinture vraie de la
société qu’Holbein avait sous les yeux. Crime et malheur,
voilà ce qui le frappait; mais nous, artistes d’un autre
siècle, que peindrons-nous? Chercherons-nous dans la pensée de
la mort la rémunération de l’humanité présente? l’invoquerons-
nous comme le châtiment de l’injustice et le dédommagement de
la souffrance?
Non, nous n’avons plus affaire à la mort, mais à la vie. Nous
ne croyons plus ni au néant de la tombe, ni au salut acheté
par un renoncement forcé; nous voulons que la vie soit bonne,
parce que nous voulons qu’elle soit féconde. Il faut que
Lazare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se réjouisse
plus de la mort du riche. Il faut que tous soient heureux,
afin que le bonheur de quelques-uns ne soit pas criminel et
maudit de Dieu. Il faut que le laboureur, en semant son blé,
sache qu’il travaille à l’œuvre de vie, et non qu’il se
réjouisse de ce que la mort marche à ses côtés. Il faut enfin
que la mort ne soit plus ni le châtiment de la prospérité, ni
la consolation de la détresse. Dieu ne l’a destinée ni à
punir, ni à dédommager de la vie; car il a béni la vie, et la
tombe ne doit pas être un refuge où il soit permis d’envoyer
ceux qu’on ne veut pas rendre heureux.
Certains artistes de notre temps, jetant un regard sérieux sur
ce qui les entoure, s’attachent à peindre la douleur,
l’abjection de la misère, le fumier de Lazare. Ceci peut être
du domaine de l’art et de la philosophie; mais en peignant la
misère si laide, si avilie, parfois si vicieuse et si
criminelle, leur but est-il atteint, et l’effet en est-il
salutaire, comme ils le voudraient? Nous n’osons pas nous
prononcer là-dessus. On peut nous dire qu’en montrant ce
gouffre creusé sous le sol fragile de l’opulence, ils
effraient le mauvais riche, comme, au temps de la danse
macabre, on lui montrait sa fosse béante et la mort prête à
l’enlacer dans ses bras immondes. Aujourd’hui on lui montre le
bandit crochetant sa porte et l’assassin guettant son sommeil.
Nous confessons que nous ne comprenons pas trop comment on le
réconciliera avec l’humanité qu’il méprise, comment on le
rendra sensible aux douleurs du pauvre qu’il redoute, en lui
montrant ce pauvre sous la fourre du forçat évadé et du rôdeur
de nuit. L’affreuse mort, grinçant des dents et jouant du
violon dans les images d’Holbein et de ses devanciers, n’a pas
trouvé moyen, sous cet aspect, de convertir les pervers et de
consoler les victimes. Est-ce que notre littérature ne
procéderait pas un peu en ceci comme les artistes du moyen âge
et de la Renaissance?
Les buveurs d’Holbein remplissent leurs coupes avec une sorte
de fureur pour écarter l’idée de la mort, qui, invisible pour
eux, leur sert d’échanson. Les mauvais riches d’aujourd’hui
demandent des fortifications et des canons pour écarter l’idée
d’une jacquerie, que l’art leur montre travaillant dans
l’ombre, en détail, en attendant le moment de fondre sur
l’état social. L’Eglise du moyen âge répondait aux terreurs
des puissants de la terre par la vente des indulgences. Le
gouvernement d’aujourd’hui calme l’inquiétude des riches en
leur faisant payer beaucoup de gendarmes et de geôliers, de
baïonnettes et de prisons.
Albert Dürer, Michel-Ange, Holbein, Callot, Goya, ont fait de
puissantes satires des maux de leur siècle et de leur pays. Ce
sont des œuvres immortelles, des pages historiques d’une
valeur incontestable; nous ne voulons donc pas dénier aux
artistes le droit de sonder les plaies de la société et de les
mettre à nu sous nos yeux; mais n’y a-t-il pas autre chose à
faire maintenant que la peinture d’épouvante et de menace?
Dans cette littérature de mystères d’iniquité, que le talent
et l’imagination ont mise à la mode, nous aimons mieux les
figures douces et suaves que les scélérats à effet dramatique.
Celles-là peuvent entreprendre et amener des conversions; les
autres font peur, et la peur ne guérit pas l’égoïsme, elle
l’augmente.
Nous croyons que la mission de l’art est une mission de
sentiment et d’amour, que le roman d’aujourd’hui devrait
remplacer la parabole et l’apologue des temps naïfs, et que
l’artiste a une tâche plus large et plus poétique que celle de
proposer quelques mesures de prudence et de conciliation pour
atténuer l’effroi qu’inspirent ses peintures. Son but devrait
être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et, au
besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un
peu. L’art n’est pas une étude de la réalité positive; c’est
une recherche de la vérité idéale, et le _Vicaire de Wakefield_
fut un livre plus utile et plus sain à l’âme que le _Paysan
perverti_ et les _Liaisons dangereuses_.
Lecteurs, pardonnez-moi ces réflexions, et veuillez les
accepter en manière de préface. Il n’y en aura point dans
l’historiette que je vais vous raconter, et elle sera si
courte et si simple que j’avais besoin de m’en excuser
d’avance, en vous disant ce que je pense des histoires
terribles.
C’est à propos d’un laboureur que je me suis laissé entraîner
à cette digression. C’est l’histoire d’un laboureur
précisément que j’avais l’intention de vous dire et que je
vous dirai tout à l’heure.