Chapter 11 of 21
Partie 1 — XI
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A LA BELLE ETOILE
Pour le coup j’y renonce! dit Germain en frappant du pied.
On nous a jeté un sort, c’est bien sûr, et nous ne sortirons
d’ici qu’au grand jour. Il faut que cet endroit soit endiablé.
—Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit Marie, et prenons-
en notre parti. Nous ferons un plus grand feu, l’enfant est si
bien enveloppé qu’il ne risque rien, et pour passer une nuit
dehors nous n’en mourrons point. Où avez-vous caché la bâtine,
Germain? Au milieu des grands houx, grand étourdi! C’est
commode pour aller la reprendre!
—Tiens l’enfant, prends-le, que je retire son lit des
broussailles; je ne veux pas que tu te piques les mains.
—C’est fait, voici le lit, et quelques piqûres ne sont pas
des coups de sabre, reprit la brave petite fille.
Elle procéda de nouveau au coucher du petit Pierre, qui était
si bien endormi cette fois qu’il ne s’aperçut en rien de ce
nouveau voyage. Germain mit tant de bois au feu que toute la
forêt en resplendit à la ronde; mais la petite Marie n’en
pouvait plus, et quoiqu’elle ne se plaignît de rien, elle ne
se soutenait plus sur ses jambes. Elle était pâle et ses dents
claquaient de froid et de faiblesse. Germain la prit dans ses
bras pour la réchauffer; et l’inquiétude, la compassion, des
mouvements de tendresse irrésistible s’emparant de son cœur,
firent taire ses sens. Sa langue se délia comme par miracle,
et toute honte cessant:
—Marie, lui dit-il, tu me plais, et je suis bien malheureux
de ne pas te plaire. Si tu voulais m’accepter pour ton mari,
il n’y aurait ni beau-père, ni parents, ni voisins, ni
conseils qui pussent m’empêcher de me donner à toi. Je sais
que tu rendrais mes enfants heureux, que tu leur apprendrais à
respecter le souvenir de leur mère, et, ma conscience étant en
repos, je pourrais contenter mon cœur. J’ai toujours eu de
l’amitié pour toi, et à présent je me sens si amoureux que si
tu me demandais de faire toute ma vie tes mille volontés, je
te le jurerais sur l’heure. Vois, je t’en prie, comme je
t’aime, et tâche d’oublier mon âge. Pense que c’est une fausse
idée qu’on se fait quand on croit qu’un homme de trente ans
est vieux. D’ailleurs je n’ai que vingt-huit ans! une jeune
fille craint de se faire critiquer en prenant un homme qui a
dix ou douze ans de plus qu’elle, parce que ce n’est pas la
coutume du pays; mais j’ai entendu dire que dans d’autres pays
on ne regardait point à cela; qu’au contraire on aimait mieux
donner pour soutien, à une jeunesse, un homme raisonnable et
d’un courage bien éprouvé qu’un jeune gars qui peut se
déranger, et, de bon sujet qu’on le croyait, devenir un
mauvais garnement. D’ailleurs, les années ne font pas toujours
l’âge. Cela dépend de la force et de la santé qu’on a. Quand
un homme est usé par trop de travail et de misère ou par la
mauvaise conduite, il est vieux avant vingt-cinq ans. Au lieu
que moi... Mais tu ne m’écoutes pas, Marie.
—Si fait, Germain, je vous entends bien, répondit la petite
Marie, mais je songe à ce que m’a toujours dit ma mère: c’est
qu’une femme de soixante ans est bien à plaindre quand son
mari en a soixante-dix ou soixante-quinze, et qu’il ne peut
plus travailler pour la nourrir. Il devient infirme, et il
faut qu’elle le soigne à l’âge où elle commencerait elle-même
à avoir grand besoin de ménagement et de repos. C’est ainsi
qu’on arrive à finir sur la paille.
—Les parents ont raison de dire cela, j’en conviens, Marie,
reprit Germain; mais enfin ils sacrifieraient tout le temps de
la jeunesse, qui est le meilleur, à prévoir ce qu’on deviendra
à l’âge où l’on n’est plus bon à rien, et où il est
indifférent de finir d’une manière ou d’une autre. Mais moi,
je ne suis pas dans le danger de mourir de faim sur mes vieux
jours. Je suis à même d’amasser quelque chose, puisque, vivant
avec les parents de ma femme, je travaille beaucoup et ne
dépense rien. D’ailleurs, je t’aimerai tant, vois-tu, que ça
m’empêchera de vieillir. On dit que quand un homme est
heureux, il se conserve, et je sens bien que je suis plus
jeune que Bastien pour t’aimer; car il ne t’aime pas, lui, il
est trop bête, trop enfant pour comprendre comme tu es jolie
et bonne, et faite pour être recherchée. Allons, Marie, ne me
déteste pas, je ne suis pas un méchant homme: j’ai rendu ma
Catherine heureuse, elle a dit devant Dieu à son lit de mort
qu’elle n’avait jamais eu de moi que du contentement, et elle
m’a recommandé de me remarier. Il semble que son esprit ait
parlé ce soir à son enfant, au moment où il s’est endormi.
Est-ce que tu n’as pas entendu ce qu’il disait? et comme sa
petite bouche tremblait, pendant que ses yeux regardaient en
l’air quelque chose que nous ne pouvions pas voir! Il voyait
sa mère, sois-en sûre, et c’était elle qui lui faisait dire
qu’il te voulait pour la remplacer.
—Germain, répondit Marie, tout étonnée et toute pensive, vous
parlez honnêtement et tout ce que vous dites est vrai. Je suis
sûre que je ferais bien de vous aimer, si ça ne mécontentait
pas trop vos parents: mais que voulez-vous que j’y fasse? le
cœur ne m’en dit pas pour vous. Je vous aime bien, mais
quoique votre âge ne vous enlaidisse pas, il me fait peur. Il
me semble que vous êtes quelque chose pour moi, comme un oncle
ou un parrain; que je vous dois le respect, et que vous auriez
des moments où vous me traiteriez comme une petite fille
plutôt que comme votre femme et votre égale. Enfin, mes
camarades se moqueraient peut-être de moi, et quoique ça soit
une sottise de faire attention à cela, je crois que je serais
honteuse et un peu triste le jour de mes noces.
—Ce sont là des raisons d’enfant; tu parles tout à fait comme
un enfant, Marie!
—Eh bien! oui, je suis un enfant, dit-elle, et c’est à cause
de cela que je crains un homme trop raisonnable. Vous voyez
bien que je suis trop jeune pour vous, puisque déjà vous me
reprochez de parler sans raison! Je ne puis pas avoir plus de
raison que mon âge n’en comporte.
—Hélas! mon Dieu, que je suis donc à plaindre d’être si
maladroit et de dire si mal ce que je pense! s’écria Germain.
Marie, vous ne m’aimez pas, voilà le fait; vous me trouvez
trop simple et trop lourd. Si vous m’aimiez un peu, vous ne
verriez pas si clairement mes défauts. Mais vous ne m’aimez
pas, voilà!
—Eh bien! ce n’est pas ma faute, répondit-elle, un peu
blessée de ce qu’il ne la tutoyait plus; j’y fais mon possible
en vous écoutant, mais plus je m’y essaie et moins je peux me
mettre dans la tête que nous devions être mari et femme.
Germain ne répondit pas. Il mit sa tête dans ses deux mains et
il fut impossible à la petite Marie de savoir s’il pleurait,
s’il boudait, ou s’il était endormi. Elle fut un peu inquiète
de le voir si morne et de ne pas deviner ce qui roulait dans
son esprit; mais elle n’osa pas lui parler davantage, et comme
elle était trop étonnée de ce qui venait de se passer pour
avoir envie de se rendormir, elle attendit le jour avec
impatience, soignant toujours le feu et veillant l’enfant,
dont Germain paraissait ne plus se souvenir. Cependant Germain
ne dormait point; il ne réfléchissait pas à son sort, et ne
faisait ni projets de courage, ni plans de séduction. Il
souffrait, il avait une montagne d’ennui sur le cœur. Il aurait
voulu être mort. Tout paraissait devoir tourner mal pour lui,
et s’il eût pu pleurer il ne l’aurait pas fait à demi. Mais il
y avait un peu de colère contre lui-même, mêlée à sa peine, et
il étouffait sans pouvoir et sans vouloir se plaindre.
Quand le jour fut venu et que les bruits de la campagne
l’annoncèrent à Germain, il sortit son visage de ses mains et
se leva. Il vit que la petite Marie n’avait pas dormi non
plus, mais il ne sut rien lui dire pour marquer sa
sollicitude. Il était tout à fait découragé. Il cacha de
nouveau le bât de la Grise dans les buissons, prit son sac sur
son épaule, et tenant son fils par la main:
—A présent, Marie, dit-il, nous allons tâcher d’achever notre
voyage. Veux-tu que je te conduise aux Ormeaux?
—Nous sortirons du bois ensemble, lui répondit-elle, et quand
nous saurons où nous sommes, nous irons chacun de notre côté.
Germain ne répondit pas. Il était blessé de ce que la jeune
fille ne lui demandait pas de la mener jusqu’aux Ormeaux, et
il ne s’apercevait pas qu’il le lui avait offert d’un ton qui
semblait provoquer un refus.
Un bûcheron qu’ils rencontrèrent au bout de deux cents pas les
mit dans le bon chemin, et leur dit qu’après avoir passé la
grande prairie ils n’avaient qu’à prendre, l’un tout droit,
l’autre sur la gauche, pour gagner leurs différents gîtes, qui
étaient d’ailleurs si voisins qu’on voyait distinctement les
maisons de Fourche de la ferme des Ormeaux, et réciproquement.
Puis, quand ils eurent remercié et dépassé le bûcheron, celui-
ci les rappela pour leur demander s’ils n’avaient pas perdu un
cheval.
—J’ai trouvé, leur dit-il, une belle jument grise dans ma
cour, où peut-être le loup l’aura forcée de chercher un
refuge. Mes chiens ont _jappé à nuitée_, et au point du jour
j’ai vu la bête chevaline sous mon hangar; elle y est encore.
Allons-y, et si vous la reconnaissez, emmenez-la.
Germain ayant donné d’avance le signalement de la Grise et
s’étant convaincu qu’il s’agissait bien d’elle, se mit en
route pour aller rechercher son bât. La petite Marie lui
offrit alors de conduire son enfant aux Ormeaux, où il
viendrait le reprendre lorsqu’il aurait fait son entrée à
Fourche.
—Il est un peu malpropre après la nuit que nous avons passée,
dit-elle. Je nettoierai ses habits, je laverai son joli
museau, je le peignerai, et, quand il sera beau et brave, vous
pourrez le présenter à votre nouvelle famille.
—Et qui te dit que je veuille aller à Fourche? répondit
Germain avec humeur. Peut-être n’irai-je pas!
—Si fait, Germain, vous devez y aller, vous irez, reprit la
jeune fille.
—Tu es bien pressée que je me marie avec une autre, afin
d’être sûre que je ne t’ennuierai plus?
—Allons, Germain, ne pensez plus à cela: c’est une idée qui
vous est venue dans la nuit, parce que cette mauvaise aventure
avait un peu dérangé vos esprits. Mais à présent il faut que
la raison vous revienne; je vous promets d’oublier ce que vous
m’avez dit et de n’en jamais parler à personne.
—Eh! parles-en si tu veux. Je n’ai pas l’habitude de renier
mes paroles. Ce que je t’ai dit était vrai, honnête, et je
n’en rougirai devant personne.
—Oui; mais si votre femme savait qu’au moment d’arriver, vous
avez pensé à une autre, ça la disposerait mal pour vous. Ainsi
faites attention aux paroles que vous direz maintenant; ne me
regardez pas comme ça devant le monde, avec un air tout
singulier. Songez au père Maurice qui compte sur votre
obéissance, et qui serait bien en colère contre moi si je vous
détournais de faire sa volonté. Bonjour, Germain; j’emmène
Petit-Pierre afin de vous forcer d’aller à Fourche. C’est un
gage que je vous garde.
—Tu veux donc aller avec elle? dit le laboureur à son fils,
en voyant qu’il s’attachait aux mains de la petite Marie, et
qu’il la suivait résolument.
—Oui, père, répondit l’enfant qui avait écouté et compris à
sa manière ce qu’on venait de dire sans méfiance devant lui.
Je m’en vais avec ma Marie mignonne: tu viendras me chercher
quand tu auras fini de te marier; mais je veux que Marie reste
ma petite mère.
—Tu vois bien qu’il le veut, lui! dit Germain à la jeune
fille. Ecoute, Petit-Pierre, ajouta-t-il, moi je le souhaite,
qu’elle soit ta mère et qu’elle reste toujours avec toi: c’est
elle qui ne le veut pas. Tâche qu’elle raccorde ce qu’elle me
refuse.
—Sois tranquille, mon père, je lui ferai dire oui: la petite
Marie fait toujours ce que je veux.
Il s’éloigna avec la jeune fille. Germain resta seul, plus
triste, plus irrésolu que jamais.