Chapter 12 of 21
Partie 1 — XII
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LA LIONNE DU VILLAGE
Cependant, quand il eut réparé le désordre du voyage dans ses
vêtements et dans l’équipage de son cheval, quand il fut monté
sur la Grise et qu’on lui eut indiqué le chemin de Fourche, il
pensa qu’il n’y avait plus à reculer, et qu’il fallait oublier
cette nuit d’agitations comme un rêve dangereux.
Il trouva le père Léonard au seuil de sa maison blanche, assis
sur un beau banc de bois peint en vert-épinard. Il y avait six
marches de pierre disposées en perron, ce qui faisait voir que
la maison avait une cave. Le mur du jardin et de la chènevière
était crépi à chaux et à sable. C’était une belle habitation;
il s’en fallait de peu pour qu’on ne la prît pour une maison
de bourgeois.
Le futur beau-père vint au-devant de Germain, et après lui
avoir demandé, pendant cinq minutes, des nouvelles de toute sa
famille, il ajouta la phrase consacrée à questionner poliment
ceux qu’on rencontre, sur le but de leur voyage: _Vous êtes
donc venu pour vous promener par ici?_
—Je suis venu vous voir, répondit le laboureur, et vous
présenter ce petit cadeau de gibier de la part de mon beau-
père, en vous disant, aussi de sa part, que vous devez savoir
dans quelles intentions je viens chez vous.
—Ah! ah! dit le père Léonard en riant et en frappant sur son
estomac rebondi, je vois, j’entends, j’y suis! Et, clignant de
l’œil, il ajouta: Vous ne serez pas le seul à faire vos
compliments, mon jeune homme. Il y en a déjà trois à la maison
qui attendent comme vous. Moi, je ne renvoie personne, et je
serais bien embarrassé de donner tort ou raison à quelqu’un,
car ce sont tous de bons partis. Pourtant, à cause du père
Maurice et de la qualité des terres que vous cultivez,
j’aimerais mieux que ce fût vous. Mais ma fille est majeure et
maîtresse de son bien; elle agira donc selon son idée. Entrez,
faites-vous connaître; je souhaite que vous ayez le bon
numéro!
—Pardon, excuse, répondit Germain, fort surpris de se trouver
en surnuméraire là ou il avait compté d’être seul. Je ne
savais pas que votre fille fût déjà pourvue de prétendants, et
je n’étais pas venu pour la disputer aux autres.
—Si vous avez cru que, parce que vous tardiez à venir,
répondit, sans perdre sa bonne humeur, le père Léonard, ma
fille se trouvait au dépourvu, vous vous êtes grandement
trompé, mon garçon. La Catherine a de quoi attirer les
épouseurs, et elle n’aura que l’embarras du choix. Mais entrez
à la maison, vous dis-je, et ne perdez pas courage. C’est une
femme qui vaut la peine d’être disputée.
Et poussant Germain par les épaules avec une rude gaieté:
—Allons, Catherine, s’écria-t-il en entrant dans la maison,
en voilà un de plus!
Cette manière joviale mais grossière d’être présenté à la
veuve, en présence de ses autres soupirants, acheva de
troubler et de mécontenter le laboureur. Il se sentit gauche et
resta quelques instants sans oser lever les yeux sur la belle
et sur sa cour.
La veuve Guérin était bien faite et ne manquait pas de
fraîcheur. Mais elle avait une expression de visage et une
toilette qui déplurent tout d’abord à Germain. Elle avait
l’air hardi et content d’elle-même, et ses cornettes garnies
d’un triple rang de dentelle, son tablier de soie, et son
fichu de blonde noire étaient peu en rapport avec l’idée qu’il
s’était faite d’une veuve sérieuse et rangée.
Cette recherche d’habillement et ces manières dégagées la lui
firent trouver vieille et laide, quoiqu’elle ne fût ni l’un ni
l’autre. Il pensa qu’une si jolie parure et des manières si
enjouées siéraient à l’âge et à l’esprit de la petite Marie,
mais que cette veuve avait la plaisanterie lourde et hasardée,
et qu’elle portait sans distinction ses beaux atours.
Les trois prétendants étaient assis à une table chargée de
vins et de viandes, qui étaient là en permanence pour eux
toute la matinée du dimanche; car le père Léonard aimait à
faire montre de sa richesse, et la veuve n’était pas fâchée
non plus d’étaler sa belle vaisselle, et de tenir table comme
une rentière. Germain, tout simple et confiant qu’il était,
observa les choses avec assez de pénétration, et pour la
première fois de sa vie il se tint sur la défensive en
trinquant. Le père Léonard l’avait forcé de prendre place avec
ses rivaux, et, s’asseyant lui-même vis-à-vis de lui, il le
traitait de son mieux et s’occupait de lui avec prédilection.
Le cadeau de gibier, malgré la brèche que Germain y avait
faite pour son propre compte, était encore assez copieux pour
produire de l’effet. La veuve y parut sensible, et les
prétendants y jetèrent un coup d’œil de dédain.
Germain se sentait mal à l’aise en cette compagnie et ne
mangeait pas de bon cœur. Le père Léonard l’en plaisanta.
—Vous voilà bien triste, lui dit-il, et vous boudez contre
votre verre. Il ne faut pas que l’amour vous coupe l’appétit,
car un galant à jeun ne sait point trouver de jolies paroles
comme celui qui s’est éclairci les idées avec une petite
pointe de vin. Germain fut mortifié qu’on le supposât déjà
amoureux, et l’air maniéré de la veuve, qui baissa les yeux en
souriant, comme une personne sûre de son fait, lui donna
l’envie de protester contre sa prétendue défaite; mais il
craignit de paraître incivil, sourit et prit patience.
Les galants de la veuve lui parurent trois rustres. Il fallait
qu’ils fussent bien riches pour qu’elle admît leurs
prétentions. L’un avait plus de quarante ans et était quasi
aussi gros que le père Léonard; un autre était borgne et
buvait tant qu’il en était abruti; le troisième était jeune et
assez joli garçon; mais il voulait faire de l’esprit et disait
des choses si plates que cela faisait pitié. Pourtant la veuve
en riait comme si elle eût admiré toutes ces sottises, et, en
cela, elle ne faisait pas preuve de goût. Germain crut d’abord
qu’elle en était coiffée; mais bientôt il s’aperçut qu’il
était lui-même encouragé d’une manière particulière, et qu’on
souhaitait qu’il se livrât davantage. Ce lui fut une raison
pour se sentir et se montrer plus froid et plus grave.
L’heure de la messe arriva, et on se leva de table pour s’y
rendre ensemble. Il fallait aller jusqu’à Mers, à une bonne
demi-lieue de là, et Germain était si fatigué qu’il eût fort
souhaité avoir le temps de faire un somme auparavant; mais il
n’avait pas coutume de manquer la messe, et il se mit en route
avec les autres.
Les chemins étaient couverts de monde, et la veuve marchait
d’un air fier, escortée de ses trois prétendants, donnant le
bras tantôt à l’un, tantôt à l’autre, se rengorgeant et
portant haut la tête. Elle eût fort souhaité produire le
quatrième aux yeux des passants; mais Germain trouva si
ridicule d’être traîné ainsi de compagnie par un cotillon, à
la vue de tout le monde, qu’il se tint à distance convenable,
causant avec le père Léonard, et trouvant moyen de le
distraire et de l’occuper assez pour qu’ils n’eussent point
l’air de faire partie de la bande.