Chapter 17 of 21
Partie 1 — XVII
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LA PETITE MARIE
Enfin, le dimanche matin, au sortir de la messe, sa belle-mère
lui demanda ce qu’il avait obtenu de sa bonne amie depuis la
conversation dans le verger.
—Mais, rien du tout, répondit-il. Je ne lui ai pas parlé.
—Comment donc voulez-vous la persuader si vous ne lui parlez
pas?
—Je ne lui ai parlé qu’une fois, répondit Germain. C’est
quand nous avons été ensemble à Fourche; et, depuis ce temps-
là, je ne lui ai pas dit un seul mot. Son refus m’a fait tant
de peine que j’aime mieux ne pas l’entendre recommencer à me
dire qu’elle ne m’aime pas.
—Eh bien, mon fils, il faut lui parler maintenant; votre
beau-père vous autorise à le faire. Allez, décidez-vous! je
vous le dis, et, s’il le faut, je le veux; car vous ne pouvez
pas rester dans ce doute-là.
Germain obéit. Il arriva chez la Guillette, la tête basse et
l’air accablé. La petite Marie était seule au coin du feu, si
pensive qu’elle n’entendit pas venir Germain. Quand elle le
vit devant elle, elle sauta de surprise sur sa chaise, et
devint toute rouge.
—Petite Marie, lui dit-il en s’asseyant auprès d’elle, je
viens te faire de la peine et t’ennuyer, je le sais bien: mais
_l’homme et la femme de chez nous_ (désignant ainsi, selon
l’usage, les chefs de famille) veulent que je te parle et que
je te demande de m’épouser. Tu ne le veux pas, toi, je m’y
attends.
—Germain, répondit la petite Marie, c’est donc décidé que
vous m’aimez?
—Ça te fâche, je le sais, mais ce n’est pas ma faute: si tu
pouvais changer d’avis, je serais trop content, et sans doute
je ne mérite pas que cela soit. Voyons, regarde-moi, Marie, je
suis donc bien affreux?
—Non, Germain, répondit-elle en souriant, vous êtes plus beau
que moi.
—Ne te moque pas; regarde-moi avec indulgence; il ne me
manque encore ni un cheveu ni une dent. Mes yeux te disent que
je t’aime. Regarde-moi donc dans les yeux, ça y est écrit, et
toute fille sait lire dans cette écriture-là.
Marie regarda dans les yeux de Germain avec son assurance
enjouée; puis, tout à coup, elle détourna la tête et se mit à
trembler.
—Ah! mon Dieu! je te fais peur, dit Germain, tu me regardes
comme si j’étais le fermier des Ormeaux. Ne me crains pas, je
t’en prie, cela me fait trop de mal. Je ne te dirai pas de
mauvaises paroles, moi; je ne t’embrasserai pas malgré toi, et
quand tu voudras que je m’en aille, tu n’auras qu’à me montrer
la porte. Voyons, faut-il que je sorte pour que tu finisses de
trembler?
Marie tendit la main au laboureur, mais sans détourner sa tête
penchée vers le foyer, et sans dire un mot.
—Je comprends, dit Germain; tu me plains, car tu es bonne; tu
es fâchée de me rendre malheureux: mais tu ne peux pourtant
pas m’aimer?
—Pourquoi me dites-vous de ces choses-là, Germain? répondit
enfin la petite Marie, vous voulez donc me faire pleurer?
—Pauvre petite fille, tu as bon cœur, je le sais; mais tu ne
m’aimes pas, et tu me caches ta figure parce que tu crains de
me laisser voir ton déplaisir et ta répugnance. Et moi, je
n’ose pas seulement te serrer la main! Dans le bois, quand mon
fils dormait, et que tu dormais aussi, j’ai failli t’embrasser
tout doucement. Mais je serais mort de honte plutôt que de te
le demander, et j’ai autant souffert dans cette nuit-là qu’un
homme qui brûlerait à petit feu. Depuis ce temps-là j’ai rêvé
à toi toutes les nuits. Ah! comme je t’embrassais, Marie! Mais
toi, pendant ce temps-là, tu dormais sans rêver. Et, à
présent, sais-tu ce que je pense? c’est que si tu te
retournais pour me regarder avec les yeux que j’ai pour toi,
et si tu approchais ton visage du mien, je crois que j’en
tomberais mort de joie. Et toi, tu penses que si pareille
chose t’arrivait tu en mourrais de colère et de honte!
Germain parlait comme dans un rêve sans entendre ce qu’il
disait. La petite Marie tremblait toujours; mais comme il
tremblait encore davantage, il ne s’en apercevait plus. Tout à
coup elle se retourna; elle était toute en larmes et le
regardait d’un air de reproche. Le pauvre laboureur crut que
c’était le dernier coup, et, sans attendre son arrêt, il se
leva pour partir; mais la jeune fille l’arrêta en l’entourant
de ses deux bras, et, cachant sa tête dans son sein:
—Ah! Germain, lui dit-elle en sanglotant, vous n’avez donc
pas deviné que je vous aime?
Germain serait devenu fou, si son fils, qui le cherchait et
qui entra dans la chaumière au grand galop sur un bâton, avec
sa petite sœur en croupe qui fouettait avec une branche
d’osier ce coursier imaginaire, ne l’eût rappelé à lui-même.
Il le souleva dans ses bras, et le mettant dans ceux de sa
fiancée:
—Tiens, lui dit-il, tu as fait plus d’un heureux en m’aimant!