Chapter 9 of 38
Chapitre IX
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Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin,
presque tous de front, pêle-mêle, grimpant une côte; et c'est joli,
notre troupe bigarrée d'uniformes et de burnous, sur la colline si
verte. On ne sait quelle idée est venue ce matin aux trois vieilles
poupées nègres qui nous guident, de faire courir si vite l'étendard du
sultan; mais nos chevaux, tout frais, ne demandent pas mieux que de les
suivre, ni nous non plus. Et c'est amusant, au réveil, cette vitesse, ce
brouhaha, ce cliquetis d'armes, tout le train de cette course rapide à
travers un bon air pur que personne n'a respiré et qui dilate les
poitrines. Nos mules de charge, qui d'abord avaient voulu suivre aussi,
sont promptement distancées; une dizaine d'entre elles, qui portaient
nos cantines, s'abattent et roulent; et alors il y a des cris, des
hurlements d'Arabes: les muletiers se précipitent, burnous flottants,
s'entassent comme une nuée d'oiseaux de proie sur chaque bête tombée,
pour la relever, la recharger, la battre. Vaguement, nous entrevoyons
ces scènes, en courant toujours; puis elles sont hors de vue bientôt. Du
reste, cela ne nous regarde ni ne nous inquiète: les bagages finissent
toujours par arriver et c'est l'affaire du caïd responsable. Courons
toujours, nous; dans le vent, dans la pluie qui commence à rayer l'air,
continuons notre allure de fantasia...
* * * * *
Quand notre galopade s'arrête, il pleut à torrents d'un ciel tout noir,
et le vent gémit, en nous cinglant les oreilles. Nous sommes sur des
plateaux bossués, dans une région de sables maigrement tapissée de
fougères; en avant se prolongent à l'infini les espèces de dunes de
cette plaine ondulée. C'est un sable d'un jaune doré, très fin, sur
lequel nous trottons sans bruit comme sur une piste de manège; aux
fougères, qui dominent, se mêlent des asphodèles toujours, des lavandes,
et des quantités de fleurs blanches semblables à de larges églantines;
toutes ces plantes, arrosées à grande eau, sont délicieusement fraîches
et répandent des senteurs douces, sous l'écrasement rapide des pieds de
nos chevaux.
Puis, pendant deux heures, passe une région plus triste, pierreuse,
ravinée, tourmentée, avec des ajoncs odorants tout couverts de fleurs
jaunes et quelques aubépines; une infinité de petites vallées sauvages
se succèdent, toutes pareilles, sans vestige humain. Ciel de plus en
plus noir, vent hurlant sur les broussailles, pluie fouettante. On
dirait une Bretagne d'autrefois, avant les clochers et les calvaires:
une Bretagne préhistorique, vue au printemps.
Nos trois vieilles poupées nègres d'avant-garde se sont coiffées de leur
capuchon pointu: hautes et droites sur leurs chevaux grêles, ayant étalé
leurs burnous qui traînent sur les croupes, elles semblent des babouins,
ainsi vues de dos;--des babouins de forme conique, très larges de base
et terminés en pointe aiguë. Et leur étendard rouge, qui était neuf au
départ, retombe à présent sur sa hampe, tout trempé et piteux.
* * * * *
Nous allons changer de tribu, à ce qu'il paraît, et entrer dans le
territoire d'El-Araïch. Car voici là-bas, sur une crête de colline, une
centaine de cavaliers qui nous attendent. A travers la pluie aveuglante,
on les aperçoit en troupe quasi-fantastique, hérissée de longs fusils
minces; enveloppés de blanc, tous, et capuchon baissé, ils ne parlent ni
ne bougent.--Et c'est bizarre de les voir immobiles comme des momies,
ces gens-là, quand on sait que tout à l'heure un vertige de vitesse va
les prendre, et que, dans leur course furieuse, le vent fera fouetter
autour d'eux mille choses échevelées, burnous, turbans déroulés,
crinières et longues queues.
Sur le front des cavaliers, toujours encapuchonnés et momifiés, le caïd
s'avance pour tendre la main au ministre. Il a une figure de saint
prophète, régulièrement belle, douce et mystique. Il porte un cafetan de
drap rose, avec burnous blanc et burnous bleu drapés l'un sur l'autre,
et le cheval qu'il monte est d'un gris pommelé, harnaché de soie
vert-réséda brodée d'or. Son lieutenant, qui l'accompagne, a, par
contraste, une figure cruelle, un petit nez crochu de faucon; sur un
cheval jaune à selle bleue, il porte un cafetan de drap capucine avec un
burnous couleur d'ardoise. Et il y a une telle lumière dans ce pays que,
même par ce triste temps pluvieux, la combinaison de ces nuances donne
un éclat qu'aucun costume n'atteindrait jamais sous notre ciel d'Europe.
Malgré l'averse, il faut assister à la grande fantasia de bienvenue.
Tous ensemble, les cavaliers rejettent leurs capuchons et éperonnent
leurs chevaux, qui s'élancent, tête levée, par bonds furieux... Allah!
avec des hennissements et des cris, la course est commencée, les
draperies volent et les fusils tournoient dans l'air...
Les trois quarts des coups de feu ratent sous l'ondée torrentielle, et
le caïd s'excuse beaucoup, expliquant que la poudre est mouillée. Mais
c'est beau quand même et entraînant; peut-être est-ce plus
extraordinaire encore que sous un tranquille ciel bleu: cavaliers
affolés, pluie cinglante et nuages noirs, tout semble mené par le vent
en un même tourbillon...
Dans cette nouvelle escorte, qui nous accompagnera jusqu'à demain, il y
a, sous des turbans, quelques paires d'yeux bien sauvages.
* * * * *
Halte de deux heures pour déjeuner, sur une colline où, par
extraordinaire, est bâti un village. (C'est, du reste, grâce à ces
haltes de midi que nos tentes et nos cantines atteignent chaque jour
avant nous le terme de l'étape et que nous trouvons en arrivant notre
camp toujours monté.)
En hâte, nos gens dressent sur cette colline notre grande tente de salle
à manger qui, par exception, voyage toujours à notre allure, derrière
nous, sans nous perdre de vue. Et, comme il fait très froid, ils
allument un feu, un vrai bûcher de feuilles de palmiers-nains, qui
brûlent avec une forte odeur balsamique, en répandant une fumée
d'incendie.
Ce village, qui est ici, se compose, comme ceux d'hier, de petites
huttes en chaume gris, cachées derrière des haies de grands aloès ou de
grands cactus bleuâtres. Auprès, il y a un palmier-dattier, élancé et
frêle sur sa tige, le premier que nous ayons rencontré depuis notre
départ. Il y a aussi un tombeau de saint marabout, très vénéré dans la
contrée; un drapeau blanc flotte au-dessus, afin d'indiquer aux
voyageurs, aux caravanes, qu'il est bien de s'arrêter au passage pour
déposer là pieusement quelques pièces de monnaie en offrande. (Au Maroc,
il y a beaucoup de sépultures saintes à drapeau blanc, même dans les
endroits les plus inhabités, les plus solitaires, et les rares passants
y déposent leurs dons, qui sont généralement respectés par les voleurs.)
* * * * *
Tandis que nous déjeunions des restes de la _mouna_ d'hier, le beau
temps est revenu; avec la rapidité spéciale à l'Afrique, le ciel,
subitement balayé, a repris son admirable transparence bleue; la lumière
a reparu splendide.
Dans ce pays sans arbres, on voit toujours à d'extrêmes distances;
d'ailleurs, presque jamais de maisons ni de villages, rien qui vienne
rompre cette immense monotonie verte ou brune; alors l'oeil s'habitue à
fouiller les grandes lignes des horizons, à y découvrir du premier coup,
comme sur les plaines de la mer, tout ce qui s'y passe d'anormal, tout
ce qui est une indication de mouvement ou de vie, même à des degrés
d'éloignement tels, que, dans notre pays, on ne distinguerait plus. Sur
le flanc de quelque colline déserte, bleuâtre à force de distance,
lorsque des points blancs apparaissent, on se dit, s'ils restent
immobiles: ce sont des pierres; des moutons, s'ils se déplacent. Une
réunion de points roux indique un troupeau de boeufs. Et enfin, une
longue traînée brunâtre, qui s'avance avec une lenteur ondulante, avec
un chenillement incessant et tranquille, nous représente tout de suite
une caravane, dont nous dessinerions même par avance les nombreux
chameaux à la file, balançant leur long cou avec un dandinement de
sommeil.
Un objet extraordinaire, qui nous suit depuis Tanger et que nous sommes
aussi habitués à chercher des yeux, tantôt en avant de nous, tantôt en
arrière, au fond des lointains, c'est le canot électrique (!!?), de six
mètres de long, que nous portons en cadeau à Sa Majesté le sultan; il
est enfermé dans une caisse de bois grisâtre qui lui donne l'aspect d'un
bloc de granit, et il s'avance péniblement, par les ravins, par les
montagnes, porté sur les épaules d'une quarantaine d'Arabes. Dans les
bas-reliefs égyptiens, on a déjà vu de ces énormes choses défiler,
portées, comme celle-ci, par des théories d'hommes en robes blanches,
aux jambes nues.
* * * * *
Nous campons ce soir en un point appelé Tlata Raïssana, où se tient
chaque mois, paraît-il, un immense marché de bestiaux et d'esclaves.
Mais le lieu est désert aujourd'hui. C'est au bord d'un grand ruisseau
frais, au milieu de montagnes si uniformément tapissées de fougères
qu'elles semblent recouvertes d'une sorte de même étoffe moutonnée, d'un
vert admirable. Il y a, comme toujours, beaucoup de fleurs autour de nos
tentes, mais plus du tout nos fleurs de France; ici, dans ce recoin
particulier, en terre de bruyère, croissent des espèces inconnues à nos
campagnes et à nos jardins, très parfumées toutes, et nuancées un peu
étrangement.
Des fantasias galopent autour du camp toute la soirée; jusqu'au coucher
du soleil, on n'entend que bruits de chevaux passant en tonnerre, coups
de fusil et cris d'Arabes...
* * * * *
Vers sept heures, la _mouna_ fait son entrée au camp avec la majesté
habituelle. Mais elle est insuffisante: rien que huit moutons, et le
reste à l'avenant. C'est inacceptable pour une ambassade; il faut
refuser afin de maintenir la dignité de notre pavillon. Et ce refus
constitue un incident diplomatique, qui serait même très grave pour le
caïd de la région, si l'affaire arrivait jusqu'au sultan.
Il joue la surprise et la consternation, avec des gestes délicieux, le
beau caïd en robe de drap rose; il fait mine de s'en prendre à des caïds
inférieurs--lesquels s'en prennent à des gens quelconques--lesquels
tombent à coups de bâton sur d'innocents bergers.
Mais ce n'était qu'une comédie complotée entre eux tous afin de nous
mettre à l'épreuve; un complément de _mouna_ était préparé, à toute
éventualité, et caché, à petite distance, dans un ravin. Après souper,
un nouveau cortège se présente au clair de lune, amenant cette fois
seize moutons, une quantité respectable de poulets, de pains et de
jarres de beurre. Et les caïds, anxieux de ce que le ministre va dire,
attendent en silence autour de sa tente, dans la majesté de leurs longs
burnous blancs. Cette nouvelle _mouna_, très convenable, est agréée et
l'incident est clos.