Chapter 10 of 38
Chapitre X
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Dimanche 7 avril.
Ayant franchi, sous un ciel toujours bas et noir, les premières
montagnes d'alentour, veloutées de fougères, nous retombons dans
d'infinies solitudes toutes blanches d'asphodèles en fleur.
Çà et là, un grand glaïeul rouge, ou une touffe d'iris violets, jettent
leurs belles teintes fraîches au milieu des blancheurs monotones de ce
parterre. Et c'est ainsi à perte de vue.
De temps à autre, des cigognes passent, d'un vol lent, fouettant l'air
de leurs grandes ailes mi-parties blanches et noires;--ou bien des
corbeaux, des aigles.
Toujours la pluie. Et personne en vue, ce matin; ni un groupe de
laboureurs, ni une file d'ânons, ni une caravane.
Une maman chameau, qui est seule avec son fils au bord du sentier perdu,
s'approche avec intérêt pour nous regarder défiler. Son fils, qui vient
tout juste de naître, je pense, a le cou si mince et la tête si petite
qu'on le prendrait de loin pour une autruche à quatre pattes. Il est
presque gentil, dans son étonnement de nous voir, dans sa grâce
enfantine et épeurée.
Pluie, pluie à torrents. Nos trois vieilles poupées nègres
d'avant-garde, encapuchonnées aujourd'hui jusqu'au-dessous des yeux, ont
repris plus que jamais leur aspect de babouins pointus. L'étendard de
soie, que la poupée du milieu tient toujours droit comme un cierge,
n'est plus qu'une loque déteinte, déchiquetée par le vent. L'eau
ruisselle sur nous tous. Et le canot du sultan, toujours semblable à un
accessoire de défilé égyptien, avance avec une peine extrême, les pieds
de ses quarante porteurs enfonçant à chaque pas dans la terre détrempée.
Après deux heures de cette prairie d'asphodèles, nous apercevons quelque
chose comme une lézarde très longue serpentant dans la plaine, quelque
chose qui doit être une rivière profondément encaissée.
C'est l'Oued M'cazen, réputée difficile à franchir, et, sur ses bords,
il y a un rassemblement de mauvais augure: mules chargées, par
centaines, chameaux, cavaliers, piétons, tous arrêtés là évidemment
parce que la rivière n'est pas guéable... Alors, comment allons-nous
faire?
L'Oued, grossie par les pluies, est agitée, rapide, roule en bruissant
ses eaux boueuses, qui semblent, en effet, très profondes. De plus, elle
est encaissée entre de hautes berges verticales, en terre glaise,
détrempées et glissantes, absolument dangereuses. Avec nos idées
d'Europe sur les voyages, il nous paraîtrait qu'il y a impossibilité
matérielle à faire passer là, sans pont, des gens, des bagages et des
tentes.
Cependant, nos caïds sont d'un avis différent et on va tenter la chose,
en commençant par le frétin.
D'abord nos hommes de peine, qui, en un tour de main, enlèvent leurs
burnous, toutes leurs nobles draperies de laine grise, mettent à nu leur
beau torse fauve, et se jettent dans l'eau tourmentée et froide, sondant
la profondeur: deux mètres tout au plus; avec un peu de bonne volonté,
ce sera peut-être faisable.
Essayons maintenant quelques mules peu chargées...
A force de coups, elles passent, nageant vers le milieu, s'affolant une
minute dans le courant qui les entraîne, puis bientôt reprenant pied sur
les vases de l'autre rive, avec leur chargement au complet, bien que
tout trempé d'eau boueuse.
Mais nous-mêmes, comment passerons-nous, notre dignité d'ambassade nous
empêchant de nous dévêtir? Et nos matelas de campement? Et nos beaux
uniformes dorés, qui doivent figurer devant le sultan pour la
présentation?
Sur le haut de la berge opposée, arrive au galop, avec de grands cris,
une petite troupe de cavaliers qui nous font des signes. Nous sommes
sauvés! C'est un certain Chaouch, de Czar-el-Kébir (une ville dont nous
approchons), qui vient à notre secours avec une nombreuse suite, nous
apportant une _mahadia_ fabriquée en hâte à notre intention. (Une
_mahadia_ est une gerbe, un énorme faisceau de roseaux liés de façon à
pouvoir flotter.) Deux par deux, nous nous embarquerons sur ce radeau
improvisé; avec une corde, on nous hâlera; et nos cantines, nos bagages
précieux, passeront de la même manière, à sec comme dans une barque.
Quant au reste de notre colonne, gens ou bêtes, à la nage, tout le
monde, et au plus vite! Les caïds se démènent, crient, s'interpellent à
tue-tête, toujours avec ces aspirations rauques qui semblent des
suffocations de fureur: «'Ha! caïd Rhaâ!--'Ha! caïd Abd-er-Haman!--'Ha!
caïd Kaddour!» Et, de droite, de gauche, ils tombent à coups de bâton
sur les hésitants que l'eau froide épouvante.
Avec résignation, les beaux cavaliers arabes se déshabillent, puis
déshabillent aussi leurs chevaux et remontent dessus, les tenant
enfourchés entre leurs jambes nerveuses comme dans des étaux de bronze.
Sur leur propre tête, ils placent en paquet monumental leurs cafetans de
drap et leurs burnous; par-dessus encore, leur énorme selle à fauteuil,
leurs harnais de parade, et ils relèvent leurs bras, en anse d'amphore
grecque, pour soutenir le tout.
On voit alors s'avancer résolument vers la rivière tous ces échafaudages
multicolores, incompréhensibles au premier aspect, ayant chacun pour
base cette chose instable: un maigre cheval, cabré et rétif, le long
duquel pendent deux jambes nues.
Et tous ces hommes, ainsi chargés, incapables à présent de s'aider de
leurs mains, lancent leurs chevaux sur la berge à pic et luisante, rien
qu'en leur pressant le flanc, en les éperonnant du talon. Les chevaux
hennissent de peur; glissent, comme qui patine, comme qui descend en
char russe, les uns encore debout sur leurs pieds, les autres assis sur
leur derrière, et, tout couverts de boue gluante, tombent dans l'Oued au
milieu d'un grand éclaboussement d'eau; puis nagent en plein courant,
et, sur l'autre rive, grimpent comme des chèvres.
Dans la quantité, il y en a bien quelques-uns qui tombent, qui se
débattent, qui ruent; il y a des cavaliers qui roulent dans la rivière,
avec leurs beaux burnous pliés, leurs belles selles trop lourdes qui les
entraînent. Des mules chargées s'abattent en détresse dans la vase: on
les relève à force de cris, à force de coups, horriblement blessées par
les sangles et les bâts, la chair tout au vif; et nos tentes qu'elles
portaient, si blanches au départ, sont maintenant vautrées dans la boue.
Au milieu de l'immense plaine d'herbages, sous le ciel très sombre, sur
les berges de terre grise, c'est étrange à regarder, l'activité,
l'affairement d'une centaine de chevaux et de cavaliers de toutes
couleurs, d'autant de mules, de chameaux, de porteurs à pied, de gens de
peine... Nous avons l'air d'une tribu émigrante, se hâtant comme dans
une fuite de déroute.
Maintenant, la situation se complique d'un troupeau de boeufs qui passe
à la nage, en sens inverse de notre caravane; boeufs entêtés qui
auraient voulu demeurer sur l'autre rive; les Arabes qui les mènent se
battent avec eux dans l'eau, nageant d'une main, les frappant de
l'autre, leur tortillant la queue pour les faire avancer, ou les tirant
par les cornes.
Vers la fin, les berges de terre glaise ont été polies comme de vrais
miroirs par tant de glissades successives. Alors cela devient une chute,
une dégringolade générale avec des cris forcenés, un immense désarroi
d'animaux affolés, d'hommes nus, de bagages de toutes sortes, de selles
rouges, de paquets enveloppés de couvertures chamarrées. Une scène comme
il devait s'en passer lors de l'invasion des armées du Prophète. Un
grand tableau d'Afrique ancienne, admirable de couleur et de vie, au
milieu de plaines désertes, sous un ciel noir...
Enfin, c'est une chose accomplie, menée à bien, à force de coups et de
cris. Nous sommes tous, avec nos bagages, sur l'autre rive, sans noyades
ni pertes. Nos cantines, nos matelas, trempés et pleins de boue; nos
mules écorchées, haletantes. Nous, mouillés de pluie seulement...
Et le désert d'asphodèles et d'iris recommence, tranquille et morne,
sous l'ondée, pendant une heure encore. Notre troupe s'est grossie des
gens de Czar-el-Kébir, qui sont venus à notre rencontre, amenés par
Chaouch: une dizaine d'Arabes à cheval, et autant de juifs à longue
chevelure, ayant de grandes boucles d'or aux oreilles et montés deux par
deux sur des ânons. Czar-el-Kébir, la ville où nous arriverons ce soir,
est la seule entre Tanger et Fez,--et Chaouch, un bel Arabe au burnous
amaranthe, y est notre agent consulaire. Si l'on demande ce que nous
faisons d'un agent consulaire à Czar-el-Kébir, voici, c'est que nous y
avons des «protégés français», une vingtaine environ,--comme, du reste,
à Tanger et à Tétouan. Dans la plupart des villes musulmanes de la
Turquie, de la Syrie ou de l'Égypte, nous avons ainsi de ces «protégés»,
c'est-à-dire des gens auxquels il n'est pas permis de toucher sans
l'assentiment de nos légations.--Au Maroc, presque tous nos protégés
sont israélites, je n'ai jamais su pourquoi.
Donc, nous cheminons toujours dans la plaine de fleurs blanches. Des
hirondelles innombrables, rasant la terre, passent entre les jambes de
nos chevaux.
De temps en temps, nous rencontrons des troupeaux de moutons. Le berger
ou la bergère est un petit tas de laine grise à capuchon pointu,
accroupi sous la pluie dans les herbages. Lorsque nous passons, le
burnous se dresse, surgit tout debout, pour jouir de l'étonnant
spectacle de notre troupe en marche. Alors, sous l'étoffe en lambeaux,
un corps d'enfant se dessine, demi-nu, svelte et jaune; presque toujours
la figure est fine et charmante, avec des dents bien blanches et de
grands yeux bien noirs.
Vers le soir, nous entrons dans une région cultivée, région bien banale,
rappelant les plaines de la Beauce, mais agrandies démesurément, sans
maisons ni clôtures: des blés, des blés, des champs d'orge qui n'en
finissent plus; la terre, noire et grasse, doit être merveilleusement
fertile. Quel grenier d'abondance ce Maroc pourrait devenir!...
Sur une élévation, qui borne la vue en avant, nous apparaît une chose
inattendue, une chose que nous nous sommes déshabitués de voir: une
foule humaine. Foule arabe, foule en burnous et toute grise, ondulant
sur le fond gris du ciel. C'est la population de Czar-el-Kébir, qui est
sortie à notre rencontre. Des gens à pied, des gens à cheval, capuchon
baissé tous, et formant des rangées de silhouettes pointues. On entend
déjà battre les tambourins et gémir les musettes.
Dès que nous sommes à portée, tous les longs fusils, chargés à poudre,
font feu sur nous, et les cavaliers s'élancent en fantasia, tandis que
les musiques, en crescendo furieux, nous envoient leurs notes les plus
déchirantes. Puis toute cette foule, par un mouvement tournant, nous
enveloppe, se mêle à nous, nous pénètre, en confusion, en cohue, les
bêtes se bousculant et se mordant les unes les autres. Les beaux
cavaliers trottent, les piétons courent, burnous au vent, harcelés par
les chevaux, sous une menace d'écrasement continuelle. Il y a des
quantités d'enfants sur des ânons, quelquefois deux ou trois sur le
même, en brochette comique; il y a des vieillards à béquilles, des
éclopés, qui courent tout de même; des mendiants, des idiots, des saints
illuminés qui chantent. Et les joueurs de tambourins, qui sont à pied,
battent à tour de bras, effarouchant nos bêtes. Et les sonneurs de
musette stridente, qui sont sur des mules, et qui ont les joues gonflées
en vessie de cornemuse, les yeux hors des orbites, sonnent, sonnent à se
rompre les veines, poussant leurs bêtes rétives à coups de leurs pieds
nus; l'un d'eux, qui est tout rond avec une tête énorme, qui est tout
ventru sur un petit âne, ressemble au vieux Silène; il me suit
obstinément, celui-là, me faisant glapir aux oreilles, avec rage, sa
musette, en voix triste de chacal. Des gens crient à tue-tête: «Hou!» en
fausset traînant et lugubre. «Hou! qu'Allah rende victorieux notre
sultan Mouley-Hassan! Hou!»
Nos chevaux, très excités, très inquiets, dansent en mesure, au rythme
marqué par les tambourins, et nous cheminons ainsi vers Czar-el-Kébir,
assourdis de musiques étranges, dans une ivresse de bruit.
* * * * *
Czar se dessine peu à peu, d'abord très embrouillée par la pluie. Au
milieu d'une plaine fertile comme la terre promise, elle est entourée de
bois d'oliviers et d'orangers magnifiquement verts. Elle n'a pas la
blancheur des villes arabes; au contraire, elle est d'une nuance
terreuse, et ses quinze ou vingt minarets, qui sont d'un brun sombre,
jouent de loin les clochers de nos pays du Nord; on croirait, sous ce
ciel brumeux et dans ces prairies inondées, arriver dans une ville
flamande. Il faut les quelques palmiers sveltes, très hauts sur tige,
qui se balancent au-dessus, pour donner l'impression de l'Afrique.
Mais bientôt cette impression se fixe tout à fait, quand se dessinent,
dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec
leurs encadrements d'arabesques.
Sur un versant de colline, à deux cents mètres des murs, dans un
cimetière abandonné, où les vieilles tombes sont recouvertes de lichens
jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise.
Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, trempés
de pluie. Et c'est piteux à voir, comme un déballage de saltimbanques en
hiver.
* * * * *
En plus de la _mouna_ sur pied qui nous est due, on nous apporte ce
soir, par galanterie, plusieurs plats tout préparés et tout chauds.
C'est, du reste, la première apparition dans notre camp d'un genre
d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appelés à faire grande
connaissance dans les banquets de Fez: une énorme boîte ronde, que
surmonte une couverture, un toit plutôt, de forme conique très aiguë, en
sparterie peinturlurée. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours
être présentés là-dessous, et apportés sur la tête des serviteurs. A la
tombée de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent,
coiffés tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus,
relevés, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les
déposent sur l'herbe, devant la tente du ministre.
Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faïence, remplies
d'aliments en pyramide: un couscouss sucré; un couscouss salé, surmonté
d'un édifice de poulets; un mouton rôti; ou bien une pile de ces petits
gâteaux très aromatisés qu'on appelle au Maroc des «sabots de gazelle.»
Et nous mangeons de tout cela, sous la tente, le soir; notre petite
table disparaît sous les plats monstrueux; on dirait d'un souper chez
Pantagruel. Et, avec nos reliefs, nos gens ensuite feront la fête
jusqu'au jour; demain il ne restera plus rien de ces monceaux de
victuailles; on n'imagine pas ce que des Arabes, en temps ordinaire si
sobres, sont capables d'engloutir, lorsque le destin les a désignés pour
escorter une ambassade.