Chapter 14 of 38
Chapitre XIV
7 min read · 1,428 words
Jeudi 11 avril.
Nuit de grande rosée. L'eau ruisselle partout sous ma tente, qui est
remplie d'une buée lourde et où s'est concentrée l'âcre odeur des
soucis.
Jusqu'au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte
contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des
cailles s'appelant dans les herbages.
Levé le camp à six heures. En selle à sept heures.
D'abord, nous nous avançons dans l'immense plaine, escortés de nos amis
d'hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l'air
soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus
inhospitalier encore.
Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s'étend un ciel sombre,
tourmenté, avec quelques déchirures très bleues.
Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des
kilomètres de camomilles, qu'on écrase en passant et qui imprègnent,
pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.
Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des
Beni-Hassem qui nous attendent.
Des brigands en effet: à leur aspect, il n'y a pas à s'y méprendre.
Mais des brigands superbes; les plus belles figures de bronze que nous
ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras
musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui
s'échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner
je ne sais quoi d'inquiétant à leurs physionomies.
Leur chef s'avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous
serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l'ombre
d'un doute; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il
répond de nos têtes sur la sienne. D'ailleurs il vaut toujours mieux
être confié à sa garde que d'être simplement campé dans son voisinage:
c'est un axiome bien connu au Maroc.
Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa
barbe, ses cheveux, ses sourcils, d'un blanc de neige, tranchent en très
clair sur le jaune de momie du reste de son visage; son profil d'aigle
est d'une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d'un
tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose,
selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d'or. Il est
tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente
mousseline. Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son
geste découvre une double manche pagode adorable, d'abord celle de sa
chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous,
également en soie et d'un vieux vert céladon tout à fait exquis. En
vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de
quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur.
Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et
les plus riches, qu'il avait laissés là-bas par habileté de mise en
scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils
arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces,
admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade,
dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés
qui s'envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et
la terre s'émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter
de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille...
Faut-il qu'ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s'offrir un
tel luxe! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d'une
couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du
cavalier: bleu, rose, vert-d'eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous
les étriers sont niellés d'or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des
espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés
d'or, maintenus par de larges agrafes d'argent ciselé ou de pierreries.
Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des
premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies!
Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire,
comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu
quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss
noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de
bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de
chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger
devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de
nous.
* * * * *
Toute l'après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus
aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers
épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement
dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre
de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et
dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu
des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique,
la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal.
Nous changeons de tribu vers quatre heures, n'ayant eu à traverser
qu'une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons
chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement
dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à
cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de
nous-mêmes.
Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de
Fez et de Mékinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un
grand saint marocain.
Ce tombeau, comme tous les marabouts d'Algérie et toutes les _koubas_ du
Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d'un dôme rond. Il est
lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc
flotte à côté, au bout d'un bâton, pour indiquer aux caravanes qu'il est
méritoire d'y déposer quelques offrandes; une natte, que maintiennent
des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les
pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde
des oiseaux du ciel, jusqu'à ce que les prêtres viennent les ramasser.
Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop
de cette sépulture de Sidi-Gueddar: elle est tellement sainte que notre
présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.
* * * * *
Les montagnes qui, ce matin, dessinaient à peine des petits festons
bleus tout au bout de notre horizon plat, ne sont plus maintenant qu'à
huit ou dix kilomètres de nous; toute la journée, elles ont monté dans
le ciel, et demain nous les franchirons. Nous sommes ce soir dans une
région de luzernes, fleuries avec cet excès qui est particulier aux
plantes marocaines. Dans nos environs, il y a des villages de chaume; au
crépuscule, on y entend japper des chiens, comme dans nos campagnes, et
des petits bergers en capuchons y ramènent des troupeaux de brebis ou de
chèvres bêlantes; tout cela prend un air d'innocence pastorale, de
sécurité rassurante. De plus, le chemin de Fez passe tout près de notre
camp--si près même que les cordes de nos tentes le traversent, et que
les caravanes, qui cheminent jusqu'à la tombée de la nuit, sont obligées
de faire un détour dans les luzernes, de peur d'entraver les pieds de
leurs chameaux.--Et ce chemin est tellement battu, par ici, et la plaine
est d'ailleurs si parfaitement unie, qu'on dirait presque une vraie
route, facile à marcher et tentante pour une promenade. Il faut avoir
vécu quelque temps au Maroc, où la marche est partout pénible ou
impossible, pour comprendre la séduction d'une _route_, l'envie qui nous
prend de faire là une bonne course à pied, par une si belle soirée
douce...
Il faut nous en garder cependant, ce soir plus que jamais. Il y a ordre
absolu de ne pas s'écarter du camp. Non seulement nous avons pour
voisins les Beni-Hassem, mais surtout nous ne sommes qu'à une heure des
montagnes habitées par les terribles Zemours, fanatiques intransigeants,
pillards, coupeurs de têtes, et, depuis plusieurs années, en rébellion
ouverte contre le gouvernement de Fez. Et le sultan lui-même, lorsqu'il
voyage avec son camp de trente mille hommes, évite ce pays des Zemours.
Aux premiers rayons de la lune, après l'arrivée grave et rituelle de la
_mouna_, on double les veilleurs autour du camp, toutes les armes
chargées, avec consigne de ne laisser approcher personne et de chanter
jusqu'au matin, en battant du tambour, pour se tenir en éveil. Le caïd
responsable paraît nerveux, inquiet, et ne se couche pas.