Chapter 25 of 38
Chapitre XXV
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Samedi 20 avril.
On s'est battu, cette nuit, au camp du sultan (qui commence à se former
sous les murs de la ville pour l'expédition prochaine). Il s'agissait
d'une mule que deux escadrons se disputaient. De minuit à une heure du
matin on s'est tiré des coups de fusil; il y a eu une vingtaine de
blessés et quatre morts, que nous avons vu emporter en tas sur une
civière.
Le temps splendide, la fête de lumière continuent. Le ciel est d'un bleu
d'indigo pur, et la chaleur augmente. Aux puanteurs de la ville se
mêlent des parfums suaves, des bouffées de fleurs d'oranger venues des
jardins. Je m'habitue à ma petite maison, qui ne me paraît plus du tout
sinistre. Dans la partie que j'habite, j'ai fait laver toutes les
mosaïques et passer de la chaux blanche aux murs. (Dans des recoins j'ai
découvert de nouvelles petites portes, menant à des couloirs, à des
niches, à des oubliettes; pour faire disparaître quelqu'un, tout cela
serait excellent.) Je trouve très naturelle ma petite porte basse avec
ses ferrures de l'an 1000, et je ne m'étonne plus de mon étroite rue
noire. Je m'habitue à mon quartier, et mes voisins aussi s'habituent à
moi, ne me regardent plus. Bien que ce soit incorrect et que cela gêne
les belles dames du voisinage, je commence à me tenir beaucoup sur ma
terrasse, surtout à l'heure sainte du Moghreb, quand les pavillons
blancs se hissent sur les mosquées, quand les _mouedzens_ apparaissent
en haut des minarets pour chanter la prière et que les grandes montagnes
s'assombrissent dans leurs nuances violettes et roses du soir.
Je sais qui est ce voisin dont la maison est si enchevêtrée avec la
mienne. C'est un riche personnage, un _amin_, quelque chose comme un
payeur général de l'armée du sultan. Ce que j'entends piler chez lui
tous les matins et tous les soirs, d'une façon continue qui m'intriguait
si fort, c'est du sucre et de la cannelle, pour faire des bonbons à ses
enfants, qui sont très nombreux. La vie si murée de ce pays a des
dessous d'une parfaite bonhomie patriarcale quand on la regarde de
près.--Le soir, à travers les planchers, m'arrivent les voix des enfants
et des femmes de cet _amin_, et cela me tient compagnie.
Je m'habitue à mes longs vêtements d'Arabe, à la manière élégante de
tenir mes mains dans mes voiles et de draper mes burnous. Et, très
souvent, je reviens traîner mes babouches aux alentours de la mosquée de
Karaouïn, dans ce labyrinthe du bazar, qui a pris, sous ce beau soleil,
un aspect si différent de celui des premiers jours.
* * * * *
Ce soir, avec mon compagnon habituel, le capitaine H. de V***, en Arabes
tous deux, nous venions d'entrer au marché des esclaves. Il n'y avait
personne dans la triste cour. Et, comme nous nous informions si on
ferait des affaires bientôt (c'est généralement à la tombée de la nuit,
après l'heure de la prière du Moghreb, que viennent ici les esclaves,
les vendeurs, les acheteurs), on nous répondit: «Nous ne savons pas,
mais il y a _toujours cette négresse, dans ce coin, qui est à vendre_.»
Elle était assise, cette négresse, au bord d'une des niches qui sont
creusées là comme des tanières dans l'épaisseur des vieux murs; la tête
basse, enveloppée d'un voile gris, la figure couverte, elle avait
l'attitude de la consternation extrême. Et quand elle nous vit
approcher, craignant sans doute d'être achetée, elle s'affaissa encore
davantage. Nous la fîmes lever, pour la voir, comme c'est l'usage pour
toute marchandise: c'était une petite fille de seize à dix-huit ans,
dont les yeux pleins de larmes exprimaient un désespoir résigné mais
sans bornes. Elle tortillait son voile de ses deux mains et gardait la
tête penchée vers la terre... Oh! la pitié qu'elle nous fit, cette
pauvre petite créature, qui s'était levée docilement pour se laisser
examiner et qui attendait là son sort... A côté d'elle, assise dans la
même niche, se tenait une vieille dame, au voile soigneusement fermé sur
le visage, qui semblait appartenir à une classe distinguée, malgré son
costume simple. C'était sa maîtresse, qui l'avait amenée là au marché
pour la vendre. Nous demandâmes la mise à prix: cinq cents francs. Et la
vieille dame, avec des larmes et une expression d'yeux aussi triste que
celle de son esclave, nous expliqua qu'elle avait acheté cette enfant
toute petite, qu'elle l'avait élevée; mais qu'à présent, étant devenue
veuve et pauvre, elle ne pouvait plus la nourrir et se voyait obligée de
s'en défaire... Et ces deux femmes attendaient les acheteurs, l'attitude
timide et humiliée, l'air aussi désespéré l'une que l'autre. On eût dit
une mère qui venait vendre sa fille.
* * * * *
A Fez, on ne sort la nuit que quand on y est forcé, cela va sans dire.
Dans les petites rues étroites et voûtées, il fait, dès huit heures, une
obscurité profonde. On risque de tomber dans des cloaques, dans des
puits, dans des oubliettes, qui tendent çà et là leur gueule béante.
Ce soir, cependant, nous devons aller tous au palais, et l'ordre a été
donné de laisser ouvertes les portes des quartiers sur notre passage.
* * * * *
Le départ a lieu à huit heures et demie, de la maison du ministre, sur
des mules rétives. Les inévitables soldats rouges, baïonnette au fusil,
nous escortent avec de grandes lanternes, dont les panneaux sont
découpés en ogives comme les portes des mosquées.
D'abord nous traversons à la file le quartier des jardins, zigzaguant
dans l'obscurité entre les petits murs bas par-dessus lesquels passent
les branches d'oranger aux senteurs suaves. Ensuite, c'est un coin de
bazar couvert; des rues tortueuses, pavées en casse-cou, où quelques
fanaux sont allumés encore dans des petites boutiques endormies. Puis
une grande rue noire, entre de longs murs en ruine; des Arabes, roulés
pour la nuit dans leurs burnous, y dorment par terre, avec des
chiens--et nous manquons de les écraser.--Puis enfin les portes des
premières enceintes du palais, gardées par des soldats au sabre nu; les
battants massifs, renforcés de ferrures énormes, ont été laissés
entr'ouverts à notre intention. Et nous traversons, aux lanternes, les
immenses cours déjà connues; les places désertes, où sont des cloaques
et des fondrières, entre les gigantesques murailles qui pointent, sur le
ciel étoilé, tous leurs créneaux comme des rangées de peignes noirs.
Partout des gardes échelonnés, le sabre au poing, sur ce farouche
parcours.--On sent qu'il n'est pas hospitalier, le lieu où l'on
pénètre...
Enfin nous arrivons dans la cour des Ambassadeurs, la plus grande de
toutes.--L'obscurité y est plus transparente, parce qu'il y a plus
d'espace, plus de reculée lointaine. Les grenouilles y font un bruyant
concert, avec quelques cigales nocturnes. Tout au fond, là-bas, il y a
d'autres lanternes ajourées comme les nôtres, vers lesquelles nous nous
dirigeons. Elles éclairent de graves personnages vêtus de blanc qui nous
attendent: les vizirs, les caïds du palais.
Il s'agit d'expérimenter devant eux des cadeaux que nous avons apportés
à l'intention des dames du sérail: des piquets de fleurs électriques,
des bijoux électriques, étoiles et croissants, pour mettre dans les
cheveux de ces belles invisibles. On nous avertit que le sultan lui-même
rôde autour de nous, dans tout ce noir qui nous enveloppe, afin de voir
sans être vu; que peut-être il ira jusqu'à se montrer, si cela
l'intéresse; alors nous veillons des yeux les quelques rares fanaux qui
circulent dans les lointains de la cour, attendant de minute en minute
sa sainte apparition. Mais non, le calife, insuffisamment intéressé sans
doute, ne se montre pas.
Les piles sont longues à préparer; elles semblent y mettre de la
mauvaise volonté. Et tous ces petits joujoux du XIXe siècle, que nous
avons apportés là, s'allument avec peine, brillent tout juste comme des
vers luisants, dans la grande obscurité séculaire d'alentour...
Dimanche 21 avril.
_Jour de Pâques._--Temps lumineux et splendide, de plus en plus chaud:
les suaves senteurs des orangers et les odeurs des bêtes mortes
imprègnent l'air plus lourdement.
Il fait délicieusement beau dans le jardin de la maison du ministre, et
nous y restons chaque jour longuement assis après le déjeuner, devant
l'antique pavillon aux arabesques à demi effacées sous la chaux
laiteuse; les grands orangers, avec leurs fleurs blanches et leurs
fruits d'or, se détachent, au-dessus de nos têtes, sur le bleu cru du
ciel; et on écoute, avec une sorte de volupté fraîche, l'eau jaillir de
la vasque de marbre, ruisseler sur les pavés de mosaïques.
* * * * *
Couru le bazar tout le jour, avec H. de V***, en vêtements arabes, l'un
et l'autre; nous nous mêlons de plus en plus à ces foules, où personne
ne prend plus garde à nous, tant nous sommes devenus corrects et
naturels.
Nous commençons à nous retrouver sans peine, dans ce bazar, dans le
dédale de ces rues couvertes de claies en roseaux et de branches de
vigne, où circulent les acheteurs à capuchons blancs, entre les petites
boutiques obscures, miroitantes d'armes, de soie et d'or.
* * * * *
Le soir, au marché des esclaves, à l'heure sainte et déjà crépusculaire
du Moghreb, on amène toute une bande de petites négresses, fraîchement
capturées au Soudan et ayant encore leurs coiffures gommées, leurs
gris-gris et leurs colliers de là-bas. Des vieillards en vêtements de
riches, d'une blancheur de neige, les examinent, les palpent, leur
étirent les bras, leur ouvrent la bouche, pour vérifier leurs dents.
Finalement elles ne trouvent pas d'acquéreur et le marchand les ramène
en troupeau mélancolique, tête baissée. En passant, elles me frôlent et,
rien qu'avec leur aspect et leur senteur, elles me rappellent le
Sénégal, tout un monde de souvenirs morts...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sur le toit de ma maison, aux dernières lueurs du jour, je regarde de
gros nuages d'orage envahir peu à peu le ciel, présageant la fin du beau
temps. Ils sont d'une teinte de cuivre terni et les milliers de
terrasses deviennent là-dessous d'un gris froid presque bleu.
Comme elle m'est promptement devenue familière, la vue qu'on a, de
là-haut, sur cette ville--d'où ne monte aucun roulement de voitures,
aucun fracas de machines,--rien qu'un murmure confus de voix humaines,
de hennissements de chevaux, et des bruits de métiers anciens: tissage
d'étoffes ou martelage de cuivre.
Vraiment, je sais déjà par coeur tout le petit train de la vie du soir
au faîte des maisons. Je connais toutes mes voisines qui, l'une après
l'autre, émergent par les petites portes, s'asseyent et restent là
bizarrement colorées sur cette uniformité grisâtre, jusqu'à cette heure
crépusculaire où les tours plaquées de faïences vertes des mosquées
deviennent grises elles-mêmes, où tout se confond et s'éteint. Telle
belle dame là-bas, généralement en robe bleue avec hennin jaune, arrive
toujours suivie d'une négresse en robe orange, qui lui apporte une
petite échelle pour monter sur le toit voisin, derrière lequel elle
disparaît (??...). Telle autre, dans la direction de Karaouïn, escalade
toute seule, en levant beaucoup les genoux, et enjambe une rue pour
aller sur une maison plus haute retrouver ses amies, qui sont bien une
dizaine, tant négresses que blanches... Je sais où sont les nids des
cigognes, qui claquent du bec, immobiles, sur leurs longues pattes. Je
connais même différents chats du voisinage, qui se font des visites
comme les dames, en escaladant des terrasses et en sautant par-dessus
des rues. Et, enfin, je connais aussi ces nuées d'oiseaux noirs à bec
jaune, semblables à des merles, qui se poursuivent tant que dure une
lueur de jour, comme chez nous les martinets, en grands cercles
tourbillonnants.
* * * * *
Un _tholba_ de la mosquée de Karaouïn, un très gentil _tholba_ qui
s'intéresse avec une curiosité condescendante aux choses d'Europe, est
quelquefois mon compagnon de flânerie sur les terrasses; mais, étant
musulman et citoyen de Fez, il se cache derrière des pans de murs, pour
n'être pas vu des dames promeneuses. Ce soir, il m'a fait escalader un
toit pour me montrer ma rue, que je n'avais jamais regardée de si haut:
au point où nous étions montés, elle n'avait plus guère que vingt
centimètres de largeur, tant les maisons s'étaient rapprochées par le
sommet. Très facilement on l'aurait enjambée pour aller visiter les
belles dames du voisinage: elle semblait n'être plus qu'une sorte de
fente, de fissure noire, tout au fond de laquelle, comme dans un puits,
des passants, qui avaient l'air de fantômes, traînaient leurs babouches
sur des immondices. Et, par opposition, en haut sur les toits, tout
était lumière, étalage de toilette, causerie joyeuse de femmes, volupté
nonchalante, grand air et espace...
* * * * *
Il est réellement très moderne, ce _tholba_, très _étudiant_ même, dans
sa façon de comprendre la jeunesse, dans sa préoccupation constante des
femmes et du plaisir. Évidemment il est quelqu'un d'exceptionnel parmi
les _tholbas_. Et, par lui, je serai bientôt au courant de toute la vie
galante de ce pays.
Jamais je ne me serais imaginé que Fez était la ville d'Afrique où l'on
mène le plus facilement cette vie-là. C'est que, en plus de tant de
saints personnages, il y a ici un grand nombre de marchands de toute
sorte; une certaine fièvre de l'or, bien que très différente de la
nôtre, sévit dans ces murs; des gens, enrichis trop vite,--au retour,
par exemple, de quelque caravane heureuse du Soudan,--se hâtent de jouir
de la vie et d'épouser plusieurs jeunes filles; ruinés l'année suivante,
ils divorcent et s'en vont, abandonnant ces femmes à leurs ressources
personnelles. Fez est donc rempli d'épouses divorcées qui vivent comme
elles peuvent. Les unes habitent isolément, avec la tolérance des caïds
de quartiers, et deviennent d'équivoques élégantes à haute tiare dorée.
D'autres, descendues plus bas, se groupent sous le patronage de quelque
vieille matrone; mais les maisons de ces dernières sont des antres
dangereux, situés toujours au-dessus de l'Oued-Fez (la rivière presque
tout le temps souterraine qui alimente les jets d'eau et les ruisseaux).
Et cette rivière, qui va ensuite arroser les orangers du sultan, roule
si souvent des cadavres, grâce à ces dames, qu'on a été obligé de la
barrer par un grillage de fer avant son arrivée dans les jardins.
Il paraît que la manière irrésistible--et d'ailleurs traditionnelle,
presque obligatoire--de se faire bien venir d'une belle divorcée, est de
lui porter un pain de sucre (on ne se figure pas ce que les Marocains et
les Marocaines sont gourmands de sucreries).
Donc, à la tombée du jour, lorsque l'on voit passer le long des
murailles un monsieur mystérieux, dissimulant un pain de sucre sous son
burnous, on est très fondé à mettre en doute la pureté de ses
intentions...
A première vue, qui croirait qu'une telle ville peut renfermer de si
pitoyables et drolatiques petites choses?