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Chapitre II
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Le soir de ce même jour d'arrivée, au coucher du soleil, je vais faire
ma première visite à notre campement de route, qui se prépare là-bas, en
dehors des murs, sur une hauteur assez solitaire dominant Tanger.
C'est tout une petite ville nomade, déjà montée, déjà habitée par nos
Arabes d'escorte; alentour, nos chevaux, nos chameaux, nos mules de
charge, entravés par des cordes, paissent une herbe rase, très odorante;
on dirait une tribu quelconque, un _douar_; l'ensemble exhale une forte
odeur de Bédouin, et des chants tristes en voix de fausset, des sons
grêles de guitare, sortent de la tente des chameliers.
C'est le sultan qui a envoyé tout cela au ministre, matériel, bêtes et
gens. Je regarde longuement ces personnages et ces choses, avec lesquels
il va falloir se familiariser et vivre, qui vont bientôt s'enfoncer avec
nous dans ce pays inconnu.
La nuit qui vient, le vent froid qui se lève au crépuscule,
accentuent--comme il arrive toujours--l'impression de dépaysement que ce
Maroc m'a causée dès l'abord.
Le ciel du couchant est d'une limpidité profonde, dans des jaunes pâles
extrêmement froids; Tanger, qui paraît dans le lointain, sous mes pieds,
semble à cette heure un éboulement de cubes de pierres sur une pente de
montagne; ses blancheurs, en s'obscurcissant, tournent au bleuâtre
glacé; au delà s'étend la mer d'un bleu sombre;--au delà encore, en
silhouette d'un gris d'ardoise, se dessine l'Espagne, l'Europe, une
proche voisine avec laquelle ce pays, paraît-il, fraye le moins
possible. Et cette pointe de notre monde à nous, que j'ai quittée il y a
quelques heures à peine, vue d'ici me fait l'effet tout à coup de s'être
effroyablement reculée.
* * * * *
Je reviens à Tanger par la place du Grand-Marché, qui est un peu
au-dessus de la ville, à l'extérieur des vieux murs crénelés et des
vieilles portes ogivales. Il y fait presque nuit. Par terre, sur une
étendue d'une centaine de mètres carrés, il y a une couche de choses
brunes qui grouillent faiblement: chameaux agenouillés, prêts à
s'endormir, pêle-mêle avec des Bédouins et des ballots de marchandises;
caravanes qui sont parties peut-être des confins du désert, par les
routes dangereuses et non tracées, pour venir jusqu'ici où finit la
vieille Afrique; jusqu'ici, en face de la pointe d'Europe, au seuil de
notre civilisation moderne. Des bruits de voix humaines très rauques et
des grognements de bêtes s'élèvent de ces masses confuses qui couvrent
le sol de la place. Devant un petit feu, qui flambe jaune, au milieu
d'un cercle de gens accroupis, un sorcier nègre chante doucement et bat
du tambour. L'air de la nuit, de plus en plus frais, promène des
exhalaisons fauves. Le ciel s'étoile partout, dans une limpidité
profonde. Et voici qu'une grande musette arabe commence à gémir,
dominant tous les autres bruits de sa voix aigre et glapissante... Oh!
j'avais oublié ce son-là, qui, depuis pas mal d'années, n'avait plus
glacé mes oreilles!... Il me fait frissonner, et j'éprouve alors une
très vive, très saisissante impression d'Afrique; une de ces impressions
des jours d'arrivée, comme on n'en a déjà plus les lendemains quand la
faculté de comparer s'est émoussée au contact des choses nouvelles.
Elle continue, la musette, avec une sorte d'exaltation croissante, son
air monotone qui déchire; je m'arrête pour mieux l'entendre; il me
semble que ce qu'elle me chante là, c'est l'hymne des temps anciens,
l'hymne des passés morts... Et j'ai un instant de plaisir étrange à
songer que je ne suis encore ici qu'au seuil, qu'à l'entrée profanée par
tout le monde, de cet empire du _Moghreb_ où je pénétrerai bientôt; que
Fez, but de notre voyage, est loin, sous le dévorant soleil, au fond de
ce pays immobile et fermé où la vie demeure la même aujourd'hui qu'il y
a mille ans.