Chapter 21 of 38
Chapitre XXI
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Mardi 16 avril.
La première nuit passée dans cette maison a été assez lugubre.
Constamment ces mêmes bruits: le vent, la pluie, les lointaines prières.
Vers deux heures du matin, les vieilles portes de mes escaliers et de
mes couloirs étaient tellement secouées, avec de tels bruits de
ferraille, que je me suis cru envahi.--Alors j'ai fait une ronde
générale, ma lanterne à la main.--Mais non, personne; rien que du vent,
des rafales, et les verrous toujours en place.
Et je ne me suis plus réveillé ensuite qu'en voyant filtrer le jour par
les fentes de mes grandes portes de cèdre. Pieds nus, sur le tapis qui
couvre mon pavé de faïence, je suis allé d'abord ouvrir une de mes
petites chattières ogivales, et j'ai regardé le ciel, par l'ouverture
béante de mon toit: obstinément ce même ciel d'hiver, d'où continuait de
tomber une pluie lente et fine; un vent froid, comme dans les climats du
Nord, m'arrivait au visage. Et l'antiquité, la désolation, le
délabrement de ma maison, m'apparaissaient plus extrêmes encore, sous
cette lueur à la fois terne et claire, impitoyable, qui descendait d'en
haut avec la pluie. Par terre, les mosaïques de faïence, mouillées,
lavées, avaient seules de fraîches couleurs.
* * * * *
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La matinée se passe à des essais de costumes _habillés_.--Un certain
Edriss, musulman d'Algérie émigré au Maroc, que le docteur L*** m'a
procuré comme guide, m'apporte à choisir des cafetans de drap rose,
aurore, capucine, ou bleu nuit; puis des ceintures, des turbans, de
grosses cordelières en soie pour tenir le poignard et pour attacher
l'aumônière dans laquelle tout vrai croyant doit porter, suspendu au
cou, un petit commentaire manuscrit des saints livres; et enfin de longs
voiles de transparente laine blanche pour envelopper le tout et en
atténuer les couleurs.
Il m'indique ensuite la très difficile manière élégante de se draper
dans ces voiles-là, qui font deux ou trois fois le tour du corps,
prenant les bras, la tête, les reins, et à l'arrangement desquels la
toilette entière est subordonnée.
Toute fantaisie de déguisement mise de côté, il est certain que le
costume arabe est indispensable à Fez, pour circuler en liberté et voir
d'un peu près les gens et les choses.
* * * * *
Trois heures de l'après-midi.
On frappe à ma porte.--Je sais qui c'est, et je descends ouvrir, dans
des vêtements d'Arabe très simples, en laine blanche un peu défraîchie,
comme on en voit à tous les passants dans les rues. Je trouve en bas
trois mules arrêtées, la tête dirigée du côté par où il faudra partir, à
cause de l'impossibilité de tourner entre ces hautes murailles qui se
touchent presque. L'une des trois mules est tenue en main par un
palefrenier, et, bien que ce soit jour de _purification_ et de retraite,
je m'y installe sur une selle à fauteuil en drap rouge. Les deux autres
sont montées par des personnages enveloppés de longs burnous, dont l'un
est Edriss, et l'autre, en tout semblable aujourd'hui à un vrai Bédouin,
est le capitaine H. de V***, l'un des membres de l'ambassade, qui ne se
purifie pas aujourd'hui, lui non plus; du reste, mon compagnon habituel
de promenade, que tout ce pays impressionne de la même manière que
moi-même. Nous partons tous trois sans rien nous dire, comme pour un but
convenu. La pluie fine tombe toujours du ciel bas et brumeux.
Longtemps nous marchons, à la file, sous cette pluie obstinée qui rend
plus lugubre le labyrinthe des petites rues obscures. Le plus souvent,
nous avons de l'eau ou de la boue liquide jusqu'aux genoux de nos bêtes,
qui glissent sur des pierres, s'enfoncent dans des trous, manquent vingt
fois de s'abattre.
Souvent il faut se plier en deux, sous des voûtes si basses que l'on
risque de s'y rompre la tête. A chaque instant il faut s'arrêter, se
garer dans une porte ou reculer jusqu'à un tournant, pour laisser passer
d'autres mules chargées, ou bien des chevaux, des ânons.
Nous traversons des bazars couverts, où il fait perpétuellement une
espèce de demi-crépuscule; là, nous sommes frôlés par toute sorte de
gens et d'objets; nous écrasons des passants contre des maisons, et
toujours nous raclons avec nos étriers les vieilles murailles.
Enfin nous sommes au but de notre course: une grande cour de mauvais
aspect, vieille, caduque, comme tout ce qui est Fez, et entourée de
porches massifs qui la font ressembler à un préau de prison: c'est le
marché aux esclaves--que les chrétiens ne doivent pas voir.
Il est vide aujourd'hui, ce marché; nous avions été mal renseignés; sans
doute il n'y a pas eu d'arrivages du Soudan, car on ne vendra personne,
nous dit-on, d'ici deux ou trois jours.
A la suite d'Edriss, nous continuons donc notre route, toujours sans
parler, dans l'enchevêtrement des rues, qui nous font l'effet de se
rétrécir et de s'assombrir encore davantage.
Et voici un grand murmure de voix qui nous arrive, de voix priant et
psalmodiant ensemble, sur un rythme toujours égal, avec un recueillement
immense. En même temps, dans le dédale noir, apparaît une clarté
blanche; elle sort d'une grande porte ogivale, devant laquelle Edriss,
notre guide, qui a beaucoup ralenti sa marche, se retourne pour nous
regarder. Nous l'interrogeons d'un signe imperceptible: «C'est _cela_,
n'est-ce pas?» De la même manière, par un clignement d'yeux, il répond:
«Oui.» Et nous passons le plus lentement possible pour mieux voir.
_Cela_, c'est Karaouïn, la mosquée sainte, la Mecque de tout le Moghreb,
où, depuis une dizaine de siècles, se prêche la guerre aux infidèles, et
d'où partent tous les ans ces docteurs farouches, qui se répandent dans
le Maroc, en Algérie, à Tunis, en Égypte, et jusqu'au fond du Sahara et
du noir Soudan. Ses voûtes retentissent nuit et jour, perpétuellement,
de ce même bruit confus de chants et de prières; elle peut contenir
vingt mille personnes, elle est profonde comme une ville. Depuis des
siècles on y entasse des richesses de toutes sortes, et il s'y passe des
choses absolument mystérieuses. Par la grande porte ogivale, nous
apercevons des lointains indéfinis de colonnes et d'arcades, d'une forme
exquise, fouillées, sculptées, festonnées avec l'art merveilleux des
Arabes. Des milliers de lanternes, des girandoles, descendent des
voûtes, et tout est d'une neigeuse blancheur, qui répand un rayonnement
jusque dans la pénombre des longs couloirs. Un peuple de fidèles en
burnous est prosterné par terre, sur les pavés de mosaïques aux fraîches
couleurs, et le murmure des chants religieux s'échappe de là, continu et
monotone comme le bruit de la mer...
Pour ne pas nous trahir, un jour de quarantaine obligatoire, nous
n'osons pas nous parler, ni nous arrêter, ni même regarder trop
longuement.
Mais nous allons faire le tour de la très grande mosquée, qui a bien
vingt portes, et nous l'apercevrons encore sous d'autres aspects.
On la contourne dans l'obscurité, par une sorte d'étroit chemin de
ronde, en enfonçant dans la boue, les immondices, les pourritures.
Extérieurement on n'en voit rien, que de hautes murailles noires,
dégradées, croulantes, contre lesquelles s'appuient les maisons
centenaires d'alentour.
Avec un vague recueillement, nous ralentissons notre marche, chaque fois
que nous passons devant une de ces portes: alors le sanctuaire nous
envoie un instant sa lueur blanche et son bruit de voix pieuses. Il est
tellement grand que nous ne parvenons pas bien à en démêler le plan
d'ensemble; ses arcades sont variées à l'infini, les unes sveltes,
élancées, découpées en festons inconnus, dentelées en grappes de
stalactites; les autres ayant forme de trèfles à plusieurs feuilles, de
cintres allongés, d'ogives.
Et toujours, par terre, sur les mosaïques, la foule des burnous
prosternés, murmurant les éternelles prières...
Sans doute, nous reverrons souvent Karaouïn pendant notre séjour à Fez,
mais je ne crois pas que nous en ayons jamais une impression plus
profonde qu'après ce premier coup d'oeil, jeté furtivement un jour où
c'était défendu...