Chapter 33 of 38
Chapitre XXXIII
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A MÉKINEZ
Lundi matin 29 avril.
En nous éveillant sous le ciel sombre, nous nous apercevons que nous
étions campés dans un cimetière: le cimetière des pauvres, probablement;
pas de pierres tombales, mais des bosses de gazon éparses autour de
nous, les unes très anciennes, les autres encore fraîches. Et nous avons
dormi sur ces morts.
Pas plus de mouvement qu'hier, aux abords de cette ville; sur la hauteur
là-bas, dans la grande ogive d'entrée qui s'ouvre au milieu des
remparts, rien de vivant ne se montre, et le morne désert commence tout
de suite, au pied des longs murs.
Vers huit heures, cependant, apparaissent trois ou quatre juifs,
reconnaissables de loin à leurs robes noires; sortis de cette porte, les
voici qui descendent vers notre camp par les terrains grisâtres,
exfoliés et semés de pierres. C'est pour nous offrir des bijoux, des
broderies d'autrefois, qu'ils déballent par terre, sur l'herbe humide,
parmi les piquets et les cordes de nos tentes.
* * * * *
Neuf heures.--Un cavalier tout poussiéreux, qui semble avoir couru grand
train, nous arrive de Fez; il nous apporte ce que nous attendions pour
pénétrer dans la sainte ville: des lettres du sultan adressées au pacha
et aux aminns, nous donnant le droit de circuler et de visiter les
jardins mystérieux d'Aguedal.
Alors nous faisons seller nos mules et, par l'espèce d'avenue grise,
nous montons vers cette grande porte qui depuis hier attirait nos yeux.
Passant enfin sous la haute ogive encadrée d'arabesques et de faïences,
nous faisons notre entrée dans Mékinez.
D'abord des fondrières, des ruines; d'autres remparts, d'autres
enceintes, d'autres portes croulantes, démolies, images de la désolation
et de la vétusté dernières. Quelques rares habitants, plaqués dans des
recoins de murs et vêtus de burnous de la même couleur que les pierres,
nous regardent entrer avec une expression de vague méfiance.
Des rues plus larges, plus droites qu'à Fez; l'aspect d'une ville plus
majestueuse, mais plus délabrée encore et plus ensevelie. De grandes
mosquées grises, des minarets immenses, dominent les places désertes. Et
sur toutes les terrasses, sur tous les murs lézardés, sur tous les
couronnements de portes, poussent de hautes herbes et des fleurs
sauvages, résédas et pâquerettes, en jardins touffus ou en guirlandes
retombantes; tout un parterre de fleurs blanches et jaunes recouvre
l'ensemble de ces ruines.
Par de petites ruelles voûtées qui descendent, nous nous faisons
conduire chez le jeune pacha, pour lui remettre la lettre du sultan, qui
est le «sésame» nous donnant accès dans cette ville. Aux abords de sa
maison, les murs ne sont plus décrépits, mais recouverts de chaux
absolument immaculée, et les plantes sauvages ne garnissent plus les
toits. Plusieurs graves personnages sont assis là sur des pierres,
attendant une audience; ils sont drapés tous dans ces blanches
mousselines de laine que retiennent des cordelières de soie et qui
voilent des robes de dessous en drap bleu ou rose.
Le jeune pacha nous reçoit au seuil de sa porte; en murmurant une
bénédiction pieuse, il baise d'abord le sceau du sultan sur la lettre
que nous lui présentons; puis il la lit et se met à nos ordres pour nous
mener à ces jardins d'Aguedal, que lui seul a le droit de faire ouvrir.
Quand voulons-nous nous mettre en route?--Nous répondons: «Tout de
suite,» n'ayant pas de temps à perdre,--et, sur un signe, on court lui
chercher son cheval.
Presque aussitôt on l'amène, au galop, tenu en main par deux esclaves
noirs, rétif et superbe dans la petite rue étroite où ses coups de pied
font voler la chaux des murs. Il est blanc, à longue queue traînante. La
selle et la bride, en soie vert d'eau, sont brodées d'or.
A la suite du jeune pacha, nous nous enfonçons dans la ville morte, dans
les débris de Mékinez, qu'il nous faudra traverser dans toute sa
longueur, le palais et les jardins du sultan étant très loin, du côté
opposé.--Les rares passants s'inclinent devant le jeune chef, ou
s'avancent pour baiser le bas de ses burnous.
Toujours des enceintes nouvelles, de formidables remparts à créneaux,
puis des espaces vides, des ruines dont le plan est
incompréhensible.--Murailles toutes sapées par la base, tenant debout on
ne sait comme, mais gardant un air imposant quand même, et farouche,
avec leurs proportions excessives et leurs hauts bastions crénelés.
Vers le centre, nous arrivons en face d'une muraille plus grande encore
que toutes les autres, infiniment haute et longue, dont les bastions
carrés s'alignent en perspective fuyante, imitant les «sept tours» de
Stamboul; elle forme une autre ville dans la ville, plus murée, plus
impénétrable. Nous sommes là sur une sorte d'esplanade, d'où l'on domine
des lointains tranquillement tristes, des séries de murs lézardés, de
minarets morts, de terrasses vides. Autour de nous, cependant, il y a un
peu plus de monde: des gens encapuchonnés de burnous couleur de
pierre;--et un groupe de femmes juives non voilées, toutes pailletées
d'or sur velours bleu et rouge, qui sont comme d'extraordinaires poupées
éclatantes sur l'uniformité de ces gris neutres. Et à ce moment, du bout
d'une rue déserte, nous voyons de loin arriver des cavaliers qui
semblent fatigués d'une longue route,--et qui nous font des signes, nous
crient de nous arrêter, accourent à nous...
Ah! ce sont nos cadeaux, les cadeaux que le sultan nous envoie!!!
Qu'Allah soit loué, nous n'y comptions certainement plus.
Pour le gouverneur d'Algérie, il y a un beau cheval pommelé, que nous
serons chargés de lui conduire; et pour nous, une énorme caisse clouée,
la charge d'une mule. Nous renvoyons ces cavaliers à notre camp, en
dehors des remparts, où nous retournerons tout à l'heure pour déballer
ces choses précieuses. Mais on a fait cercle autour de nous, le bruit de
ces présents du souverain s'est répandu sur la place, et voici
maintenant qu'on nous considère avec respect comme de grands chefs.
Plus tard, dans très longtemps, dans l'avenir crépusculaire, quand je
reverrai chez moi ces cadeaux du calife, qui sait si je me rappellerai
jusqu'à la fin au milieu de quel décor étrange et lumineux ils me sont
apparus un jour, sur cette place de Mékinez, devant le palais désert de
Mouley-Ismaïl, le sultan cruel...
Nous dirigeant vers les jardins d'Aguedal, nous contournons toujours la
funèbre muraille grise, qui pointe là-haut ses créneaux aigus vers le
ciel bleu. A présent, nous sommes sur une autre place, la plus grande et
la plus centrale de Mékinez, qu'entourent des minarets et de vieilles
maisons sans fenêtres, recouvertes de chaux blanche. Et ici, dans la
monotone muraille que nous longeons depuis si longtemps, une
merveilleuse porte de palais, toute brodée de mosaïques, s'ouvre, comme
une surprise, attestant que ce lieu, aux aspects effroyables de prison,
a été le repaire d'un sultan magnifique, raffiné comme un artiste dans
son luxe rare. Et devant cette porte, au milieu d'un large rayon de
soleil qui tombe et dessine à terre les dentelures noires des créneaux,
s'agite un groupe de cavaliers invraisemblables, qui paraissent tout
petits sur leurs chevaux à selles de velours, qui rient gaiement avec
des voix enfantines, et dont les burnous, au lieu d'être blancs comme
c'est l'usage pour les hommes, sont de toutes les nuances connues, les
plus vives et les plus fraîches: c'est une troupe d'écoliers qui
continuent la fête d'hier, ce sont des petits _aminns_, des petits
_pachas_, en beaux costumes, montés sur les selles de gala de leurs
pères; c'est une joyeuse cavalcade d'enfants qui s'organise au milieu de
ces ruines, admirable de couleur dans ce rayon de soleil, sur le fond
écrasant et sombre de ces murailles de palais. Et je crois que ce
tableau inattendu, dépassant encore tous les autres, me restera dans les
yeux comme le plus oriental que j'aie vu dans tout mon voyage au
Moghreb...
Oh! derrière eux, quelle étonnante et mystérieuse merveille, que cette
porte de palais, ouverte dans ces immenses remparts! Et comme ils sont
charmants tous, et bizarres, ces écoliers sur leurs chevaux! En voici un
tout petit, qui peut avoir au plus cinq ou six ans; il est en burnous
d'un rose saumon, sur une selle de velours vert; il monte un grand
cheval qui hennit, qui se cabre, qui lui jette à la figure toute sa
crinière blanche ébouriffée, et il n'a pas peur, il sourit, promenant
ses beaux yeux de droite et de gauche pour voir si on le regarde; quel
délicieux petit être il est et quel cavalier superbe il deviendra plus
tard...
Cette porte, qui fut celle du sultan Mouley-Ismaïl le Cruel,
contemporain de Louis XIV, est une gigantesque ogive, supportée par des
piliers de marbre, et encadrée de festons exquis. Toute la muraille
d'alentour, jusqu'en haut, jusqu'aux crénelures du faîte, est revêtue de
mosaïques de faïence, fines et compliquées comme des broderies
précieuses. Les deux bastions carrés qui, de droite et de gauche,
flanquent cette porte, sont aussi couverts de mosaïques semblables et
reposent également sur des piliers de marbre. Des rosaces, des étoiles,
des emmêlements sans fin de lignes brisées, des combinaisons
géométriques inimaginables qui déroutent les yeux comme un jeu de
casse-tête, mais qui témoignent toujours du goût le plus exercé et le
plus original, ont été accumulés là, avec des myriades de petits
morceaux de terre vernissée, tantôt en creux, tantôt en relief, de façon
à donner de loin cette illusion d'une étoffe brochée et rebrochée,
chatoyante, miroitante, sans prix, qu'on aurait tendue sur ces vieilles
pierres, pour rompre un peu l'ennui de si hauts remparts. Le jaune et le
vert sont les nuances qui dominent, dans ces bigarrures de toutes
couleurs; mais les pluies, les siècles qui se sont succédé, les soleils
qui ont recuit tout cela, se sont chargés de fondre ces teintes, de les
harmoniser, de donner à l'ensemble une patine chaude et dorée. Des
bandes sombres, comme de larges rubans de deuil tendus horizontalement,
traversent et encadrent ces broderies vertes ou jaunes: ce sont des
inscriptions religieuses, caractères arabes enroulés, patiemment
exécutées en mosaïques de faïence noire. Et, le long de la bande
supérieure, des crocs de fer, semblables à ceux que l'on voit aux étals
des bouchers, sortent du mur pour recevoir, à l'occasion, des rangées de
têtes humaines...
Nous continuons notre route, toujours vers ces jardins d'Aguedal;
longeant encore l'interminable muraille, nous rencontrons d'autres
portes à mosaïques, d'autres séries de bastions et de créneaux. De plus
en plus, nous sommes dans les régions abandonnées, dans les ruines.
D'autres places, immenses, désertes, entourées de remparts qui semblent
des enceintes de villes détruites; je ne sais combien encore de portes
démantelées, d'ogives brisées, de murs croulants. Personne nulle part,
que des cigognes perchées sur les ruines et regardant de haut la
désolation d'alentour; un air d'abandon encore jamais vu ailleurs.
Des espaces vides, semés de décombres, de pierres, creusés de trous
profonds, de grottes, d'oubliettes. Des champs de blé quelquefois, entre
de hauts murs imposants qui ont dû jadis enfermer des choses si cachées.
Çà et là, au fond d'enclos où nous ne pénétrons pas, apparaissent,
au-dessus de la monotonie des remparts crénelés, de grands toits en
faïence verte, garnis de mousse et de fleurs sauvages: palais des
sultans passés, dont on a fermé les portes après la mort du maître (un
sultan nouveau ne devant jamais habiter le même lieu que son
prédécesseur), et qu'on laisse lentement détruire par les siècles... Et
sur tout ce chaos de débris, que l'été chauffera bientôt de son soleil
torride, c'est toujours et partout la même exubérante profusion d'herbes
et de fleurs: de vrais parterres de pâquerettes, d'anémones, de pavots
rouges, de pavots blancs, de pavots roses; d'immenses jardins naturels,
délicieusement tristes...
Nous allons toujours, conduits par le jeune pacha, trottant derrière son
cheval harnaché de vert et d'or. Nous ne savons plus si nous sommes dans
la ville ou dans les champs; la limite des ruines est mal définie;
autour de nous il y a encore de grands pans de murs inachevés et
cependant près de tomber de vieillesse: caprices de différents
souverains qui se sont succédé, puis qui ont disparu dans l'abîme
éternel avant d'avoir pu finir leur oeuvre commencée. De longues lignes
de remparts crénelés s'en vont se perdre on ne sait où, parmi les
halliers et les herbages, dans les lointains de la campagne déserte...
* * * * *
Les jardins d'Aguedal! Quel lieu désolé! quel aspect de tristesse
inattendue--même après tout ce que nos yeux se sont habitués à voir ici
de funèbre!--D'abord une porte déjetée et vermoulue, qui s'ouvre avec un
air clandestin au bout d'un sentier d'herbes, dans de hauts remparts: à
l'appel du pacha, un gardien à barbe blanche nous tire les verrous
intérieurs et les referme derrière nous quand nous sommes passés. Une
première enceinte, espèce de préau de la mort, toujours entre des murs
d'au moins cinquante pieds de hauteur, puis une seconde porte
verrouillée de fer; une seconde enceinte, une autre porte encore,--et
enfin les «jardins» nous apparaissent... Nous restons saisis devant la
nudité immense d'une espèce de prairie sans fin à l'herbe rase semée de
marguerites, où paissent à l'état sauvage des troupeaux de chevaux et de
boeufs, où courent dans le lointain des bandes d'autruches,--et où des
ossements, des carcasses vides gisent sur la terre. De jardins, il n'y
en a point; à peine quelques arbres là-bas, dans un vieil enclos formant
verger; autrement, rien qu'une prairie triste et murée, si étendue
pourtant que sa muraille grise s'en va se perdre à l'horizon, semble
n'être là-bas qu'une ligne entourant la plaine où ces troupeaux sont
épars. La campagne au delà, absolument solitaire, est verte sous un ciel
sombre; on dirait quelque site des pays du Nord, dans une contrée sans
villages et sans routes, quelque parc de manoir dans une région
abandonnée. Ces chevaux, ces boeufs, ces petites marguerites blanches
dans l'herbe, rappellent aussi nos climats, et il y a même çà et là des
flaques d'eau où chantent les plus ordinaires grenouilles. Ce qui
surprend alors, ce qui est la seule note dissonante, exotique, c'est ce
chef arabe à côté de nous--et ces autruches, circulant comme chez elles,
sur leurs longues jambes minces. Si le lieu est triste, au moins
n'est-il pas banal; car sans doute bien peu d'Européens ont pénétré dans
ces _jardins_ du sultan.
Nos mules marchent avec une certaine hésitation; elles ont peur de ces
carcasses mortes, couchées dans l'herbe; ensuite elles reculent devant
une bande d'autruches, qui s'approchent pour nous voir en tendant leur
long cou chauve, puis qui se sauvent, en se dandinant sur leurs hautes
pattes.
Nous avons la curiosité de savoir ce que sont devenues trois juments
normandes offertes par le gouvernement français à Mouley-Hassan, il y a
quatre ans environ, à l'occasion d'une précédente ambassade, et nous
nous avançons pour les découvrir, parmi tous ces chevaux qui sont là.
Enfin, nous les reconnaissons, ces trois normandes, groupées bien près
les unes des autres, à l'écart de leurs semblables et faisant
visiblement bande à part. Chacune d'elles a son petit poulain, fils
d'étranger;--et cela nous étonne de voir ces bêtes, au bout de quatre
années, se rappeler encore leur origine commune, vivre ainsi ensemble,
avec des airs de comprendre leur exil...
Ensuite nous longeons les murs d'enceinte, pour visiter trois ou quatre
constructions anciennes qui y sont adossées, à de grandes distances les
unes des autres: ce sont des kiosques de jardin, entourés de quelques
cyprès noirs; ils ont des vérandas donnant sur l'Aguedal et soutenues
par de vieilles colonnades charmantes; abandonnés, peut-être depuis des
siècles, ils sont d'une tristesse funèbre sous les couches de chaux
amoncelées qui effacent leurs arabesques. Les portes en sont
verrouillées, condamnées, ou même murées de pierres. Sans doute des
sultanes, des belles cloîtrées et invisibles, sont souvent venues jadis
s'asseoir devant ces kiosques, sous ces colonnes, pour se donner des
illusions de liberté en contemplant les lointains de ces prairies de
marguerites... Et de mystérieux drames d'amour ont dû se passer là, qui
ne seront jamais écrits...
Au sortir des jardins d'Aguedal, le jeune pacha nous ramène par d'autres
chemins, à travers des dépendances intérieures du palais, toujours entre
les gigantesques murailles crénelées, d'une hauteur excessive, qui
donnent à tout ce lieu son caractère d'impénétrabilité farouche. Les
cours, les avenues, les places, sont toujours vides et mortes. La
couleur d'ensemble de tous ces remparts, de toutes ces ruines est le
jaune terreux marbré de brun rouge; la chaux employée à Mékinez est
généralement mélangée d'ocre, et puis surtout, les années, les pluies,
les soleils, les lichens, ont rendu à tout cela les teintes primitives
des rochers et du sol. Ces dépendances du palais sont immenses; dans des
bas-fonds, où coulent des ruisseaux, nous traversons des vergers
incultes, qui sont des fouillis délicieux d'orangers, de grenadiers, de
figuiers et de saules. Les belles sultanes captives ont de quoi s'égarer
sous la verdure et peuvent se faire des illusions de bois sauvages.
Dans toutes les crevasses des remparts poussent des cactus nopals,
grands comme des arbres, qui étalent au soleil leurs fleurs jaunes et
leurs feuilles rigides, semblables à des raquettes bleuâtres. Et des
quantités de cigognes, immobiles sur une patte au faîte des créneaux,
nous regardent de haut passer.
Le jeune pacha nous mène voir une pièce d'eau artificielle, destinée au
bain des dames du harem, et sur laquelle le sultan compte faire naviguer
le canot électrique que nous lui avons offert. C'est un lac carré, de
trois ou quatre cents mètres de long. Sur trois de ses côtés, il est
entouré d'une sinistre muraille crénelée de soixante pieds de haut, qui
se reflète et se renverse dans l'eau immobile, donnant une fausse
impression de profondeur. La quatrième face communique, par un quai
dallé de pierres, avec la grande esplanade vide qui mène au palais.
C'est là que nous nous promenons, absolument seuls toujours, nos yeux
embrassant de tous côtés des séries de formidables remparts, qui se
superposent, se croisent, se dédoublent,--et nous enferment. Au-dessus
de ces vieux murs lézardés, que chauffe à présent le soleil de midi,
apparaissent de nouveau les toits couverts d'herbages des palais des
anciens sultans--qui abritent peut-être encore de merveilleux débris
jamais vus;--et au delà, un fouillis plus lointain de terrasses, de
mosquées, de minarets, de murs lézardés et croulants: toute la
désolation solennelle de Mékinez, étagée sur le ciel morne.--Une musique
de cigales sort des vieilles pierres,--et toute la surface du lac muré
est piquée de petits points noirs, qui sont des têtes de grenouilles
chantant à pleine voix dans le silence des ruines...
Une seule construction neuve émerge là-bas, au-dessus des vieux murs:
c'est le palais du sultan actuel, blanc comme neige, avec un toit de
faïence verte et des auvents bleus. Le sultan ne passe guère là qu'un
mois chaque année, obligé de résider davantage à Fez et à Maroc, ses
deux autres capitales; mais ce palais est habité en ce moment par un
détachement de dames du harem qui ont quitté Fez la semaine dernière--et
qui, bien entendu, ont été soigneusement séquestrées derrière plusieurs
murs avant notre arrivée dans les jardins.
Au moment où nous nous éloignons pour partir, un groupe de lavandières
noires, ayant de grands anneaux d'argent dans les oreilles, sortent du
palais avec des paquets de linge sur la tête: les chemises des belles
dames invisibles, qu'elles se mettent à laver nonchalamment dans le lac,
en chantant des chansons de leur pays...
Je ne sais combien d'enceintes il nous faut franchir pour nous en aller,
combien de portes; ni combien de détours il nous faut faire, entre
d'énormes remparts calcinés de soleil où poussent des cactus.
Il se trouve que nous allons précisément sortir par la merveilleuse
porte en mosaïques de Mouley-Ismaïl, admirée ce matin. Nous passons sous
son ogive, dans son ombre, entre ses piliers de marbre, et nous voici
dehors, au grand soleil, sur la place centrale de la ville. Des groupes
d'Arabes qui sont là, apercevant leur pacha entre nous deux, s'avancent
et s'inclinent profondément, presque prosternés... Jadis, les petites
sorties du matin de Mouley-Ismaïl, sans apparat, devaient être quelque
chose dans ce genre.
* * * * *
Sur cette place, nous remercions le pacha et lui disons adieu--pour nous
diriger vers la ville des juifs, faire la visite promise à notre ami
d'hier au soir.--Cela nous changera de toutes ces grandeurs mortes.
Pour arriver à cette ville des juifs, il faut traverser des quartiers
plus habités. D'abord celui des marchands de bijoux, où des deux côtés
de la rue, dans des petites échoppes en forme de boîte, de bizarres
étalages d'argent et de corail brillent sur de vieux dressoirs en bois
grossier. Et puis une rue très particulière, longue, droite et large
comme un boulevard, bordée de maisonnettes sans toits, pareilles à des
cubes de pierre; elle monte vers une colline au sommet de laquelle le
tombeau d'un saint découpe sur le bleu cru du ciel sa coupole peinte,
flanquée de deux hauts palmiers minces.
A l'extrémité de cette rue, s'ouvre la porte des Juifs. Et, aussitôt
cette porte franchie, tout change d'aspect brusquement, comme si on
était là dans un autre pays où, sans transition, on aurait été jeté. Au
lieu de l'immobilité et du silence, un grouillement compact; au lieu des
hommes bruns, qui marchaient lents et majestueux, drapés dans des laines
blanches, ici, des hommes pâles ou rosés, en longues papillotes et
coiffés de calottes noires, qui vont tête basse, étriqués dans des robes
sombres; des femmes non voilées, qui sont très blanches et ont des
sourcils minces; une quantité de jeunes Éliacins, frais et roses,
efféminés, à l'expression rusée et craintive. Une population trop dense,
qui étouffe dans ce quartier étroit, en dehors duquel le sultan ne lui
permet pas de vivre. Des ruelles encombrées de marchands, et par terre
toutes sortes de débris, d'épluchures, d'immondices; à cause du
tassement, une malpropreté qui étonne, même après celle des rues arabes,
et des puanteurs sans nom, à la fois âcres et fades, vous prenant à la
gorge.
Voici notre ami d'hier au soir qui vient à notre rencontre, averti sans
doute par la rumeur de la foule saluant notre arrivée. Il a toujours sa
jolie figure douce, mais vraiment, pour un millionnaire, il est bien mal
mis: une robe fanée, unie, incolore, quelconque. C'est l'usage,
paraît-il, pour ces juifs riches d'affecter dans la rue ces airs
simples.
La porte de sa maison est bien modeste aussi, toute petite, toute basse,
au bord d'un ruisseau plein d'ordures...
Mais, au dedans, nous nous arrêtons saisis devant un luxe étrange,
devant un groupe de femmes couvertes d'or et de pierreries, qui nous
accueillent souriantes, au milieu d'un décor des _Mille et une Nuits_.
Nous sommes dans une cour intérieure, à ciel ouvert, avec, tout
alentour, une colonnade et des arcades dentelées. Des mosaïques
miroitantes recouvrent le sol et les murs jusqu'à hauteur d'homme;
au-dessus, commencent les arabesques variées à l'infini, les étonnantes
dentelles de pierre, rehaussées de bleu, de vert, de rouge et d'or. Les
artistes patients qui ont décoré cette maison sont les descendants de
ceux qui sculptaient les palais de Grenade, et ils n'ont rien changé,
depuis tant de siècles, aux traditions d'art que leurs pères leur
avaient léguées; ces mêmes broderies de fées, qu'on admire à l'Alhambra
sous une couche de poussière, apparaissent ici dans tout l'éclat de leur
fraîcheur neuve.
Les femmes qui sont dans cette cour, éblouissantes sous un rayon de
soleil, ont des jupes de velours brodé d'or, des chemises de soie lamée
d'or, des corsages ouverts presque entièrement dorés; aux bras, aux
oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux ornés de
pierreries; et leurs bonnets très pointus, leurs espèces de petits
casques, sont formés avec des soies de couleurs éclatantes brochées
d'or. Elles sont pâles, blanches comme de la cire, avec des yeux noirs
très cernés, et leurs bandeaux «à la juive», noirs aussi comme des
plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues.
La maîtresse de la maison est la seule personne dans ce groupe qui ne
soit pas absolument jeune; les autres, qu'on nous présente comme des
_dames_ et qui doivent être mariées en effet, à en juger par le luxe de
leurs vêtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une
dizaine d'années. (Chez les juifs de Fez et de Mékinez, c'est l'usage de
marier les filles à dix ans et les garçons à quatorze.)
Toutes ces petites fées nous tendent la main, avec de gentils sourires;
l'accueil de la maîtresse de la maison est cordial et même distingué;
elle est la plus somptueuse de toutes; sa jupe de velours cramoisi, son
corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des dorures en
relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfilées des perles
fines et des émeraudes grosses comme des noisettes.
Nous n'étions jamais entrés dans une grande maison juive, et toute cette
richesse inattendue et inconnue nous semble un rêve, après la misère
sordide et les puanteurs de la rue.
Nous refusons de déjeuner, malgré les instances de nos hôtes; mais on a
l'air si heureux de nous recevoir que, pour ne pas faire de peine, nous
acceptons une tasse de thé.
C'est au premier étage que ce thé va nous être servi; montons par un
étroit escalier de mosaïques aux marches très raides, suivis de toutes
les petites femmes en costumes d'idoles; traversons une galerie
supérieure festonnée, ajourée, dorée, et entrons dans un salon décoré en
style d'Alhambra, pour nous asseoir par terre, sur des coussins de
velours et de merveilleux tapis.
Par terre également, notre thé aux aromates fume dans des théières et
des samovars en argent d'une grande richesse.
Les fenêtres de ce salon sont des petits trèfles ou des petites rosaces
découpées avec une excessive recherche de formes; sur les murs, toujours
ces mêmes mosaïques, ces mêmes dentelles de sculptures dont les Arabes
ont l'inimitable secret; quant au plafond, c'est une série de petites
coupoles, de petits dômes étoilés, pour lesquels il semble qu'on ait
épuisé les combinaisons géométriques les plus rares et les plus
difficiles, et aussi les mélanges les plus extraordinaires de couleurs.
Par les fines découpures des fenêtres garnies de vitraux colorés,
entrent des rayons bleus, des rayons jaunes, des rayons rouges, qui
tombent au hasard sur les soieries, sur les ors, sur les costumes
éclatants des femmes. Et au milieu de nous, dans un réchaud d'argent,
brûle le bois précieux des Indes, qui répand son nuage de fumée
odorante.
Après les trois tasses de thé de rigueur, après les «cornes de gazelle»,
les confitures de pastèques et les petits bonbons de toute sorte, nous
voulons décidément prendre congé, partir. Mais notre hôtesse renouvelle
son invitation à déjeuner avec une telle insistance de prière que, de
guerre lasse, nous disons oui. Alors une expression de vrai plaisir
apparaît sur sa figure, et les toutes petites dames mariées font chacune
un saut de joie.
Avant de nous mettre à table, il faut visiter le logis, dont notre hôte
semble très justement fier.
D'abord les terrasses, autrement dit les toits, qui sont le promenoir
habituel de la famille. On ose à peine y marcher, tant la couche de
chaux qui les recouvre est immaculée et neigeuse. Ils sont divisés en
différentes parties, d'où l'on découvre différents aspects de la
désolation grandiose d'alentour. Et il y a de tels enchevêtrements dans
cette ville où, depuis tant de siècles, les constructions se sont
appuyées et entassées sur des ruines, qu'une partie de ces terrasses si
blanches s'enfonce sous la formidable ogive sombre d'une forteresse
croulante, construite là jadis par Mouley-Ismaïl, le sultan cruel. De
ces hauts promenoirs, on domine d'abord la ville juive, avec ses maisons
sans air, serrées, tassées les unes sur les autres comme par une
compression, et d'où montent d'écoeurantes odeurs. Plus loin, les restes
de Mékinez, tout le développement incompréhensible des grandes murailles
de forteresses ou de palais auxquelles, par contraste, l'espace,
l'étendue ont été donnés comme à plaisir; et, au milieu de la plus
farouche et de la plus haute de ces enceintes, la porte merveilleuse par
laquelle nous sommes sortis tout à l'heure des sérails, la grande ogive
brodée de mosaïques qui était l'entrée d'honneur du glorieux sultan.
Puis enfin, par échappées, au delà de tant de remparts et de ruines, des
coins de cette campagne sauvage où les brigands font la loi. «Il est
arrivé, nous conte notre hôte, à certaines époques où le sultan et son
armée étaient en expédition lointaine dans le Sud, il est arrivé qu'on
s'est vu obligé de fermer en plein jour les portes de Mékinez, tant les
pillards Zemours devenaient hardis et dangereux.» Toute la famille
israélite est montée avec nous, à la file, par le petit escalier raide
et étroit, afin de nous faire les honneurs de ce lieu de plein air. Les
costumes de velours et d'or des femmes tranchent sur l'éclatante
blancheur des terrasses; les petites dames mariées sont toutes là. Il y
a surtout deux petites belles-soeurs de dix ans, qui se tiennent
enlacées, et qui sont bien charmantes et étranges, avec leurs yeux trop
agrandis, trop cernés, qui ne semblent déjà plus des yeux d'enfants;
leurs magnifiques bracelets de poignets et de chevilles, qui sont des
cadeaux de noce et qui doivent leur servir plus tard lorsqu'elles seront
grandes, trop larges à présent pour leurs membres délicats, ont été
attachés avec des rubans. Et chez elles toutes, jeunes ou non, ce que
l'on voit de cheveux, sous le petit casque en gaze d'or, est imité avec
de la soie: deux bandeaux de soie noire, bien peignés, bien raides,
encadrent leurs joues d'une blancheur de cire et deux petits
accroche-coeur, également en soie noire, s'ébouriffent en pinceau
au-dessus de leurs oreilles fines. Quant à leur vraie chevelure, elle
est cachée je ne sais où, invisible.
En promenant mes yeux tout autour de ces terrasses, sur l'horizon
mélancolique en face duquel ces femmes naissent et meurent, j'ai un
instant la compréhension et l'effroi de ce que peut être la vie de ces
israélites, astreints craintivement aux observances de la loi de Moïse,
et murés dans leur quartier étroit, au milieu de cette ville momifiée,
séparée du monde entier...
Une des gloires de la maison est son jardin, un jardin qui nous fait
sourire: il a bien cinq ou six mètres carrés, entre de grands murs où
sont peintes des charmilles; de petits orangers y poussent étiolés.
Mais, vu l'extrême rareté de l'espace, il faut être tout à fait riche
pour posséder un jardin dans ce quartier. Le sultan actuel, nous dit
notre hôte, est très doux pour les juifs; il a promis, à son prochain
séjour à Mékinez, de leur faire bâtir une nouvelle ville; alors ils
espèrent bientôt s'agrandir et respirer mieux.
Toute la maison est du reste aménagée et décorée dans le goût arabe le
plus recherché, et on pourrait se croire chez quelque élégant vizir, si
les proportions n'étaient pas si petites, et surtout si on ne voyait,
dans chaque appartement, encadrées sous verre, les tables de la Loi, ou
des inscriptions hébraïques, ou la sombre figure de Moïse, ou quelque
autre indice de cette obscurité particulière qui n'est pas l'obscurité
musulmane.
* * * * *
Notre déjeuner est prêt. C'est au rez-de-chaussée, dans une salle qui
donne sur la belle cour tout en dentelles de pierre rehaussées d'or. Les
murs intérieurs sont décorés de mosaïques d'une rare finesse,
représentant des séries d'arcades mauresques au milieu desquelles des
rosaces se compliquent bizarrement comme des dessins de kaléidoscope.
Quant au plafond, il est composé de ces innombrables petits pendentifs
emboîtés les uns dans les autres, que je ne puis comparer qu'à ces
cristallisations de givre accrochées aux branches des arbres en hiver.
La table est, par galanterie, servie à l'européenne sur une nappe
blanche; la porcelaine est française, de Limoges, style Empire, avec
filets dorés. A la suite de quelles odyssées ces choses sont-elles
venues s'échouer à Mékinez?...
On fait venir quatre musiciens, deux chanteurs, un violon et un tambour,
qui s'installent par terre, contre nos jambes, pour nous jouer sans
arrêt des choses rapides, stridentes et lugubres. Notre hôtesse, malgré
ses perles et ses émeraudes, désire surveiller elle-même la cuisine et
nous apporter nos plats; ce qu'elle fait du reste avec une bonne grâce
parfaite et une originale distinction.
Une vingtaine de mets différents se succèdent à la file, arrosés de deux
ou trois qualités de vieux petits vins roses tout à fait bons, que les
israélites récoltent sur les coteaux alentour de Mékinez, au grand
scandale des musulmans. Et, tandis que la musique fait rage par terre,
tandis que la fumée du bois indien, que l'on brûle devant nous, voile
notre déjeuner d'un odorant nuage bleu, nous voyons, au milieu de la
belle cour tout en lumière, la famille groupée dans ses costumes
chamarrés d'or, et toujours les deux petites belles-soeurs qui passent
et repassent, enlacées, leurs espiègleries enfantines contrastant avec
leurs lourds bijoux et leurs vêtements de grandes dames.
* * * * *
L'heure venue de nous en aller, nous ne savons quels remerciements faire
à ces aimables gens, que nous ne reverrons jamais nulle part et auxquels
nous aimerions pourtant offrir à notre tour l'hospitalité, si, par
impossible, ils venaient dans notre pays.
Quand nous ressortons pour reprendre nos mules dans la rue sordide, nous
trouvons un attroupement considérable, qui s'est formé là dans l'attente
curieuse de nous voir; tout le quartier est dehors, et nous marchons à
travers une foule compacte, jusqu'au moment où, la porte des Juifs
franchie, nous retombons dans les solitudes de la ville arabe.
L'accablant soleil de deux heures tombe sur les tranquillités des
ruines, où des milliers de cigales chantent. Nous sortons des enceintes
des grands remparts, pour redescendre vers notre camp.
Là nous attendent les cavaliers qui sont venus de Fez nous apporter nos
cadeaux. Avant de les congédier, nous voulons vérifier le contenu de nos
caisses, de peur qu'elles n'aient été pillées pendant la nuit de voyage;
et, à l'annonce de ce déballage, nos muletiers font cercle, bien près,
bien près, avec des yeux avides de voir; les gens d'une petite caravane
qui est venue camper près de nous en notre absence s'approchent aussi,
très alléchés par ce spectacle, et nous avons bientôt une trentaine
d'Arabes, suspects d'allures et drapés en majestueuses guenilles, qui se
pressent autour de nous, dans l'isolement de ce cimetière, muets
d'impatience, à l'idée d'admirer les présents du Calife... Ouvrons une
première caisse: c'est la selle de velours vert, très somptueusement
brodée d'or, que nous sommes chargés de faire parvenir au gouverneur de
l'Algérie, en même temps que son cheval pommelé; des murmures
d'admiration passionnée accueillent son apparition au soleil.
Déballons maintenant la boîte infiniment longue qui doit contenir nos
cadeaux personnels.--Pour chacun de nous, un fusil du _Souss_ dans son
étui rouge; un fusil ancien, de cinq pieds de long, entièrement revêtu
d'argent. Pour chacun de nous aussi, un grand sabre de pacha marocain,
dans un fourreau niellé, avec bretelle de soie et d'or; poignée en corne
de rhinocéros, lame et garde damasquinées d'or. Cela brille, sous la
chaude lumière du ciel, et les exclamations les plus exaltées partent de
notre entourage. Dans son enthousiasme pour le Calife qui peut faire
d'aussi désirables cadeaux, un chamelier va jusqu'à s'écrier: «Qu'Allah
rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Qu'Allah prolonge ses
jours, _même aux dépens de ma propre vie!_»
Alors nous nous trouvons imprudents d'avoir éveillé autour de nous de
telles convoitises...
* * * * *
Nous remontons vers la ville sainte, assis sur nos mules et précédés de
notre vieux caïd responsable. Cette fois, c'est pour nous promener à
l'aventure et à la recherche des tapis, des armes, jusqu'au coucher du
soleil.
Le «bazar», beaucoup plus petit, plus obscur, plus triste que celui de
Fez, est complètement vide quand nous arrivons; le long des murs, tous
les petits couvercles des niches à marchands sont rabattus et fermés. On
nous explique que tout le monde est à la mosquée; dans un moment, on va
revenir: nous n'avions pas songé en effet qu'il est trois heures et
demie, l'heure de la quatrième prière du jour...
Peu à peu, l'un après l'autre, les marchands reviennent, à pas lents,
drapés dans leurs transparentes mousselines, et tout blancs dans la
pénombre des petites ruelles voûtées. Absorbés dans leur rêve,
insouciants ou dédaigneux de notre présence, ils ouvrent leurs niches,
en relèvent les couvercles, et montent s'asseoir dedans, le chapelet à
la main, sans nous regarder. Cependant nous sommes les seuls
acheteurs,--et on est tenté de se demander à quoi bon un bazar dans
cette nécropole.--On y vend des burnous, des costumes, des cuirs
ouvragés, beaucoup d'étriers niellés d'argent ou d'or; et de ces
couvertures aux dessins sauvages, tissées dans le Sud par les femmes des
tribus, le soir à la porte des tentes,--chez les Beni M'guil ou les
Touaregs.
Nous errons longtemps au milieu des quartiers déserts et funèbres; nous
passons, toujours dans l'obscurité des rues couvertes, devant plusieurs
mosquées immenses, où nos regards jetés à la dérobée entrevoient des
enfilades mystérieuses d'arceaux et de colonnes. Puis nous arrivons au
quartier, un peu moins mort, des marchands de bijoux.
Oh! les étranges vieux bijoux que l'on vend à Mékinez! A quelles époques
ont-ils bien pu être neufs?--Pas un qui n'ait un air d'antiquité
extrême: de vieux anneaux de poignets ou de chevilles, polis par des
frottements séculaires sur la peau humaine; de larges agrafes pour
attacher les voiles; de vieux petits flacons d'argent, à pendeloques de
corail, pour contenir du noir à peindre les yeux, avec des crochets pour
les attacher à la ceinture; des boîtes pour corans, toutes gravées
d'arabesques et portant le sceau de Salomon; de vieux colliers de
sequins, usés sur des cous de femmes mortes;--et une quantité de ces
larges trèfles, en argent repoussé enchâssant une pierre verte, que l'on
s'attache sur la poitrine pour conjurer le mauvais oeil.--Dans les
niches des vieux murs, devant les vendeurs accroupis, ces choses sont
étalées sur des petits dressoirs en bois crassi et vermoulu.
C'est près du quartier des juifs; plusieurs d'entre eux, nous devinant
là, arrivent, nous entourent, pour nous offrir aussi des bijoux, des
bracelets, de vieilles bagues extraordinaires, ou des boucles d'oreilles
à émeraudes, toutes choses qu'ils tirent des poches de leurs robes
noires avec des airs de cachotterie, après avoir jeté autour d'eux des
regards méfiants.
Viennent aussi des marchands de tapis de R'bat; tapis en haute laine,
qu'on étale par terre, sur la poussière, sur les détritus et sur les
ossements, pour nous en montrer les dessins rares et les belles
couleurs.
* * * * *
Le soleil est déjà bas, il commence à jeter ses rayons en longues bandes
d'or sur les ruines. Alors nous concluons nos marchés péniblement
discutés, pour quitter la sainte ville où nous ne reviendrons plus
jamais et nous diriger vers nos tentes.
Avant de franchir la dernière muraille d'enceinte, nous nous arrêtons
dans une sorte de petit bazar que nous ne connaissions pas encore. C'est
celui des marchands de bric-à-brac, et Dieu sait ce que des boutiques de
ce genre à Mékinez peuvent recéler de bizarres vieilleries.
Ces brocantages se passent près d'une porte donnant sur le désert de la
campagne, au pied des hauts et farouches remparts et à l'ombre de
quelques mûriers centenaires qui ont en ce moment leurs jeunes feuilles
tendres d'avril. Ce sont surtout de vieilles armes que l'on trouve ici:
yatagans rouillés, longs fusils du Souss; puis de vieilles amulettes de
cuir, pour la chasse ou la guerre; des poires à poudre saugrenues, et
aussi des instruments de musique: guitares à peau de serpent, musettes
ou tambourins. Par analogie sans doute avec ces débris qu'ils vendent,
les marchands sont presque tous des vieillards caducs, effondrés, finis.
Des mendiants, qui ont élu demeure dans des trous de pierre à cette
entrée de ville, assistent à nos marchés: un manchot couvert de plaies,
un cul-de-jatte galeux; et plusieurs de ces gens qui ont pour regard
deux trous saignants où s'assemblent les mouches, et qui sont d'anciens
voleurs auxquels, de par la loi, on a enlevé les yeux avec la pointe
d'un fer rougi.
On est sans doute très pauvre dans ce bazar, on a grand besoin de
vendre, car on s'occupe de nous, on nous entoure. Nous faisons à vil
prix plusieurs acquisitions étonnantes... A l'heure jaune et subitement
refroidie du coucher du soleil, nous sommes encore là, près de cette
porte désolée et sous les branchages de ces vieux arbres, cernés par une
cinquantaine de figures sauvages, en haillons, Berbères, Arabes ou
Soudaniens.
* * * * *
On sait en ville que nous devons partir demain matin à la pointe du
jour. Aussi, dès que nous sommes revenus sous nos tentes, des juifs
descendent vers notre camp pour nous offrir encore des plumes, des oeufs
d'autruche et d'autres bijoux d'argent, d'autres tapis de R'bat; tant
que dure une lueur de crépuscule, ils étalent obstinément ces choses
devant nous, sur l'herbe des tombes...
Le jeune pacha vient ensuite à cheval nous faire ses adieux. Puis nos
gardes de nuit arrivent, et enfin, aux lanternes, le cortège de notre
pompeuse _mouna_: alors commence pour nos gens la grande orgie nocturne
de poulets, de moutons et de couscouss.