Chapter 22 of 38
Chapitre XXII
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Mercredi 27 avril.
Présentation au sultan, le matin (on nous a fait grâce d'un jour de
quarantaine).
A huit heures et demie nous sommes tous réunis, en grande tenue, dans la
cour mauresque de la maison qu'habitent notre ministre et sa suite.
Arrive le _caïd introducteur des ambassadeurs_, un mulâtre colossal, à
cou de taureau, qui tient en main une énorme trique de mauvais aloi (on
choisit toujours pour remplir ces fonctions-là un des hommes les plus
gigantesques de l'empire).
Quatre personnages en longs vêtements blancs entrent à sa suite, et
restent immobiles derrière lui, armés de triques semblables à la sienne,
qu'ils tiennent, comme les tambours-majors leur canne, à toute longueur
de bras. Ces gens sont simplement pour écarter la foule sur notre
passage.
Quand il est temps de nous mettre en selle, nous traversons le jardin
d'orangers, sur lequel tombe toujours la même petite pluie d'hiver
inséparable de notre voyage, et nous nous dirigeons vers la porte basse
qui donne sur la rue; là, on nous amène, un par un, nos chevaux qui sont
incapables de se retourner ni de passer deux de front, tant cette rue
est étroite. Et nous montons au hasard des bêtes qui se présentent, en
hâte et sans ordre.
Il y a assez loin d'ici le palais. Il nous faut traverser ces mêmes
quartiers que nous avions pris avant-hier pour venir. En avant de nous,
les bâtons s'abattent, deçà et delà, sur les groupes qui gênent, et nous
sommes entourés d'une haie de soldats affolés, tout de rouge vêtus, qui
sont constamment sous nos chevaux, et dont les baïonnettes, arrivant
juste à hauteur de nos yeux, sont une menace permanente, dans les
tournants brusques ou les cohues.
Comme le jour de notre entrée, nous traversons les terrains vides qui
séparent Fez-le-Vieux de Fez-le-Neuf, les rochers, les aloès, les
grottes, les tombes, les ruines, et les tas de bêtes pourries au-dessus
desquels des oiseaux tournoient.
Et, enfin, nous arrivons devant la première enceinte du palais et, par
une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs.
Cette cour est tellement immense que je ne connais pas de ville au monde
qui en possède une de dimensions pareilles. Elle est entourée de ces
hautes et effroyables murailles à créneaux pointus, flanquées de lourds
bastions carrés--comme sont les remparts de Stamboul, de Damiette ou
d'Aigues-Mortes--avec quelque chose de plus délabré encore, de plus
inquiétant, de plus sinistre; l'herbe sauvage pousse sur cette place et,
au milieu, il y a un marais où des grenouilles chantent. Le ciel est
tourmenté et noir; des nuées d'oiseaux s'échappent des tours crénelées
et tourbillonnent dans l'air.
La place semble vide, malgré les milliers d'hommes qui y sont rangés,
sur les quatre faces, au pied des vieux murs. Ce sont les mêmes
personnages toujours, et les mêmes couleurs: d'un côté, une multitude
blanche, en burnous et en capuchons; de l'autre, une multitude rouge,
les troupes du sultan, ayant avec eux leurs musiciens en longues robes
orangées, vertes, violettes, capucine ou jaune d'or. La partie centrale
de l'immense cour dans laquelle nous nous avançons reste complètement
déserte. Et toute cette foule semble lilliputienne, à si grande
distance, tassée aux pieds de ces écrasantes murailles crénelées.
Par un de ses bastions d'angle, ce lieu communique avec les enceintes du
palais. Ce bastion, moins dégradé que les autres, recrépi de chaux
blanche, a deux délicieuses grandes portes ogivales entourées
d'arabesques bleues et roses; et c'est par un de ces arceaux que le
souverain va paraître.
On nous prie de mettre pied à terre; car nul n'a le droit de rester à
cheval devant le chef des croyants,--et on emmène nos bêtes. Nous voici
démontés, sur l'herbe mouillée, sur la boue.
Un mouvement se fait dans les troupes: soldats rouges et musiciens
multicolores viennent, sur deux rangs, former une large avenue, depuis
le centre de la cour où l'on nous a placés, jusqu'à ce bastion là-bas,
par où le sultan doit venir, et nous regardons tous la porte entourée
d'arabesques, attendant l'apparition très sainte.
Elle est bien encore à deux cents mètres de nous cette porte, tant la
cour est immense, et d'abord, nous arrivent par là de grands
dignitaires, des vizirs: longues barbes blanchissantes et visages
sombres; à pied tous, aujourd'hui, comme nous-mêmes, et marchant à pas
lents dans les blancheurs de leurs voiles et de leurs burnous qui
flottent. Nous connaissons déjà presque tous ces personnages, que nous
avons vus avant-hier, à notre arrivée, mais plus fiers, ce jour-là,
montés sur leurs beaux chevaux.--Arrive aussi le caïd Belaïl, bouffon
noir de la cour, la tête toujours surmontée de son invraisemblable
turban en forme de dôme; il s'avance seul, dégingandé et dandinant,
l'allure inquiétante, appuyé sur une énorme trique-assommoir;--je ne
sais quoi de sinistre et de moqueur est dans toute sa personne, qui
semble avoir conscience de sa faveur extrême.
La pluie reste menaçante; des nuages de tempête, chassés par un grand
vent, courent dans le ciel avec les nuées d'oiseaux, laissant voir par
places un peu de ce bleu intense qui indique seul le pays de lumière où
nous sommes. Les murailles, les tours, sont hérissées partout de leurs
créneaux pointus, qui font en l'air comme des rangées de peignes aux
dents méchantes; elles paraissent gigantesques, nous enfermant de tous
côtés comme dans une citadelle aux dimensions excessives, fantastiques;
le temps leur a donné une couleur gris doré très extraordinaire; elles
sont lézardées, déchiquetées, branlantes; elles produisent sur l'esprit
l'impression d'une antiquité tout à fait perdue dans la nuit. Deux ou
trois cigognes, perchées entre des créneaux sur des pointes, regardent
en bas cette foule; et une mule, grimpée je ne sais comment sur une des
tours, avec sa selle à fauteuil en drap rouge, regarde aussi.
Par cette porte, entourée d'arabesques bleues et roses, sur laquelle
notre attention est de plus en plus concentrée, arrivent maintenant une
cinquantaine de petits nègres, esclaves, en robe rouge avec surplis de
mousseline, comme des enfants de choeur. Ils marchent lourdement, tassés
en troupeau de moutons.
Puis six magnifiques chevaux blancs, tout sellés et harnachés de soie,
que l'on tient en main et qui se cabrent.
Puis un carrosse doré, d'un style Louis XV--imprévu dans cette mise en
scène, et mièvre, et ridicule au milieu de toute cette rudesse
grandiose--(d'ailleurs l'unique voiture existant à Fez, offerte au
sultan par la reine Victoria).
Encore quelques minutes d'attente et de silence. Et, tout à coup, un
frémissement de religieuse crainte parcourt la haie des soldats. La
musique, avec ses grands cuivres et ses tambourins, entonne quelque
chose d'assourdissant et de lugubre. Les cinquante petits esclaves noirs
se mettent à courir, à courir, pris d'un affolement subit, se déploient
en éventail comme un vol d'oiseaux, comme une grappe d'abeilles qui
essaiment. Et là-bas, dans la pénombre de l'ogive, que nous regardons
toujours, sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se
dessine une haute momie blanche à figure brune, toute voilée de
mousseline; on porte au-dessus de sa tête un parasol rouge de forme
antique, comme devait être celui de la reine de Saba, et deux géants
nègres, l'un en robe rose, l'autre en robe bleue, agitent des
chasse-mouches autour de son visage.
Et tandis que l'étrange cavalier s'avance vers nous, presque informe,
mais imposant quand même, sous l'amas de ses voiles neigeux, la musique,
comme exaspérée, gémit de plus en plus fort, sur des notes plus
stridentes; entonne un hymne religieux lent et désolé, qu'accompagnent à
contre-temps d'effroyables coups de tambour. Le cheval de la momie
gambade avec rage, maintenu à grand'peine par les esclaves noirs. Et nos
nerfs reçoivent je ne sais quelle impression angoissante de cette
musique si lugubre et si inconnue.
Enfin voici, arrêté là tout près de nous, ce dernier fils authentique de
Mahomet, bâtardé de sang nubien. Son costume, en mousseline de laine
fine comme un nuage, est d'une blancheur immaculée. Son cheval aussi est
tout blanc; ses grands étriers sont d'or; sa selle et son harnais de
soie sont d'un vert d'eau très pâle, brodés légèrement de plus pâle or
vert. Les esclaves qui tiennent le cheval, celui qui porte le grand
parasol rouge, et les deux--le rose et le bleu--qui agitent des
serviettes blanches pour chasser autour du souverain des mouches
imaginaires, sont des nègres herculéens, qui sourient farouchement; déjà
vieux tous, leurs barbes grises ou blanches tranchant sur le noir de
leurs joues. Et ce cérémonial d'un autre âge s'harmonise avec cette
musique gémissante, cadre on ne peut mieux avec ces immenses murailles
d'alentour, qui dressent dans l'air leurs créneaux délabrés...
Cet homme, qu'on a amené devant nous dans un tel apparat, est le dernier
représentant fidèle d'une religion, d'une civilisation en train de
mourir. Il est la personnification même du vieil Islam;--car on sait que
les musulmans purs considèrent le sultan de Stamboul comme un usurpateur
presque sacrilège et tournent leurs yeux et leurs prières vers le
Moghreb, où réside pour eux le vrai successeur du Prophète.
A quoi bon une ambassade à un tel souverain, qui reste, comme son
peuple, immobilisé dans les vieux rêves humains presque disparus de la
terre? Nous sommes absolument incapables de nous entendre; la distance
entre nous est à peu près celle qui nous séparerait d'un calife de
Cordoue ou de Bagdad ressuscité après mille ans de sommeil. Qu'est-ce
que nous lui voulons, et pourquoi l'avons-nous fait sortir de son
impénétrable palais?...
Sa figure brune, parcheminée, qu'encadrent les mousselines blanches, a
des traits réguliers et nobles; des yeux morts, dont on voit paraître le
blanc, en dessous de la prunelle à demi cachée par la paupière; son
expression est une mélancolie excessive, une suprême lassitude, un
suprême ennui. Il a l'air doux, et il l'est réellement au dire de ceux
qui l'approchent. (Au dire des gens de Fez, il l'est même trop: il ne
fait pas voler assez de têtes pour la sainte cause de l'Islam.) Mais
c'est sans doute une douceur relative, comme on l'entendait chez nous au
moyen âge, une douceur qui ne se sensibilise pas outre mesure devant du
sang répandu, quand cela est nécessaire, ni devant une rangée de têtes
humaines accrochées en guirlande au-dessus des belles ogives, à l'entrée
d'un palais. Certes, il n'est pas cruel; avec ce regard doucement
triste, il ne peut pas l'être; comme son pouvoir divin lui en donne le
droit, il châtie quelquefois durement, mais on dit qu'il aime encore
mieux faire grâce. Il est prêtre et guerrier; et il est l'un et l'autre
à l'excès; pénétré de sa mission céleste autant qu'un prophète, chaste
au milieu de son sérail, fidèle aux plus pénibles observances
religieuses et très fanatique par hérédité, il cherche à copier Mahomet
le plus possible; on lit d'ailleurs tout cela dans ses yeux, sur son
beau visage, et dans son altitude majestueusement droite. Il est
quelqu'un que nous ne pouvons plus, à notre époque, ni comprendre, ni
juger; mais il est assurément quelqu'un de grand, qui impose...
Et là, devant nous, gens d'un autre monde rapprochés de lui pour
quelques minutes, il a je ne sais quoi d'étonné et de presque timide qui
donne à sa personne un charme singulier, tout à fait inattendu.
* * * * *
Le ministre présente au sultan, dans un sac de velours brodé d'or, ses
lettres de créance, que prend en main l'un des chasseurs de mouches.
Puis s'échangent les brefs discours d'usage: celui du ministre d'abord;
ensuite la réponse du sultan, affirmant son amitié pour la France, d'une
voix basse, fatiguée, condescendante, très distinguée. Puis nos
présentations individuelles, nos saluts, auxquels le souverain répond
par un signe de tête courtois--et c'est fini: le chef des croyants s'est
assez montré pour des Nazaréens que nous sommes. Les esclaves noirs font
tourner bride au beau cheval harnaché de soie; la momie chérifienne nous
apparaît vue de dos, semblable à un grand fantôme, dans de vaporeux
linceuls. La musique, qui s'était apaisée en sourdine pendant les
discours, reprend un crescendo funèbre; un autre orchestre, de musettes
et de tambourins, glapit en même temps sur des notes plus stridentes
encore; le canon commence à tonner tout près de nous, affolant les
chevaux; celui du sultan se cabre et rue, essayant de secouer sa momie
neigeuse, qui reste impassible;--tous les autres, les six belles bêtes
blanches qu'on tenait en main, s'échappent en bonds furieux; celui du
carrosse doré se mâte tout debout sur ses pieds de derrière: les
cinquante enfants noirs reprennent leur course échevelée absolument
folle (ce qui est une chose d'étiquette chaque fois que le maître est en
marche).
Et pendant le crescendo exaspéré de ces musiques, tandis que le canon
continue son grand fracas sourd,--le cortège du calife s'éloigne de nous
rapidement, comme une apparition qui serait chassée par un excès de
mouvement et de bruit; il s'engouffre là-bas, dans l'ombre de l'ogive
bordée d'arabesques bleues et roses.--Nous apercevons une dernière ruade
du beau cheval essayant toujours de secouer son impassible cavalier
blanc; puis tout disparaît, y compris le parasol rouge et les cinquante
enfants de choeur qui se sont jetés sous cette porte comme un flot.--Une
averse commence à tomber et nous courons à présent sur les hautes herbes
mouillées, à la recherche de nos chevaux, au milieu de la débandade
subite des soldats nègres habillés de rouge, de toute la pitoyable armée
de singes. Un désarroi et un vacarme étranges succèdent au recueillement
de tout à l'heure dans le gigantesque carré des murailles et des tours
en ruines...
* * * * *
Enfin nous sommes remontés à cheval, pour aller, comme il est d'usage
après chaque réception d'ambassade par le sultan, visiter les jardins du
palais avec les vizirs.
Nous franchissons d'autres enceintes crénelées effroyablement hautes,
d'autres vieilles portes ogivales aux battants bardés de fer, d'autres
cours murées, où le sol est coupé de cloaques et de fondrières. Tout
cela est vieux extraordinairement, tout cela est en ruines, imposant
toujours et sinistre.--La plus solennelle de ces cours est un carré
allongé de deux ou trois cents mètres, entre des murailles crénelées
d'au moins cinquante pieds de haut. Aux deux bouts de cette cour
s'ouvrent symétriquement de grandes portes, recrépies de chaux blanche
ainsi que toutes les entrées du palais, et encadrées toujours
d'arabesques bleues et roses, de mosaïques de faïence. Et chacune de ces
portes est flanquée de quatre énormes tours crénelées, auxquelles on a
laissé, comme aux remparts, la couleur sombre des siècles, et qui
s'étagent en gradins, les tours extrêmes montant beaucoup plus haut que
celles du centre. Rien ne peut rendre l'aspect farouche de ce lieu, ni
l'effroi, ni la monotonie triste de ces murailles si hautes, de tous ces
créneaux découpés sur le ciel.
Ensuite nous cheminons entre deux rangs de grands murs gris, encore
inachevés, dans une sorte de couloir que le sultan fait construire, et
élever beaucoup, pour que ses femmes puissent aller dans les jardins
sans être aperçues de nulle part, ni des terrasses, ni des montagnes
d'alentour. Nous entendons là une sorte de choeur religieux avec, de
temps à autre, quelque chose comme un coup assourdi frappé sur plusieurs
tambours à la fois. On dirait un service funèbre célébré dans quelque
mosquée;--mais ce sont tout simplement des ouvriers qui travaillent,
alignés au faîte d'un mur en terre battue.
Ils chantent, en adagio mineur, une complainte lamentable, et, à la fin
de chaque mesure, qui dure bien quinze secondes, frappent un coup sur
leur bâtisse, pour durcir leur pisé, avec un de ces lourds pilons de
bois qu'on appelle des «demoiselles»; c'est tout leur travail, qui
durera de cette manière jusqu'à ce soir.
Ils nous regardent venir, et nous aussi, nous les regardons, amusés et
ébahis. Cela fait l'effet d'une gageure, d'une moquerie; mais nullement,
ces gens-là sont sérieux. Il paraît même que chaque fois qu'on travaille
à la journée pour le sultan, on y met cette solennité lente.
Ayant franchi l'enceinte qu'ils construisent, nous nous retournons,
poursuivis par leur cantique traînant, pour les regarder encore, et nous
pensions cette fois les voir de dos. Mais, par un mouvement d'ensemble
comique, ils se sont tous retournés, eux aussi, afin de nous suivre des
yeux, et ils continuent de travailler à la même cadence, avec la même
invraisemblable lenteur...
Une dernière porte, et nous entrons dans les jardins du sultan. Des
vergers plutôt, de grands vergers à l'abandon, enfermés entre des
murailles en ruine. Mais des vergers d'orangers, qui sont exquis dans
leur tristesse et embaumés de la plus suave odeur. Les avenues sont
recouvertes de berceaux de vigne et pavées de marbre blanc, de bien
antiques dalles usées et verdies. Les arbres, très âgés, portent en même
temps leurs fruits dorés et leurs fleurs blanches. En dessous, croissent
les herbes sauvages. Par endroits, cela tourne au marais, à la savane.
Il y a çà et là de vieux kiosques mélancoliques, où, paraît-il, le
sultan vient se reposer avec ses femmes. Les arabesques en sont effacées
par la chaux blanche.
De l'ensemble se dégage comme une mélancolie de cimetière. Que de belles
créatures cloîtrées, choisies parmi les plus superbes jeunes filles de
tout le Moghreb, ce bois d'orangers a dû voir passer, s'ennuyer, se
faner et mourir!