Chapter 28 of 38
Chapitre XXVIII
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Mercredi 24 avril.
De grand matin, en me promenant sur mes terrasses--qui sont à
compartiments, à recoins étagés,--je découvre une nouvelle dépendance de
ce domaine des toits, communiquant avec la partie déjà connue par un pan
de mur que je n'avais pas encore eu l'idée d'enjamber. C'est un nouveau
petit promenoir carré tout à fait choisi pour se tenir à l'ombre pendant
les premières heures du jour, tandis qu'on est si bien sur l'autre pour
regarder coucher le soleil sur les lointains fuyants de la ville basse.
J'ai, de ce nouvel observatoire, une vue toute différente: d'abord des
échappées indiscrètes sur des maisons proches dominant la mienne,
échafaudant leurs terrasses et leurs pans de murs sur le ciel bleu;
comme c'est le matin, les ménagères de ces maisons-là ont, suivant
l'usage, étalé sur des cordes, au soleil et à l'air pur, des couvertures
rayées, des coussins bariolés, toute sorte d'objets de literie qui
viennent de servir pendant la nuit, et dont les vives couleurs éclatent
sur le gris fendillé des vieux murs;--au-dessus de ces choses, un
palmier lointain montre le petit bouquet de plumes de sa tête, et, plus
haut encore, grimpe un morceau de montagne, tout bleui d'aloès, avec des
tombeaux, des ruines, des _koubbas_ de saints personnages défunts, tout
un cimetière perché au-dessus de la ville... Je me promène et je
regarde... Mais voici, derrière un petit mur, à deux pas de moi, un bout
de chiffon doré qui brille,--et qui remue,--puis qui monte doucement,
doucement, avec des précautions infinies: une _hantouze_ de femme!--(Une
de mes voisines évidemment qui a entendu marcher et qui a la curiosité
de savoir qui ce peut bien être.)--Je ne bouge plus, subitement
pétrifié... La coiffure dorée monte toujours;--puis voilà qu'émergent
une ferronnière de sequins,--des cheveux,--un front,--des sourcils
noirs!--deux grands yeux qui m'ont vu!!... Coucou! c'est fini...
Disparue, la belle,--comme à Guignol, une marionnette qui retombe...
Je reste là cependant, devinant bien qu'elle n'est pas partie... Et, en
effet, de nouveau voici l'_hantouze_ qui monte, qui monte, puis toute la
figure, cette fois, paraît, et effrontément me regarde, avec un
demi-sourire de curiosité scandalisée... Elle est charmante cette
voisine, entrevue dans ce mystère, et avec cette coiffure d'or sur ce
fond de ruines... Mais vraiment nous sommes trop près l'un de l'autre et
j'ai tort de me tenir là; j'en suis gêné moi-même, et, pour ne pas
prolonger cette première présentation, je me retire sur ma terrasse
inférieure--où j'ai d'autres voisines déjà plus apprivoisées.
Là, du reste, c'est bien moins intime; au lieu d'un échafaudage de
quelques maisons surmontées d'un cimetière lointain, j'ai sous mes pieds
tout le panorama de Fez, avec ses jardins, ses murailles, et le neigeux
Atlas au fond du tableau; c'est un immense décor complet, sur lequel mon
indiscrétion, moins particularisée, me semble plus admissible. Là, en
général, quand je parais, les petits murs d'alentour se garnissant de
têtes de femmes, toujours oisives et curieuses d'examiner le voisin
d'une espèce rare que je suis pour elles. Les airs de gazelle effrayée,
la sauvagerie des premiers jours, ont disparu très vite; ce qui serait
une énormité d'imprudence coupable avec un musulman, semble sans danger
avec moi, qui ne le dirai à personne, et qui, d'ailleurs, vais repartir
bientôt pour si loin, si loin, pour mon pays fantastique. L'essentiel
est que les maris n'en sachent rien. Et on me regarde, on me sourit, on
me fait: bonjour, bonjour!
Même on vient me montrer à petite distance différents objets, pour
savoir comment je les trouve, des parures de bras ou de poitrine, des
gazes dorées pour recouvrir les _hantouzes_.--Et mes gants sont un
sujet, d'étonnement extrême: «Oh! as-tu vu? disent les belles, _il a des
mains à deux peaux!_» J'habite un quartier de riches; aussi toutes ces
femmes n'ont-elles du matin au soir rien à faire qu'à amuser, à tour de
rôle, leur époux.
L'une d'elles, qui appartient à un de mes voisins les plus proches, a
des allures de bête captive. Elle passe des heures seule, assise en
équilibre au sommet aigu d'un mur, profilée sur le ciel; immobile et
indifférente à tout, même à la curiosité de me voir. Pas absolument
jolie, surtout au premier aspect, mais svelte et admirablement modelée,
jeune et étrange, avec des yeux d'ombre, que l'on devine cernés par
quelque troublante fatigue. Elle est à son poste, ce matin, bras nus,
jambes croisées et nues aussi jusqu'aux genoux; à ses chevilles, très
fines, pèsent de lourds anneaux grossiers, et de vieilles babouches
quelconques tiennent mal à ses pieds tout petits et exquis; ses yeux
sont plus enfoncés que de coutume, plus mauvais, et on dirait qu'elle a
pleuré. Je suis sûr que c'est elle qui a reçu cette nuit la
bastonnade!... A travers mon mur, j'ai entendu les coups, et, pendant
une heure après, des pleurs et des cris de rage...
Puis j'aperçois une figure nouvelle, une grande jeune fille brune, tête
nue avec de longues tresses de cheveux admirables; d'où vient-elle cette
recrue? Quel est le riche voisin qui a acheté sa jeunesse ardente et ses
reins superbes? Un profil droit et dur; des yeux très allongés, à peine
ouverts, obscurs et sensuels; un air hautain, un air sauvage; son bras,
qui est nu, serait à lui seul une merveilleuse chose à sculpter ou à
peindre. Après une minute de frayeur, elle prend, elle aussi, le parti
de me regarder en face, semblant me dire: «Qu'est-ce que tu fais là?
pourquoi viens-tu gêner les femmes, dans leurs domaines des toits?»
Alors, je retourne regarder l'autre, la solitaire, qui fait toujours sa
méchante et sa révoltée sur son coin de mur.
Décidément elle a ce genre d'irrégularité et de laideur de premier
aspect qui finit quelquefois, à la longue, par devenir pour nous le
charme suprême. Elle a ces lèvres aux contours fins et fermes, aux coins
très profonds, qui sont souvent toute la beauté attirante et mortelle
d'un visage de femme. Voici que l'idée qu'elle a été battue et qu'elle
le sera encore m'est extrêmement pénible, ce matin; j'ai une sorte de
dépit à sentir entre nous de si redoutables barrières, quand nous sommes
si près, nous voyant chaque jour; je voudrais pouvoir l'empêcher de
pleurer et de souffrir; lui apporter seulement un peu de bien-être
physique et de repos.
Et c'est là, du reste, un genre de pitié dont je ne me fais aucun
mérite, mais qui me confond plutôt; car je me rends parfaitement compte
que je m'inquiéterais moins d'elle et de son chagrin si elle n'avait pas
cette bouche délicieuse...
La toute-puissante influence du charme extérieur s'exerce sur ceux de
nos sentiments qui devraient en être le plus affranchis,--tellement que
nous pouvons être plus ou moins bons pour telle ou telle créature,
suivant son visage et sa forme...
* * * * *
Dix heures, le moment de s'habiller pour aller déjeuner chez le
ministre, à l'ambassade. Et c'est un de mes amusements d'y aller en
costume arabe: là, dans les allées du jardin d'orangers ou dans la cour
aux arceaux dentelés, il fait beau promener ses burnous, ses cafetans,
sur les pavés de faïence, et se prendre un moment pour un personnage
d'Alhambra.
Le soleil a séché les boues de la ville et éclairci la teinte des vieux
murs; dans l'obscurité des petites rues, de longs rayons magnifiques
tombent, çà et là, sur la blancheur des voiles ou des burnous qui
passent.
Précédé d'un ou deux domestiques, en homme comme il faut, je sors de ma
maison, avec la lenteur grave qui convient au lieu où je suis, au
costume que j'ai adopté. Quand j'ai tiré, derrière moi, par son lourd
frappoir, ma toute petite porte cloutée et bardée de fer, je fais
grincer, dans la serrure vieille de plusieurs siècles, une clef qui pèse
trois livres. Puis je m'en vais, d'abord par d'étroits passages couverts
qui semblent plutôt des chemins de ronde que des rues et où l'on devine
pourtant, à je ne sais quelle transparence de la pénombre, le calme
resplendissement de lumière qu'il doit y avoir ailleurs, là où le ciel
paraît. Je rencontre deux ou trois passants qui marchent comme moi pieds
nus, sans faire de bruit: au moment où nous nous croisons, chacun de
nous se plaque au mur, effaçant les épaules, et cependant nos voiles se
frôlent. Deux fois je tourne sur ma droite; je traverse un petit bazar
de fruits et de légumes, également couvert; puis, sur ma gauche,
j'arrive dans une rue plus large, à air libre, celle-ci, et où je vois
enfin l'incomparable ciel bleu, entre deux rangs de vieilles murailles
blanches qui sont des murailles de mosquées; le côté du soleil est
éblouissant; le côté de l'ombre est bleuâtre et comme cendré. Un peu
abandonnées et en ruine toutes deux, la mosquée de droite et la mosquée
de gauche; mais, au milieu de leurs murs, informes sous les
recrépissages et les couches de chaux, leurs portes sont demeurées
intactes et délicieuses; elles ont gardé leurs encadrements de
mosaïques; leurs rosaces, étrangement compliquées, ou bien toutes
simples, comme de larges marguerites épanouïes; leurs séries de dessins
étoilés, dont les mille facettes de faïence brillent de couleurs très
vieilles et pourtant très fraîches.
A quelques pas plus loin, le mur de l'ombre se crevasse du haut en bas,
puis cesse, complètement éboulé, laissant voir une sainte cour où des
morts dorment sous des dalles de mosaïques envahies par l'herbe et les
pavots sauvages. Et d'ailleurs, en passant là, il faut obliquer du côté
du soleil, pour éviter certaine cigogne sans cesse occupée à faire son
ménage, dans un immense nid au bout d'un tout petit minaret, et qui vous
jette sur la tête des brins d'herbes sèches ou des plâtras... Oh!
l'ensoleillement, et l'immobilité, et le mystère, et le charme de tout
cela, comment le dire?...
C'est peut-être ce coin, maintenant si familier, qui restera le plus
longtemps gravé dans mon souvenir, sans qu'il me soit jamais possible
d'expliquer pourquoi. Je ne sais d'où vient que j'ai un tel enchantement
à traverser chaque jour ce bout de rue, sous ce soleil encore matinal,
entre ces deux vieilles mosquées. J'éprouve une sorte de jouissance
d'art à me représenter tout ce que ce lieu a de peu accessible, de peu
banal, et à y ajouter par ma présence un détail de plus, qui serait noté
par un peintre; je crois que c'est surtout pour le plaisir de passer là
et de m'y prendre au sérieux dans des vêtements de vizir, que j'ai ces
fantaisies changeantes de cafetan aurore ou de cafetan bleu pâle, voilé
sous des draperies blanches que retiennent des cordelières en soie de
couleurs très cherchées. Je m'applique à être assez vraisemblable, ainsi
costumé, pour que les passants ne me regardent point, et hier, des
montagnards berbères, me prenant pour un chef de la ville, m'ont ravi en
me saluant en arabe. Il y a une grande dose d'enfantillage dans mon cas,
je suis forcé de le reconnaître; à ceux qui hausseront les épaules,
j'avouerai cependant que cela ne me semble pas sensiblement plus bête
que de passer la soirée au cercle, de lire des proclamations de
candidats à la Chambre, ou de se complaire aux adorables élégances d'une
jaquette anglaise, d'un veston...
Sorti, par un tournant sur la droite, de cette rue préférée, j'arrive
bientôt, à travers d'autres étroits couloirs, à la petite porte basse de
l'habitation du ministre. Là, dès le seuil, je suis au milieu des
gardes, toujours les mêmes; au milieu des caïds, des cavaliers, qui nous
ont suivis depuis Tanger, et qui ont dressé leurs tentes parmi les
rosiers fleuris du jardin, sous les orangers et sous le clair ciel bleu.
Personnages tous connus, qui viennent à moi, souriants. Ils m'arrangent
quelques plis de mon haïk, de mon burnous, et veulent m'initier à des
raffinements d'élégance arabe, trouvant bien que je m'habille comme eux,
disant: «C'est bien plus joli, n'est-ce pas?» (Oh! oui, assurément.)--Et
ils ajoutent: «Si tu t'habilles comme tu es là en rentrant dans ton
pays, tout le monde voudra avoir des costumes du Maroc.» (Ça non, je ne
crois pas; je ne me représente pas très bien, sur les boulevards, cette
mode se généralisant.)
Après le jardin délicieux, un corridor où, dès l'entrée, j'entends le
bruit de l'eau jaillissante, et enfin j'arrive dans la grande cour
intérieure à deux étages, qui est la merveille du logis: un pavé de
mosaïques, où des milliers de petits dessins bleus, jaunes, blancs et
noirs, brillent d'un éclat mouillé; tout alentour, une série d'arcades
mauresques festonnées en dentelles et, à l'étage supérieur, au-dessus de
ces cintres et de ces arabesques de pierre, une galerie en bois de cèdre
tout ajourée.
L'eau jaillit d'une vasque en marbre blanc qui est au centre, et aussi
d'une exquise fontaine murale, plaquée à l'un des côtés. Cette fontaine
est une sorte de grande ogive de mosaïques où s'enchevêtrent des dessins
étoilés d'une forme rare; une bande de faïences blanches et noires
encadre toute la broderie de ces rosaces multicolores, et au-dessus, en
couronnement des pendentifs d'une blancheur neigeuse retombent comme des
stalactites de grotte.
Les appartements s'ouvrent sur cette cour par d'immenses portes de
cèdre; intérieurement, les murs en sont garnis, jusqu'à mi-hauteur, de
tentures mélangées, velours bleu et velours rouge, avec des broderies
d'or imitant de grands arceaux.
* * * * *
Là, je retrouve le ministre, avec tous ses autres compagnons de voyage,
et, à sa table, servie à l'européenne, un peu de la bonne gaieté de nos
repas sous la tente. Un moment je reprends pied dans le monde moderne;
il semble que ce palais (qui est celui d'un vizir délogé pour la
circonstance) soit devenu un petit recoin de la France...
* * * * *
L'heure du café et de la cigarette d'Orient vient après; cette heure
passe à l'ombre d'une véranda à colonnes, devant le très vieux kiosque
du jardin, enseveli sous la chaux blanche. Ici, l'on a vue sur le
tranquille petit bois d'orangers entouré de hauts murs, et encombré,
parmi les broussailles et les roses, de tentes bédouines.