Chapter 5 of 38
Chapitre V
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Le même jour, à huit heures du soir. A la lueur d'un fanal, sous ma
tente, dans un lieu quelconque où nous avons campé pour la nuit. Très
seul tout à coup au milieu d'un profond silence, très tranquille après
les agitations de la journée, et délicieusement reposé sur mon lit de
camp, je me complais à avoir conscience des grandes étendues obscures
d'alentour, qui sont sans routes, sans maisons, sans abris et sans
habitants.
La pluie fouette les toiles tendues qui composent mes murailles et ma
toiture, et j'entends le vent gémir. Le temps, qui était si beau au
départ, s'est gâté à l'approche de la nuit.
Nous avons fait courte étape pour cette première fois: vingt kilomètres
à peine. Avant la tombée du jour, nous avons aperçu devant nous notre
petite ville nomade qui nous attendait, gaie et hospitalière, toute
blanche au milieu des solitudes vertes; partie de bon matin à dos de
mulet, elle était déjà arrivée, déjà dépliée, déjà remontée, et les deux
pavillons de France et de Maroc flottaient au-dessus l'un en face de
l'autre, amicalement.
C'est le caïd responsable de ces tentes, qui a charge de faire lever
notre camp chaque matin et de le faire dresser chaque soir--dans des
lieux toujours choisis d'avance, près des rivières ou des sources, et
autant que possible sur des terrains secs recouverts d'une herbe courte.
* * * * *
Mon lit, très léger, est confortablement posé sur mes deux cantines, qui
l'éloignent autant qu'il faut du sol, des grillons et des fourmis; ma
selle, en guise d'oreiller, le soulève du côté de la tête, et j'y suis
enveloppé d'une couverture marocaine rayée de vert et d'orange, en haute
laine, qui me tient très chaud, tandis que le vent frais de la nuit
passe sur moi parfumé d'une odeur saine et sauvage, d'une odeur de foins
et de fleurs. Au-dessus de ma tête, mon toit a naturellement forme
d'immense parapluie: il est blanc, les nervures en sont garnies de
galons bleus et terminées par des trèfles en maroquin rouge. Tout
autour, comme une de ces draperies retombantes qui servent à fermer les
cirques ou les chevaux-de-bois, est accroché un _tarabieh_, c'est-à-dire
une sorte de petit mur circulaire en toile blanche, garni des mêmes
rubans bleus, des mêmes trèfles rouges, et maintenu par des pieux fichés
en terre. C'est le modèle uniforme de toutes les tentes de maître, de
chef, usitées au Maroc; il y aurait place pour cinq ou six lits comme le
mien; mais la magnificence du sultan nous a donné à chacun une maison
particulière.
Pour plancher, j'ai l'herbe fine, fleurie d'une minuscule variété
d'iris: c'est un beau tapis violet doucement odorant, au milieu duquel
trois ou quatre soucis, piqués çà et là, éclatent comme de petites
rosaces d'or.
Mes compagnons de voyage et nos Arabes d'escorte sont en train de faire
comme moi sans doute; ils se couchent et vont s'endormir; dans le camp,
on n'entend plus aucun bruit humain.
Et tandis que j'apprécie ce calme, ce silence, ces senteurs fraîches,
cet air vivifiant, et pur, voici que dans une _Revue_ emportée par
hasard, je jette les yeux sur un article de Huysmans célébrant ses joies
en sleeping-car: la fumée noire; la promiscuité et les puanteurs des
cellules trop étroites; surtout les charmes de son _voisin d'en dessus_,
monsieur d'une cinquantaine d'années, adipeux, flasque et crachotant
avec breloques sur le ventre, lorgnon à l'oeil et cigare aux lèvres...
Alors mon bien-être s'augmente encore à sentir très loin de moi ce
voisin de Huysmans,--lequel est, du reste, un type peint de main de
maître du monsieur âgé contemporain, important voyageur d'express. Et
même, dans ma joie de songer que cette sorte de personnage ne circule
pas encore au Maroc, j'éprouve un premier mouvement de reconnaissance
envers le sultan de Fez pour ne point vouloir de sleeping dans son
empire, et pour y laisser les sentiers sauvages où l'on passe à cheval
en fendant le vent...
* * * * *
A minuit la grêle tambourine dehors et une grande rafale secoue les
toiles de mon logis. Puis j'entends confusément des voix rudes qui se
rapprochent; un fanal fait le tour de ma maison, dessinant, par
transparence sur l'étoffe tendue, les arabesques noires qui décorent
l'extérieur: ce sont des gens de veille qui viennent, sous la direction
de leur caïd, renfoncer à coups de mailloche tous les piquets de ma
tente, de peur que le vent ne l'emporte.
... Il paraît que, quand le sultan est en voyage, sous sa grande tente à
lui, qu'il faut soixante mules pour transporter, si par hasard au milieu
de la nuit le vent d'orage se lève, on ne se sert pas de mailloches, de
peur de troubler le sommeil du maître et des belles dames du harem. Mais
on réveille un régiment qui s'assied en rond autour du palais nomade et
y reste jusqu'au jour, tenant dans ses innombrables doigts toutes les
cordes du mur.--Quelqu'un qui a vécu longtemps auprès de Sa Majesté me
contait cela aujourd'hui, tandis que nos chevaux trottaient côte à
côte;--cette bourrasque me le remet en mémoire--et je me rendors en
rêvant à cette cour de Fez, où habitent, derrière des murs et sous des
voiles, tant de mystérieuses belles...
* * * * *
Vers deux heures du matin, nouvelle alerte nocturne: des ébrouements de
chevaux affolés, des galops martelant le sol, des cris d'Arabes. Nos
bêtes, qui se sont détachées, qui se battent, épeurées par je ne sais
quoi d'invisible, prises de panique générale!... Pourvu que tout cela se
passe loin de moi, ne vienne pas s'entraver les pieds dans les cordes de
ma tente et la chavirer; quel ennui ce serait, sous l'ondée qui
ruisselle toujours!
Allah soit loué! La galopade échevelée prend une autre direction,
s'éloigne, se perd dans le noir d'alentour.
Puis j'entends qu'on ramène les fugitifs, et le calme revient,--le
silence,--le sommeil...