Chapter 16 of 38
Chapitre XVI
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Samedi 13 avril.
Il y a eu déluge toute la nuit, et le vent nous a à moitié arraché nos
tentes. Au sortir de nos lits tout humides, nous reprenons des vêtements
mouillés, des bottes pleines d'eau, et nous nous remettons en route sous
un ciel uniformément voilé d'un crêpe gris.
Nous traversons cette nouvelle plaine pour nous engager ensuite dans les
défilés de ces nouvelles montagnes. La pensée qu'il faudra refaire tout
ce chemin en sens inverse, pour sortir de ce pays sombre, par instants
oppresse un peu. Cependant nous sommes soutenus par l'espérance d'être
demain soir en vue de la ville sainte, comme ces croisés ou ces pèlerins
d'autrefois, auxquels on promettait, après bien des jours et des nuits
de marche, qu'ils allaient enfin voir la Mecque ou Jérusalem.
Vers midi, dans la montagne, le ciel se dégage peu à peu, très vite
même, se balaye, s'épure; un premier rayon de soleil nous réchauffe;
puis la vraie lumière d'Afrique revient, splendide, incomparable; en une
heure la transformation est faite, la terre est sèche, la voûte est
toute bleue, l'air est brûlant. Et comme tout change d'aspect, sous ce
radieux soleil! Nous cheminons dans des séries de vallées délicieuses,
où le sol sablonneux est tapissé d'herbes fines et de fleurs. Il y a
surtout des fenouils géants, dont les tiges fleuries ressemblent à des
arbres jaunes, et qui sont enguirlandés de larges liserons roses pareils
à ceux de nos jardins. Jaune et rose, ce sont les deux couleurs
dominantes dans la zone d'Éden que nous traversons aujourd'hui; les
montagnes commencent à se boiser d'oliviers sombres et leurs crêtes de
basalte, qui sortent toutes nues de ces verdures, ressemblent à des
tuyaux d'orgue; puis, au-dessus des cimes rapprochées, dans l'air très
limpide, on en aperçoit d'autres plus lointaines et plus grandes, tout à
fait gigantesques, qui sont d'un bleu de lapis.
Ni villages, ni maisons, ni cultures; rien que des fleurs encore, et une
campagne étonnamment parfumée.
Mais nous croisons toujours des quantités de gens et de bestiaux; des
bandes de piétons presque nus, portant leurs vêtements pliés sur
l'épaule; des belles dames à califourchon sur des mules, tellement
voilées, même en voyage, qu'on devine à peine leurs grands yeux; des
troupeaux de moutons, des troupeaux de chèvres; surtout des chameaux
lents et graves, portant à Fez, avec un balancement de roulis, des
ballots énormes.
De temps à autre nous franchissons un ruisseau d'eau vive, au bord
duquel croît quelque palmier isolé.
A tous les gués, se tiennent des vieillards accroupis devant des
monceaux d'oranges; pour une petite pièce de bronze, on a le droit d'en
prendre tant qu'on veut, à discrétion.
Nous arrivons vers le soir à une rivière rapide, l'Oued-M'kek, sur
laquelle--invraisemblable chose--est jeté un pont!
Un pont à arceaux courts, très arrondis, ornés de faïences vertes. Le
pilier du milieu est marqué du mystérieux sceau de Salomon: deux
triangles entrelacés--et, de chaque côté, des tableaux en mosaïque
encadrés de vert indiquent, en lettres enroulées, quel fut l'architecte
de ce pont et quelles louanges les voyageurs qui passent doivent au dieu
de l'Islam. Le temps, le soleil, ont donné à la maçonnerie une teinte
rare, chaude, presque rose, qui s'harmonise merveilleusement avec le
vert éteint des faïences de bordure. Et le site est d'ailleurs
tranquille, pastoral, empreint d'une mélancolie de passé et d'abandon.
Nous avons marché pendant tout le frais matin voilé de pluie, pendant
tout le brûlant midi, et maintenant c'est l'heure magique et dorée du
couchant. Nous arrivons chez les Zerhanas, qui sont des montagnards
cultivateurs ou bergers, et, de l'autre côté de ce pont, nous allons
camper chez eux, dans une plaine d'anémones rouges, entre de hautes
cimes boisées.
Déjà, notre petite ville nomade est là, étalée par terre, aux derniers
rayons du soleil, sur l'herbe odorante.
L'un après l'autre, les montants de nos tentes se dressent, coiffés de
leur boule de cuivre brillant; puis les grands parapluies fermés
s'ouvrent, montrant leurs séries d'arabesques noires; des cordes que
l'on raidit les étirent, les tendent, les fixent; on y ajoute des
draperies retombantes, et c'est fait; nos maisons sont bâties, tout
notre camp se retrouve debout, heureux de se sécher dans ce bon air
tiède.
Et comme il est gai et charmant, notre camp français, dans l'agitation
de l'arrivée, à cette heure doucement lumineuse du soir, avec sa
blancheur dans ce pays vert, avec les nuances éclatantes qu'y jettent
les cafetans de nos Arabes, avec toutes les hautes selles de drap rouge
et tous les tapis multicolores épars sur cette prairie d'anémones.
Alentour, il y a une animation qui semble être la vie naïve des vieux
temps passés: les fantasias qui galopent ventre à terre; les troupeaux
que des bergers demi-nus mènent boire à la rivière; le bateau du sultan
qui apparaît au loin sur les épaules de ses quarante hommes drapés de
blanc; la _mouna_, qui fait son entrée (un petit boeuf et douze moutons
amenés par les cornes); puis un messager du grand vizir qui arrive de
Fez à notre rencontre, portant au ministre un compliment de bienvenue...
Et la belle lumière d'or commence à mourir sur tout cela; le soleil, qui
va disparaître derrière les hauts sommets, allonge démesurément les
ombres des cavaliers, les ombres étranges des chameaux immobiles; il
n'éclaire plus que les extrêmes pointes de nos tentes--plus que leurs
boules de cuivre qui brillent encore;--puis il s'éteint, nous plongeant
tout à coup dans une pénombre bleue...
* * * * *
Au clair de lune, il est encore plus délicieux, notre petit camp
français. C'est par une de ces nuits d'Afrique douce, calme, rayonnante,
lumineuse, comme on n'en voit jamais dans nos pays du Nord; après ces
froids et ces pluies obstinées, on retrouve avec ivresse tout cela qu'on
avait oublié. La belle pleine lune est au milieu d'un ciel clair semé
d'étoiles. Nos tentes blanches, mouchetées de dessins noirs, ont un air
de mystère, ainsi rangées en cercle sous la lueur bleue qui tombe de
là-haut; leurs boules de métal brillent encore confusément; il y a çà et
là des petits feux rouges allumés dans l'herbe, des petites flammes qui
dansent; alentour, des gens en longs vêtements blancs sont accroupis sur
des nattes, et des sons tristes de guitares sortent de ces groupes qui
vont s'endormir. Des courlis chantent, dans le grand silence extérieur,
dans la sonorité de la nuit. Les montagnes voisines semblent s'être
rapprochées, tant on voit nettement leurs replis, leurs rochers, leurs
bois suspendus. L'air est rempli de senteurs suaves, très exotiques, et
il y a sur toutes choses une tranquillité sereine qui n'est pas
exprimable...
Oh! la belle vie de plein air, la belle vie errante. Quel dommage
d'arriver demain! quel dommage que cela finisse!...