Chapter 35 of 38
Chapitre XXXV
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1er Mai.--Mercredi matin.
On a tiré des coups de fusil toute la nuit, autour de notre camp, à nos
oreilles. Et c'étaient nos veilleurs, très inquiets, très agités. On les
entendait se dire entre eux: «C'est un voleur!--Non, c'est un chacal!»
Et ils discutaient les formes de ce qu'ils avaient cru voir approcher
dans l'obscurité: «Des hommes, je te dis, mais qui marchaient à quatre
pattes, tout baissés, tout baissés...»
* * * * *
Quatre heures et demie du matin, au petit jour pâle, ils nous
réveillent, suivant la consigne, pour lever le camp et partir: avant la
nuit, nous désirons être sortis de chez les Beni-Hassem, avoir franchi
le grand fleuve.
En s'éveillant ainsi dans sa maisonnette de toile--qui est toujours
pareille, où les nattes et les tapis sont toujours disposés de la même
façon--il arrive qu'on ne se rappelle plus bien l'aspect du pays
d'alentour, qui, au contraire, est constamment varié: grande ville
morte, ou plaine désolée, ou montagne d'où la vue domine?...
En sortant ce matin de ma tente, l'esprit encore alourdi de sommeil,
j'ai devant moi une étendue infinie, toute de luzernes violettes et de
mauves roses, sous un ciel entièrement noir; une inimaginable profusion
de fleurs dans une solitude plate illimitée, quelque chose qui tient à
la fois de l'Éden et du désert. C'est à peine éclairé encore, et ces
nuages si épais, qui semblent tombés sur les herbages, font la voûte du
ciel plus obscure que la terre d'en dessous. Cependant au bout de la
plaine, à la partie la plus basse de ce ciel ténébreux, le soleil
jaunâtre révèle sa présence par de longs rayons qu'il jette tout à coup
au travers de cette grande intensité d'ombre où nous sommes; on le
devine sans le voir et subitement l'obscurité semble s'être épaissie,
par contraste, autour de ces raies lumineuses émanées de lui; ce lever
plein de mystère me rappelle beaucoup ceux qui m'ont été familiers jadis
sur les côtes de Bretagne, ou sur les mers septentrionales à la saison
des brumes. Mais, tandis que, désorienté, indécis, je regarde cette
lointaine déchirure pâle, de grandes bêtes passent devant ce soleil, à
la file; des bêtes lentes, dandinantes, dont les pattes longues
projettent sur la plaine des ombres n'en finissant plus: les caravanes
d'Afrique!... Alors je ressaisis la notion du lieu, que j'avais aux
trois quarts perdue.
Les nuages s'absorbent, disparaissent on ne sait où. De tous côtés à la
fois, le bleu reparaît, puis se fixe uniformément, sur le dôme entier du
ciel.
Sept heures de route, sans arrêt, dans la plaine, au milieu de la
magnificence des pâquerettes, des soucis, des luzernes et des mauves,
croisant de temps à autre des files de chameaux et de petits ânons très
chargés: tout le va-et-vient entre Tanger et Fez--entre l'Europe et le
Soudan.--A la fin, nous sommes lassés de tant de fleurs, tant de fleurs
pareilles, vues dans une demi-somnolence que berce toujours le pas des
mules et que le brûlant soleil alourdit.
Vers deux heures de l'après-midi, halte dans un lieu quelconque, d'où il
me reste cette image: la plaine toujours, illimitée, fleurie comme ne
fut jamais aucun jardin; et seul, à l'écart, le vieux caïd épuisé,
disant ses prières à genoux... C'est dans une zone de pâquerettes
blanches mêlées de pavots roses. Vieillard près de la mort à figure
terreuse, à barbe blanchâtre comme du lichen, vêtu des mêmes couleurs
fraîches que ces pavots et ces pâquerettes d'alentour, ses longs voiles
blancs laissant transparaître son cafetan de drap rose;--son cheval
blanc à haute selle rouge paissant à côté de lui, la tête plongée dans
les herbages;--et lui-même, à moitié enfoui dans ces fleurs, dans ces
fleurs blanches et roses, au milieu de l'immense plaine de fleurs
infiniment déserte sous le bleu profond du ciel d'été; lui, prosterné
sur cette terre où on le mettra bientôt, et implorant la miséricorde
d'Allah avec cette ferveur de prière que donne l'approche pressentie du
néant...
* * * * *
Passé le Sebou à quatre heures, pour camper prés d'un village des
Beni-Malek, sur la rive nord du fleuve.