Chapter 23 of 38
Chapitre XXIII
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Jeudi 18 avril.
Une des complications de l'existence dans cette ville est de ne pouvoir
jamais sortir seul, même en costume arabe; on risquerait quelque
mauvaise aventure, et puis, surtout, ce ne serait pas comme il faut, le
décorum exigeant que l'on soit toujours précédé d'un domestique ou de
deux, bâton en main, pour faire faire place. On ne peut pas sortir à
pied non plus, par convenance d'abord, et pour ne pas enfoncer jusqu'aux
genoux dans les boues, pour ne pas se faire écraser, contre les murs
trop resserrés, par les mules chargées ou par les beaux cavaliers fiers.
Et alors, avec l'indolence des gens de service, faute d'une monture
quelconque sellée à l'heure dite, on est les trois quarts du temps
prisonnier dans sa propre maison.
Chaque matin, je vais déjeuner chez le ministre avec les autres
officiers de l'ambassade. Mais il me serait impossible d'y dîner le
soir, à cause du retour, à la nuit tombée; à cause des portes de
quartiers qui se ferment, interrompant les communications entre nous.
Mais j'ai pour voisin, presque porte à porte, le docteur L***--celui qui
a bien voulu me prêter la maison que j'habite--et nous dînons ensemble
chaque soir. Je vais à pied jusque chez lui, marchant les jambes bien
écartées, mes babouches touchant les murs des deux côtés de la rue, pour
éviter le ruisseau noir du milieu. A sa porte, qui est aussi basse et
sombre que la mienne, je me frappe généralement le front en entrant. Et
ensuite, je reviens aux lanternes, précédé de mes deux domestiques,
Mohammed et Selem, me barricader, dès huit heures, dans ma maison
millénaire. De l'autre côté de ma cour intérieure, ils habitent
l'appartement symétrique du mien. Derrière leurs portes de cèdre
absolument semblables aux miennes, ils se font du thé toute la nuit, et
chantent des chansons avec accompagnement de guitare. Le matin, quand
j'ouvre ma chambre, en face de moi ils ouvrent la leur, me disent
bonjour, mettent leur burnous et vont se promener. Ni par argent, ni par
menaces, je n'obtiendrai jamais qu'ils me servent un peu mieux. En
général ils me laissent seul au logis, obligé, quand j'entends dans le
lointain résonner le lourd frappoir de ma porte, obligé de descendre
moi-même mon escalier de tourelle pour ouvrir au visiteur.
Si je raconte ces petites choses, c'est qu'elles donnent la mesure des
difficultés de la vie pour un Européen égaré à Fez, même lorsqu'il s'y
trouve comme moi dans des conditions exceptionnellement confortables.
* * * * *
Ce matin, comme hier après-midi, des visites officielles à différents
grands personnages. Toujours la même pluie fine et froide, qui nous
accompagne depuis le départ et qui rendait hier si mélancoliques les
jardins du sultan.
Chez des vizirs, chez des ministres où nous nous rendons à cheval par
les petites rues tortueuses et obscures, on nous reçoit dans ces cours à
ciel ouvert qui sont toujours le plus grand luxe des maisons de Fez;
cours toutes pavées de mosaïques, toutes ornées d'arabesques, et
entourées d'arcades à festons compliqués. D'autres fois, c'est au fonds
de ces jardins délicieusement tristes, qui sont plutôt des bois
d'orangers envahis par les herbes, et dont les avenues dallées de
pierres blanches s'abritent sous des berceaux de vigne; le tout entouré,
naturellement, de ces hautes murailles de prison qui doivent rendre
invisibles les belles promeneuses des harems.
Les grands dîners commenceront seulement la semaine prochaine; ce ne
sont encore que des collations, mais des collations pantagruéliques,
toujours comme étaient chez nous celles du moyen âge. Sur des tables, ou
par terre, sont préparées de grandes cuves, en porcelaine d'Europe ou du
Japon, remplies, en pyramides, de fruits, de noix pelées, d'amandes, de
«sabots de gazelle», de confitures, de dattes, de bonbons au safran. Des
voiles, en gaze de couleurs éclatantes lamées d'or, recouvrent ces
montagnes de choses, qui suffiraient à deux cents personnes. Des carafes
bleues ou roses, peinturlurées, chargées de dorures, contiennent une eau
détestable, terreuse et fétide, qu'il faut se garder de boire. Nous
sommes assis sur des tapis, des coussins brodés, ou sur des chaises
européennes d'un style passé, Empire ou Louis XVI. Le service est fait
par des esclaves noirs, ou par des espèces de janissaires armés de longs
sabres courbés, et coiffés de tarbouchs pointus.
Jamais de café ni de cigarettes, car le sultan en a défendu l'usage, et
dans son édit contre le tabac il a été même jusqu'à comparer la
dépravation de goût des fumeurs à celle d'un homme qui mangerait de la
viande de «cheval mort».
Rien que du thé, et la fumée odorante, un peu grisante aussi, de ce bois
précieux des Indes, que l'on brûle devant nous dans des réchauds
d'argent. Partout, les hauts samovars à la russe, et le même thé à la
menthe, à la citronnelle, excessivement sucré.
Il est de bon ton d'en reprendre trois fois, et c'est là un usage
pénible, car, à chaque tour de plateau, on change entre les différents
convives les tasses qui ont servi, après avoir impitoyablement reversé
dans la théière ce qui restait au fond.
Durant ces visites nous ne voyons jamais les femmes, cela va sans dire,
mais nous sommes constamment regardés par elles. Chaque fois que nous
nous retournons, nous sommes sûrs d'apercevoir, au fond de quelque
trèfle dissimulé dans les arabesques du mur, au fond de quelque
meurtrière étroite, ou au-dessus de quelque rebord de terrasse, des
paires d'yeux très longs et très peints qui nous examinent curieusement,
et qui s'évanouissent, disparaissent dans l'ombre, dès que nos regards
se croisent...
Ces personnages marocains qui nous reçoivent ont tous grand air, sous
les plis de leurs légers voiles blancs, ils marchent et se meuvent avec
noblesse, ayant je ne sais quelle indolence distinguée, quelle
tranquillité détachée de tout. Cependant on sent qu'ils ne valent pas
les gens du peuple, les gens bronzés et farouches du plein air. Les
richesses, la soif d'en acquérir toujours de plus grandes, et aussi les
détours de la politique, les ont gâtés. Dans ces premières visites
d'arrivée, le ministre ne parle point encore des questions, des affaires
pendantes; mais on devine qu'elles seront longues à régler, rien qu'à
voir ces airs de ruse, de méfiance, et les demi-sourires félins de ces
hommes voilés de blanc, qui ne répondent que par périphrases
gracieuses,--qui ne semblent jamais pressés, ni jamais sincères.
* * * * *
Le grand-vizir marie son fils, et depuis hier tout Fez retentit du bruit
de cette noce. Dans les ruelles sombres, d'interminables cortèges vont
et viennent, précédés de tam-tams, de musettes déchirantes et de coups
de fusil. Nous en avons, ce matin, rencontré un d'au moins trois cents
personnes, qui tiraient à poudre dans l'obscurité des petits passages
voûtés, ébranlant tous les vieux murs; les gens qui marchaient les
premiers portaient les cadeaux sur leur tête: c'étaient des choses très
volumineuses, enveloppées dans des étoffes de soie brochée d'or.
La maison de ce vizir, pendant la visite que nous lui avons faite après
midi, était parée magnifiquement pour la grande fête. Dans la cour,
toute de mosaïques et de dentelles d'arabesques, étaient accrochées
d'innombrables girandoles se touchant toutes, masquant absolument la
voûte nuageuse du ciel; on avait rehaussé d'or frais, de bleu, de rose
et de vert, toutes les fines sculptures enroulées des murailles, et de
magnifiques tentures de velours rouge, brodées d'or en relief, étaient
posées partout, jusqu'à hauteur du premier étage; de ces tentures
arabes, dont les dessins représentent des séries d'arceaux, de festons,
comme des portes de mosquée.
Dans les appartements, ouverts sur cette cour d'honneur, il y avait un
étalage, une surprenante profusion de tapis merveilleux, de tentures et
de coussins aux couleurs éclatantes ou rares, où s'entre-croisaient, en
dessins étranges et presque religieux, des ors jaunes et des ors verts.
Sur ces richesses se détachait, toute blanche, la personne du
grand-vizir, enveloppée de mousselines simples; son beau visage félin,
changeant, peu sûr, encadré de barbe grise.
Le ministre lui demanda de voir, non pas la mariée, bien entendu,
puisqu'elle était encore invisible même pour son époux, mais le marié et
les jeunes hommes de sa suite.
Le vizir y consentit en souriant et nous emmena à travers un jardin, à
la maison préparée pour le nouveau ménage; maison toute neuve, encore
inachevée, mais construite dans le style immuable de Grenade et de
Cordoue, et où une armée d'ouvriers fouillaient patiemment des
arabesques.
Là, sur des divans, tout autour d'une grande salle nue, des jeunes
hommes étaient assis, faisant la fête, avec du thé, des sucreries et des
fumées de parfums. La jeunesse dorée de Fez, la nouvelle génération, les
futurs caïds et les futurs vizirs, qui seront peut-être appelés à voir
l'écroulement du vieux Moghreb.--Très jeunes, tous, mais étiolés, pâles,
mornes et affaissés sur leurs coussins; le fils du grand-vizir, vêtu de
vert (ce qui est la couleur des mariés), était à l'écart dans un coin,
le plus sombre et le plus affaissé de tous, l'air absolument abêti,
excédé d'ennui et de lassitude. A mi-hauteur de la grande salle où ces
jeunes gens s'amusaient, la fumée du bois odorant des Indes faisait
comme une bande de nuages gris...