Chapter 1 of 38
Chapitre I
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26 mars 1889.
Des côtes sud de l'Espagne, d'Algésiras, de Gibraltar, on aperçoit
là-bas, sur l'autre rive de la mer, Tanger la Blanche.
Elle est tout près de notre Europe, cette première ville marocaine,
posée comme en vedette sur la pointe la plus nord de l'Afrique; en trois
ou quatre heures, des paquebots y conduisent, et une grande quantité de
touristes y viennent chaque hiver. Elle est très banalisée aujourd'hui,
et le sultan du Maroc a pris le parti d'en faire le demi-abandon aux
visiteurs étrangers, d'en détourner ses regards comme d'une ville
infidèle.
Vue du large, elle semble presque riante, avec ses villas alentour
bâties à l'européenne dans des jardins; un peu étrange encore cependant,
et restée bien plus musulmane d'aspect que nos villes d'Algérie, avec
ses murs d'une neigeuse blancheur, sa haute casbah crénelée, et ses
minarets plaqués de vieilles faïences.
* * * * *
C'est curieux même comme l'impression d'arrivée est ici plus saisissante
que dans aucun des autres ports africains de la Méditerranée. Malgré les
touristes qui débarquent avec moi, malgré les quelques enseignes
françaises qui s'étalent çà et là devant des hôtels ou des bazars,--en
mettant pied à terre aujourd'hui sur ce quai de Tanger au beau soleil de
midi,--j'ai le sentiment d'un recul subit à travers les temps
antérieurs... Comme c'est loin tout à coup, l'Espagne où l'on était ce
matin, le chemin de fer, le paquebot rapide et confortable, l'époque où
l'on croyait vivre!... Ici, il y a quelque chose comme un suaire blanc
qui tombe, éteignant les bruits d'ailleurs, arrêtant toutes les modernes
agitations de la vie: le vieux suaire de l'Islam, qui sans doute va
beaucoup s'épaissir autour de nous dans quelques jours quand nous nous
serons enfoncés plus avant dans ce pays sombre, mais qui est déjà
sensible dès l'abord pour nos imaginations fraîchement émoulues
d'Europe.
Deux gardes au service de notre ministre, Sélem et Kaddour, pareils à
des figures bibliques dans leurs longs vêtements de laine flottante,
nous attendent au débarcadère pour nous conduire à la légation de
France.
Ils nous précèdent gravement, écartant de notre route, avec des bâtons,
les innombrables petits ânes qui remplacent ici les camions et les
chariots tout à fait inconnus. Par une sorte de voie étroite, nous
montons à la ville, entre des rangées de murs crénelés, qui s'étagent en
gradins les uns au-dessus des autres, tristes et blancs comme des neiges
mortes. Les passants qui nous croisent, blancs aussi comme les murs,
traînent sans bruit leurs babouches sur la poussière, avec une
majestueuse insouciance, et, rien qu'à les voir marcher, on devine que
les empressements de notre siècle n'ont pas prise sur eux.
Dans la _grande rue_, qu'il nous faut traverser, il y a bien quelques
boutiques espagnoles, quelques affiches françaises ou anglaises, et, à
la foule des burnous, se mêlent, hélas! quelques messieurs en casques de
liège ou quelques gentilles misses voyageuses, ayant des coups de soleil
sur les joues. Mais, c'est égal, Tanger est encore très arabe, même dans
ses quartiers marchands.
Et plus loin--aux abords de la légation de France où l'hospitalité m'est
offerte--commence le dédale des petites rues étroites ensevelies sous la
chaux blanche, demeuré intact, comme au vieux temps.