Chapter 32 of 38
Chapitre XXXII
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Dimanche 28 avril.
L'aube est bien grise pour une matinée de départ.
Éveillé au petit jour, dans ma très vieille maison, je regarde avec
inquiétude le carré de ciel assombri qui paraît par l'ouverture béante
de mon toit: c'est la pluie menaçante.
Autour de moi, il n'y a plus ni tapis, ni tentures, plus trace de mon
installation éphémère; tout est enlevé, emballé; l'air de vétusté et de
délabrement misérable est de nouveau partout.
Il est convenu avec le capitaine H. de V*** que nous devons voyager en
burnous, pour moins éveiller l'attention des tribus en passant. Or ma
garde-robe indigène n'étant pas extrêmement bien montée, j'ai fait laver
hier, en prévision de la route, mes longues chemises flottantes, mes
longues faradjias blanches, et elles ont passé la nuit tendues sur ma
terrasse, pour sécher.
Je monte les chercher là-haut, au petit jour pâle, m'amusant de ce
détail qui m'identifie un instant à l'existence d'un vrai Arabe pauvre
en préparatifs de voyage.
Elles sont encore très humides, mes faradjias, me donnant, quand je les
mets, une impression de grand froid.
Du haut de mon toit, je puis juger que le temps est gris uniformément,
gris tout d'une pièce. Un profond silence, très triste, très solennel,
pèse encore à cette heure matinale sur la ville à peine éclairée. Je dis
un adieu pour toujours à toutes les terrasses environnantes, qui sont
vides et funèbres; un adieu à tous les vieux murs en ruine d'alentour,
derrière lesquels mes voisines dorment encore y compris la belle
révoltée, dont je ne saurai plus jamais rien.
A cinq heures, ma mule sellée arrive à ma porte, menée par un soldat du
sultan. Il fait noir dans la rue profonde. Je dois rejoindre H. de V***
et nos muletiers et nos bagages, à la sortie de la ville, assez loin de
chez moi. Pour la dernière fois donc, je chemine dans le dédale des
petites rues obscures de Fez, au milieu d'une foule compacte de boeufs
(les troupeaux que l'on rentre la nuit de peur des pillards et des bêtes
fauves, et que l'on fait sortir dans les pâturages aux premières heures
du jour).
* * * * *
Sorti, par les hautes ogives noires, de l'enceinte de Fez-le-Vieux, je
longe à présent les remparts antiques de Fez-le-Neuf. Tristesse des
hautes murailles, tristesse des fondrières, tristesse des ruines, tout
cela s'augmente, ce matin, du demi-jour gris et du silence. Je n'entends
autour de moi que le trottinement des troupeaux de boeufs qui
m'entourent; leurs naseaux soufflent des buées blanchâtres. Les bergers
qui les mènent, capuchon baissé, sont drapés dans des loques grises,
terreuses, comme des morts.
Voici les portes sombres du palais; il en sort à la file une centaine
d'esclaves noirs, portant sur la tête ces tourelles en sparterie qui
recèlent toujours des plats gigantesques, et une odeur de couscouss tout
chaud se répand sur leur passage dans l'air frais. C'est qu'aujourd'hui
est une grande fête musulmane précédant les jeûnes du ramadan, quelque
chose comme notre mardi gras, et il est d'usage à cette occasion-là que
le sultan envoie à tous les dignitaires de la ville un plat préparé dans
ses cuisines.
Le capitaine H. de V*** est au rendez-vous, à la porte de Fez-le-Neuf,
suivi de nos mules, de nos tentes, de notre très petite escorte. Et
presque tous nos compagnons de l'ambassade sont là aussi, montés à
cheval de bon matin, pour nous reconduire jusque dans la campagne.
En dehors des murs, nous saluons en passant le camp du sultan et sa
haute tente fermée. Sous le ciel gris nous nous mettons en route, par
ces espèces de sentes irrégulières qu'ont tracées à la longue les
piétinements des caravanes. Des teintes tristes partout, accentuant la
désolation grandiose de ces abords de la ville. Un brouillard très bas
traîne sur l'immense plaine d'orges, infiniment verte, et cette plaine
semble aboutir de tous côtés à de l'obscurité confuse, à de l'opacité
noire qui monte vers le ciel, et qui est faite de grandes montagnes
noyées dans les nuages.
Fez s'éloigne sur ces mêmes fonds sombres, prend ces mêmes aspects
sinistres qui nous étaient restés dans la mémoire depuis sa première
apparition au matin de notre arrivée. En nous retournant, longtemps nous
pouvons voir encore, au pied de ses murailles presque noires, les
rangées de petits cônes blancs comme neige qui sont le camp du très
saint calife...
Des teintes tristes partout; les passants enveloppés de laine, les
chameaux, les ânons, tout ce qui fait le va-et-vient entre les deux
villes par ce même et unique sentier a des couleurs terreuses, brunâtres
ou grises. Çà et là nous rencontrons de petits campements bédouins, aux
tentes également brunes comme la terre, d'où sortent des fumées qui
montent tout droit sur le gris foncé des lointains. Et en haut, tout en
haut, «l'alouette légère», invisible dans la brume, chante sa chanson
matinale, au-dessus des orges vertes, à pleine voix, comme en France.
* * * * *
A la première _m'safa_, nos amis français nous quittent avec des
souhaits de bon voyage, pour rentrera Fez. Et nous continuons, seuls
pour plusieurs jours, avec notre petite escorte d'Arabes.
Entre Fez et Mékinez, il y a treize _m'safa_, c'est-à-dire treize
étapes, jalonnées chacune par un puits d'eau buvable, qui s'ouvre, sans
le moindre rebord, au milieu des sentiers. On fait généralement la route
en deux jours, ou quelquefois en trois, pour les dames du sérail. Mais
nous comptons bien arriver ce soir, et même de bonne heure, avec nos
mules choisies et toutes fraîches.
Bientôt les champs cultivés finissent. Alors commence une plaine de
fenouils, immense, illimitée; fenouils géants d'Afrique, dont les tiges
à fleurs ont deux ou trois mètres de haut, sont grandes comme des
arbres; on dirait que nous entrons dans une forêt jaune, prolongée de
tous côtés, jusqu'à ces lointains obstinément noirs, opaques,
emprisonnants, qui sont toujours ces montagnes chargées des mêmes
nuages.
Et tout le long des petits sentiers à peine tracés, nous frôlons ces
fenouils; ils nous dominent, nous caressent de leurs fraîches feuilles,
aussi fines et frisées que les plumes des marabouts; nous sommes enfouis
dans leurs réseaux très légers jaunes et verts, nous disparaissons
dessous, respirant à l'excès leur odeur.
En l'air continuent de chanter éperdument les alouettes joyeuses,
planant haut, invisibles dans le brouillard gris. Et de loin en loin, de
lieue en lieue peut-être, un grand palmier isolé se dresse au-dessus de
ce bocage uniforme et désert.
Quatre heures durant, nous marchons dans ces fenouils légers.
Quelquefois, en avant de nous, dans le sentier toujours enfoui sous ces
épaisseurs de fin duvet vert, nous entendons un frôlement qui n'est pas
le nôtre, et alors émergent, d'entre les masses de feuilles ténues, des
troupeaux qui nous croisent, ou des files de gens en burnous qui
viennent de Mékinez, ou des caravanes. Toujours très drôle de croiser
des chameaux, surtout dans un lieu étroit: on se figure être encore loin
d'eux; loin des hautes pattes, de la masse centrale du corps, que la
tête est déjà sur vous, à l'extrémité du cou ondulé qui s'allonge, et
cette tête vous dévisage de tout près, avec une expression de dédain
ennuyé; ils marquent un temps d'arrêt pour mieux voir, puis, se
détournant encore, reprennent leur allure toujours silencieuse et lente.
Ils sentent une odeur indéfinissable, douce et fade, qui tient le milieu
entre la puanteur et le parfum; ils en laissent une traînée derrière
eux, longtemps encore après qu'ils sont passés.
Nous faisons ce trajet de retour sur des mules,--ce qui semble moins
noble que d'être à cheval comme nous étions venus, mais ce qui est la
seule manière vraiment pratique et vraiment arabe de voyager au Maroc.
Et puis cela nous permet de ne pas perdre de vue un instant nos tentes
et nos bagages, qui suivent au même pas, à la même allure, sur des bêtes
de même espèce. Nous n'avons pas comme au départ une escorte pompeuse,
trois ou quatre cents cavaliers et des gardes échelonnés sur la route.
Nous marchons en file serrée, en tout petit cortège d'une douzaine
d'hommes et d'autant de bêtes, et il nous faut veiller nous-mêmes à
tout, un peu perdus que nous sommes au milieu de telles étendues
désertes.
Nos selles, garnies de drap rouge, sont très larges, très dures, et,
tandis que nos mules vont leur pas incessant, rapide, infatigable, nous
apprenons tout de suite à prendre là-dessus, comme des Marocains, toutes
les poses de route connues: à califourchon, assis, étendus, ou les
jambes croisées le long du cou de la bête. De temps à autre, nos
muletiers nous content des histoires de brigands, nous indiquent les
points où l'on a détroussé ou assassiné des voyageurs; le reste du jour,
ils chantent des petits airs étranges, en se faisant une voix flûtée et
grêle qui tient de la sauterelle ou de l'oiseau,--et leur petite musique
monotone s'harmonise mélancoliquement avec le grand silence des
solitudes.
Après ces quatre heures passées dans les fenouils, nous arrivons au bord
d'une gigantesque crevasse qui serpente dans le pays: un ravin, un
gouffre au fond duquel roule un torrent. Nous le longeons, en remontant
le cours des eaux, jusqu'à une cascade en amont de laquelle le torrent
n'est plus qu'une rivière empressée de courir. C'est l'oued Mahouda.
Juste au-dessus de la bruyante cascade qui, d'un premier saut, tombe de
trente mètres dans le vide, nous franchissons cet oued, à un gué
dangereux et profond, en relevant les jambes sur le cou de nos mules,
qui sont jusqu'à mi-corps dans l'eau agitée et bruissante.
* * * * *
Ce gué marque la moitié du chemin entre les deux saintes villes. Il est
très fréquenté par les voyageurs marocains.
Nous faisons sur l'autre rive une halte fort longue, tandis qu'un nos
Arabes continue sa route sur Mékinez afin de prévenir le pacha de notre
arrivée, comme il convient pour des voyageurs de qualité que nous
sommes.
Le lieu de notre halte est juste au-dessous de la bruyante cascade,
dominant d'un côté le gué où des caravanes passent, de l'autre la
crevasse où se jettent et bouillonnent les eaux furieuses. Le pays
d'alentour est partout d'un vert de printemps, et les parois du ravin
sont toutes roses de liserons, en guirlandes retombantes. Les nuées
grises sont remontées, voilant toujours le ciel, mais laissant les
lointains terrestres dégagés et limpides.
En plus des voyageurs, cavaliers ou piétons, qui de temps à autre
passent le gué, arrive toute une tribu nomade, gens, bêtes et tentes.
Les femmes de ce douar, qui passent les dernières, se troussent avec une
naïve impudeur, montrant jusqu'aux reins leurs belles jambes de statues,
un peu fauves, un peu tatouées par endroits; mais elles gardent le
visage voilé, chastement.
Nous repartons. Une région de montagnes et de rochers vient d'abord.
Puis un nouveau gué, dans un décor d'une étrangeté tout à fait à part:
c'est en face d'une plaine infiniment déserte, et au pied d'un amas de
roches sur lesquelles sont assis, isolément, des vieillards immobiles
comme des termes, qui ne font aucune attention à nous, qui semblent être
de mystiques solitaires absorbés dans des contemplations.
* * * * *
Ensuite, quatre heures de régions absolument sauvages, déserts de
palmiers nains et d'asphodèles comme nous en avons déjà tant traversés
pour venir. Souvent nous nous retournons, afin de nous compter, afin de
voir si aucun de nos muletiers, si aucune de nos mules de charge ne
manque à l'appel, très incertains que nous sommes encore de la fidélité
de nos gens. Et là, dans cette plaine unie où la végétation est courte,
notre caravane serrée, marchant en bon ordre, est facile à embrasser
d'un seul coup d'oeil, paraît même bien petite, bien isolée, bien
perdue.
Le premier, ouvrant la marche, chemine gravement le caïd responsable de
nos têtes: un vieillard, en cafetan de drap rose sous un transparent de
blanche mousseline; ses yeux sont éteints, sont morts; sa figure
accentuée et dure semble taillée à grands coups de hache dans de la
pierre brune, et sa barbe blanche est comme un lichen sur une ruine; il
est droit, inexpressif, majestueusement momifié sur sa bête blanche,
portant en travers sur sa selle son très long fusil de cuivre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mékinez!... Mékinez paraît au bout de la plaine désolée... Mais si loin
encore! On comprend qu'on ne l'aperçoit que grâce aux lignes unies du
terrain et à la très grande pureté de l'air. C'est une petite bande
noirâtre, les murailles sans doute, au-dessus de laquelle se hérissent,
à peine visibles, minces comme des fils, les tours des mosquées.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Longtemps nous marchons encore, jusqu'à un point où la vue nous est
masquée par de vieux murs croulants, qui semblent enfermer d'immenses
parcs. C'est la banlieue. Par une brèche, nous franchissons ces
enceintes; alors nous sommes dans une région d'oliviers, plantés
régulièrement en quinconces, sur un de ces sols d'herbe très fine et de
mousse, comme on n'en rencontre que dans les lieux depuis longtemps
tranquilles, non foulés par les hommes; ces oliviers, du reste, sont à
bout de sève, mourants, couverts d'une espèce de moisissure, de maladie
de vieillesse, qui rend leur feuillage tout noir, comme s'il était
enfumé. Et les enceintes se succèdent, toujours en ruines, enfermant ces
mêmes fantômes d'arbres alignés en tous sens à perte de vue. On dirait
des séries de parcs abandonnés depuis des siècles, des promenades pour
des morts.
Aussi sommes-nous surpris un peu étrangement d'apercevoir au passage,
dans une de ces allées funèbres, un groupe de ces petits burnous
d'éclatantes couleurs, verts, orangés, bleus ou rouges, qui indiquent
des enfants en toilette parée... Derrière eux, des voiles blancs de
femmes entourent une fumée grise, qui monte du sol vers les branches...
Nos Arabes nous expliquent que c'est jour annuel de grande fête et de
dînette sur l'herbe pour les écoliers de Mékinez: ils sont là
aujourd'hui en partie de campagne, tous dans leurs beaux habits; ces
voiles blancs aperçus au fond du tableau représentent les mères qui les
ont accompagnés; cette fumée est celle du souper champêtre qu'on vient
de leur préparer sur la mousse; et à présent leur dînette est finie; ils
vont repartir, pour être rentrés dans la ville avant la tombée de la
nuit.
Je crois que c'est une des choses les plus imprévues, les plus
charmantes et aussi les plus mélancoliques que j'aie rencontrées au
cours de mon voyage, cette fête enfantine, l'éclat de ces petits burnous
aux nuances orientales, s'agitant sur l'herbe fine et rase de ce parc
désolé.
* * * * *
Au sortir de ces murs et de ces oliviers, tout à coup Mékinez reparaît,
très rapprochée, très près de nous, et d'aspect immense, couronnant de
sa grande ombre une suite de collines derrière lesquelles le soleil se
couche. Nous ne sommes plus séparés de la ville que par un ravin de
verdure, fouillis de peupliers, de mûriers, d'orangers, d'arbres
quelconques à l'abandon, qui ont tous leurs teintes fraîches d'avril.
Très haut, sur le ciel jauni, se profilent les lignes des remparts
superposés, les innombrables terrasses, les minarets, les tours des
mosquées, les formidables casbahs crénelées, et, au dessus de plusieurs
enceintes de forteresse, le toit en faïence verte du palais du sultan.
C'est encore plus imposant que Fez et plus solennel. Mais ce n'est qu'un
grand fantôme de ville, un amas de ruines et de décombres, où habitent à
peine cinq ou six mille âmes, Arabes, Berbères ou juifs.
Depuis la halte prolongée de midi, nos gens nous disaient que nous
arriverions pour l'heure du Moghreb.--Et en effet, juste comme nous
paraissons, le drapeau blanc de la prière se hisse à tous les
minarets;--le _Allah ak'bar!_... retentit en clameur d'épouvante sur
toute l'étendue de la ville sainte, jusque sur les campagnes mortes
d'alentour... Et, à travers ces longs cris lugubres, cet Allah, que ces
hommes implorent, nous paraît en ce moment si grand et si terrible, que
nous voudrions nous prosterner nous aussi sur la terre, à l'appel des
Mouedzen, devant sa sombre éternité...
* * * * *
Le cavalier que nous avions envoyé en estafette revient au-devant de
nous, ayant vu le pacha, ayant reçu ses ordres pour le lieu de notre
campement où il va nous conduire: ce sera en dehors des murs,
naturellement.
A la suite de ce guide, nous franchissons le ravin vert, le délicieux
fouillis d'arbres qui nous sépare de la ville. Puis, longtemps,
longtemps, nous contournons, sans entrer, les vieux remparts à créneaux;
ils ont cinquante ou soixante pieds de hauteur, et ils sont tout rongés
par la base, tout lézardés, tout caducs. Dans l'espèce de sentier de
ronde que nous suivons, personne ne passe; tout au plus rencontrons-nous
trois ou quatre mendiants, effondrés comme des cadavres dans des coins
de bastions; hideux et effrayants sous des burnous en guenilles;
pouilleux couverts de gales écorchées, de je ne sais quelles lèpres. Par
terre, il y a des bêtes mortes à moitié dévorées, le ventre ouvert en
grand bâillement de vertèbres, mulets, chevaux ou chameaux; et des
ossements partout, éparpillés par les chacals, et des tas de détritus et
de pourritures.
Enfin, à cinq cents mètres d'une porte, dans un terrain nu et désert,
semé de ruines, de trous, de pierres éboulées, on nous arrête:--nous
sommes arrivés au lieu assigné pour notre demeure.
C'est au pied d'une de ces murailles géantes qui, ici comme à Fez, s'en
vont se perdre dans la campagne, sans qu'on puisse comprendre quelle a
été jadis leur raison d'être. Et là, bien vite, nous faisons monter nos
maisonnettes de toile, au crépuscule jaunâtre, tandis que quelques
gouttes de pluie commencent à tomber de gros nuages subitement répandus
dans le ciel.
L'écrasante muraille à laquelle nous adossons notre petit camp est
percée d'une série de hauts portiques, les uns à moitié bouchés en
maçonnerie, les autres béants sur la campagne noire et peu sûre. Et
cette muraille s'en va là-bas, là-bas, en suivant une pente ascendante,
jusqu'aux remparts de Mékinez, jusqu'à la porte la plus proche, qui est,
paraît-il, une des principales entrées de la ville. Aucune route ne mène
à cette porte, cela va sans dire; personne n'y entre, personne n'en
sort; rien ne semble vivre, et, depuis cette grande prière de tout à
l'heure, nous n'entendons aucun mouvement, aucun bruit, pas plus que si
tout n'était alentour que décombres abandonnés.
Elle est extrême, la mélancolie de ce bout de remparts que l'on aperçoit
d'ici, couronnant une hauteur, avec un vieux minaret au-dessus;--la
mélancolie de cette porte de ville qui, comme une découpure noire,
encadre dans son ogive pointue un petit morceau jaune du ciel encore
lumineux...
Ce bout de rempart, ce minaret et cette ogive, c'est tout ce que nous
voyons ce soir de Mékinez, la ville sainte...
* * * * *
Il y a près de notre camp deux fontaines en maçonnerie, extrêmement
antiques, avec des bassins pour faire boire les chameaux. Pendant que la
nuit tombe tout à fait, nous allons, à la lueur d'une lanterne, y faire
provision d'eau fraîche; elles sont ornées de délicieuses arabesques
festonnées, qui s'en vont en poussière...
... Arrive, monté sur un beau cheval, et précédé d'un grand fanal
ajouré, le fils du pacha de la ville. C'est pour nous souhaiter la
bienvenue et nous présenter les excuses de son père: il est absent, ce
vieux saint personnage; depuis deux mois, à la tête de ses cavaliers, il
combat contre les terribles Zemours, qui désolent la contrée.
Lui, le fils, est très jeune, très aimable; il nous annonce une _mouna_
abondante, des couscouss tout chauds qu'il va nous envoyer--et aussi des
soldats pour nous garder jusqu'au jour. D'abord voici deux petits ânons
qui le suivent, chargés, l'un de charbon de bois, l'autre de branchages,
pour nous faire cuire des poulets sur l'herbe.
Il reste assis sous notre tente, nous contant des histoires.--Cette
muraille, au pied de laquelle nous sommes, il ne peut pas trop nous dire
à quoi elle a servi jadis; il sait seulement que Mouley-Ismaïl, le
sultan cruel, la fit construire, il y a trois cents ans.--Du reste, la
belle époque de Mékinez remonte à ce Mouley-Ismaïl, qui fut le plus
glorieux sultan du Maroc.
Après le jeune pacha, un juif vient aussi nous visiter, dans la nuit
déjà très noire, précédé d'une escorte et d'un grand fanal. Malgré sa
robe brune toute simple, il est, nous dit-on, le plus riche de la ville.
Sa figure est, d'ailleurs, distinguée, régulière et extrêmement douce.
Il avait été, depuis quelques jours, averti de notre arrivée par un
courrier d'un de ses coreligionnaires de Tanger, M. Benchimol, qui,
durant tout le voyage de la mission, s'est montré pour chacun de nous
d'une inépuisable obligeance,--et il vient très courtoisement se mettre
à notre disposition. Nous lui promettons pour demain notre visite, et,
en hâte, il s'en retourne, de peur de trouver fermées les vieilles
portes des remparts.
Autour de nos tentes, le sol est inégal, exfolié, comme aux abords des
villes très anciennes; il y a des entrées de souterrains, des crevasses;
surtout il y a des bosses de gazon assez singulières, donnant à
réfléchir. Il faut mille précautions pour faire seulement deux pas hors
de chez soi, dans l'obscurité. Les chacals, les chouettes, tous les
habitants à voix lugubre des cavernes et des vieux murs d'alentour nous
donnent les uns après les autres un avis de présence, par quelque cri
isolé qui semble un petit appel de la mort. Et la pluie tombe, comme si,
aux abords de notre camp, tout n'était déjà pas suffisamment triste.
Huit heures et demie... Neuf heures... Nos deux visiteurs sont depuis
longtemps repartis, et rien n'arrive de ce qu'on devait nous envoyer, ni
_mouna_, ni soldats de garde.--Sans doute Mékinez a fermé ses portes,
par crainte des détrousseurs, et nous a oubliés dehors, à la merci de
toutes sortes de gens et d'aventures. Et vraiment nous trouvons qu'il y
a beaucoup de noir et de silence entassés autour de nos petites
maisonnettes de toile, sous ce ciel couvert qui fait la nuit doublement
obscure, et près des murailles de cette étrange ville morte...
Enfin, enfin, des fanaux brillent dans le lointain, sortis sans doute de
la porte qui est là-haut découpée dans les remparts, et ils descendent
vers nous, par l'espèce d'avenue irrégulière et bossuée où bâillent des
cavernes; c'est notre _mouna_ qui nous vient, toujours lente et grave:
des couscouss au lait et au sucre; un mouton en vie et plusieurs poulets
dans des cages... Nous aurions bien envie de renvoyer ces pauvres bêtes,
mais cela nous poserait tout à fait mal; il faut les livrer au couteau
et à la voracité de nos gens d'escorte.
D'autres fanaux encore apparaissent sur la hauteur, et descendent vers
nous: une troupe armée, jouant du tambourin. Ce sont les soldats qui
viennent pour nous garder jusqu'au lever du jour; et, à voir comme ils
sont nombreux--au moins quatre-vingts--on peut juger que le jeune pacha
est bien prudent, ou que le lieu a bien mauvais renom.
Ils s'asseyent en cercle, autour de nos tentes, sur l'herbe suspecte ou
sur les vagues choses noires, et commencent à chanter pour se tenir en
éveil, en se faisant face deux à deux. Ils chanteront jusqu'au matin;
c'est l'usage pour tous les gardes nocturnes qui font consciencieusement
leur service, et il faudra nous arranger pour dormir comme nous pourrons
au milieu de ce choeur sauvage qui n'aura jamais de trêve.
* * * * *
Vers minuit, leur musique tourne à un charivari tout à fait
irrévérencieux. De garder des «nazaréens», cela les a mis en gaieté
moqueuse; ils ne chantent plus, ils imitent toutes les bêtes du Maroc:
des cris de chien, des cris de chameau, des cris de poule qui pond, ou
même des hurlements de pure fantaisie. Alors je me lève, très furieux. A
tâtons je m'en vais réveiller sous sa tente le vieux caïd responsable,
et, ensemble, lui portant un fanal, moi une cravache, nous faisons le
tour des gardes, avec force menaces de corrections immédiates, de
plaintes au pacha, de bastonnade, de prison même. Le silence se fait,
docilement...
* * * * *
Une heure du matin.--Une seconde _mouna_ nous est apportée, plus
pompeuse que la première: d'immenses couscouss de dessert, des pyramides
de gâteaux, des mannequins d'oranges, du thé et des pains de sucre: le
jeune pacha a tenu à faire bien les choses. Nos gens d'escorte se
relèvent, pour recommencer une fête à tout casser, et nous finissons par
nous endormir...