Chapter 35 of 175
LETTRE XXXV
4 min read · 773 words
_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
Il faut vous obéir, madame, il faut vous prouver qu'au milieu des
torts que vous vous plaisez à me croire, il me reste au moins assez de
délicatesse pour ne pas me permettre un reproche et assez de courage
pour m'imposer les plus douloureux sacrifices. Vous m'ordonnez le
silence et l'oubli! eh bien! je forcerai mon amour à se taire et
j'oublierai, s'il est possible, la façon cruelle dont vous l'avez
accueilli. Sans doute le désir de vous plaire n'en donnait pas le
droit, et j'avoue encore que le besoin que j'avais de votre indulgence
n'était pas un titre pour l'obtenir; mais vous regardez mon amour comme
un outrage, vous oubliez que si ce pouvait être un tort, vous en seriez
à la fois et la cause et l'excuse. Vous oubliez aussi qu'accoutumé à
vous ouvrir mon âme, lors même que cette confiance pouvait me nuire,
il ne m'était plus possible de vous cacher les sentiments dont je suis
pénétré, et ce qui fut l'ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez
comme le fruit de l'audace. Pour prix de l'amour le plus tendre, le
plus respectueux, le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me
parlez enfin de votre haine... Quel autre ne se plaindrait pas d'être
traité ainsi? Moi seul je me soumets, je souffre tout et ne murmure
point, vous frappez et j'adore. L'inconcevable empire que vous avez
sur moi vous rend maîtresse absolue de mes sentiments, et si mon amour
seul vous résiste, si vous ne pouvez le détruire, c'est qu'il est votre
ouvrage et non pas le mien.
Je ne demande point un retour dont jamais je ne me suis flatté. Je
n'attends pas même cette pitié, que l'intérêt que vous m'aviez témoigné
quelquefois pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l'avoue,
pouvoir réclamer votre justice.
Vous m'apprenez, madame, qu'on a cherché à me nuire dans votre esprit.
Si vous en eussiez cru les conseils de vos amis, vous ne m'eussiez pas
même laissé approcher de vous: ce sont vos termes. Quels sont donc
ces amis officieux? Sans doute ces gens si sévères et d'une vertu si
rigide consentent à être nommés; sans doute ils ne voudraient pas se
couvrir d'une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs,
et je n'ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, madame, que
j'ai le droit de savoir l'un et l'autre, puisque vous me jugez d'après
eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans
lui nommer ses accusateurs. Je ne demande point d'autre grâce et je
m'engage d'avance à me justifier, à les forcer à se dédire.
Si j'ai trop méprisé, peut-être, les vaines clameurs d'un public dont
je fais peu de cas, il n'en est pas ainsi de votre estime, et quand
je consacre ma vie à la mériter, je ne me la laisserai pas ravir
impunément. Elle me devient d'autant plus précieuse que je lui devrai
sans doute cette demande que vous craignez de me faire et qui me
donnerait, dites-vous, _des droits à votre reconnaissance_. Ah! loin
d'en exiger, je croirai vous en devoir si vous me procurez l'occasion
de vous être agréable. Commencez donc à me rendre plus de justice, en
ne me laissant plus ignorer ce que vous désirez de moi. Si je pouvais
le deviner, je vous éviterais la peine de le dire. Au plaisir de vous
voir ajoutez le bonheur de vous servir et je me louerai de votre
indulgence. Qui peut donc vous arrêter? ce n'est pas, je l'espère,
la crainte d'un refus? je sens que je ne pourrais vous la pardonner.
Ce n'en est pas un que de ne pas vous rendre votre lettre. Je désire
plus que vous qu'elle ne me soit plus nécessaire; mais accoutumé à
vous croire une âme si douce, ce n'est que dans cette lettre que je
puis vous trouver telle que vous voulez paraître. Quand je forme le
vœu de vous rendre sensible, j'y vois que plutôt que d'y consentir
vous fuiriez à cent lieues de moi; quand tout en vous augmente et
justifie mon amour, c'est encore elle qui me répète que mon amour vous
outrage, et lorsqu'en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême,
j'ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n'est qu'un affreux
tourment. Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait de
pouvoir vous rendre cette lettre fatale; me la demander encore serait
m'autoriser à ne plus croire ce qu'elle contient; vous ne doutez pas,
j'espère, de mon empressement à vous la remettre.
_De..., ce 21 août 17**._