Chapter 80 of 175
LETTRE LXXX
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_Le Chevalier DANCENY à CÉCILE VOLANGES._
Cécile, ma chère Cécile, quand viendra le temps de nous revoir? Qui
m'apprendra à vivre loin de vous? qui m'en donnera la force et le
courage? Jamais, non jamais je ne pourrai supporter cette fatale
absence. Chaque jour ajoute à mon malheur, et n'y point voir de terme!
Valmont, qui m'avait promis des secours, des consolations, Valmont me
néglige et peut-être m'oublie. Il est auprès de ce qu'il aime; il ne
sait plus ce qu'on souffre quand on est éloigné. En me faisant passer
votre dernière lettre, il ne m'a point écrit. C'est lui pourtant qui
doit m'apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N'a-t-il
donc rien à me dire? Vous-même vous ne m'en parlez pas; serait-ce que
vous n'en partagez plus le désir? Ah! Cécile, Cécile, je suis bien
malheureux. Je vous aime plus que jamais, mais cet amour, qui fait le
charme de ma vie, en devient le tourment.
Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que je vous voie, il le faut,
ne fût-ce qu'un moment. Quand je me lève, je me dis: «Je ne la verrai
pas.» Je me couche en disant: «Je ne l'ai point vue.» Les journées,
si longues, n'ont pas un moment pour le bonheur. Tout est privation,
tout est regret, tout est désespoir, et tous ces mots me viennent d'où
j'attendais tous mes plaisirs; ajoutez à ces peines mortelles mon
inquiétude sur les vôtres, et vous aurez une idée de ma situation. Je
pense à vous sans cesse et n'y pense jamais sans trouble. Si je vous
vois affligée, malheureuse, je souffre de tous vos chagrins; si je vous
vois tranquille et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout
je trouve le malheur.
Ah! qu'il n'en était pas ainsi quand vous habitiez les mêmes lieux que
moi! Tout alors était plaisir. La certitude de vous voir embellissait
même les moments de l'absence; le temps qu'il fallait passer loin de
vous m'approchait de vous en s'écoulant. L'emploi que j'en faisais
ne vous était jamais étranger. Si je remplissais des devoirs, ils
me rendaient plus digne de vous; si je cultivais quelque talent,
j'espérais vous plaire davantage. Lors même que les distractions du
monde m'emportaient loin de vous, je n'en étais point séparé. Au
spectacle, je cherchais à deviner ce qui vous aurait plu: un concert
me rappelait vos talents et nos si douces occupations. Dans le cercle,
comme aux promenades, je saisissais la plus légère ressemblance. Je
vous comparais à tout; partout vous aviez l'avantage. Chaque moment du
jour était marqué par un hommage nouveau, et chaque soir j'en apportais
le tribut à vos pieds.
A présent, que me reste-t-il? Des regrets douloureux, des privations
éternelles et un léger espoir que le silence de Valmont diminue, que
le vôtre change en inquiétude. Dix lieues seulement nous séparent, et
cet espace, si facile à franchir, devient pour moi seul un obstacle
insurmontable! Et quand, pour m'aider à le vaincre, j'implore mon ami,
ma maîtresse, tous deux restent froids et tranquilles! Loin de me
secourir, ils ne me répondent même pas.
Qu'est donc devenue l'amitié active de Valmont? Que sont devenus
surtout vos sentiments si tendres, et qui vous rendaient si ingénieuse
pour trouver les moyens de nous voir tous les jours? Quelquefois, je
m'en souviens, sans cesser d'en avoir le désir, je me trouvais forcé de
le sacrifier à des considérations, à des devoirs; que ne me disiez-vous
pas alors? Par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons!
Et qu'il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient à
vos désirs. Je ne m'en fais point un mérite; je n'avais pas même celui
du sacrifice. Ce que vous désiriez d'obtenir, je brûlais de l'accorder.
Mais enfin je demande à mon tour, et quelle est cette demande, de vous
voir un moment, de vous renouveler et de recevoir le serment d'un amour
éternel. N'est-ce donc plus votre bonheur comme le mien? Je repousse
cette idée désespérante, qui mettrait le comble à mes maux. Vous
m'aimez, vous m'aimerez toujours; je le crois, j'en suis sûr, je ne
veux jamais en douter: mais ma situation est affreuse et je ne puis la
soutenir plus longtemps. Adieu, Cécile.
_Paris, ce 18 septembre 17**._