Chapter 127 of 175
LETTRE CXXVII
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_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Si je n'ai pas répondu, vicomte, à votre lettre du 19, ce n'est pas que
je n'en aie pas eu le temps; c'est tout simplement qu'elle m'a donné
de l'humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J'avais
donc cru n'avoir rien de mieux à faire que de la laisser dans l'oubli;
mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées
qu'elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement,
il faut vous dire clairement mon avis.
J'ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout
un sérail; mais il ne m'a jamais convenu d'en faire partie. Je croyais
que vous saviez cela. Au moins, à présent que vous ne pouvez plus
l'ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me
paraître ridicule. Qui, moi! je sacrifierais un goût, et encore un
goût nouveau, pour m'occuper de vous? Et pour m'en occuper comment?
en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs
de votre _Hautesse_. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire
un moment de _ce charme inconnu_ que _l'adorable, la céleste_ Mme
de Tourvel, vous a fait seule éprouver, ou quand vous craindrez de
compromettre, auprès de _l'attachante Cécile_, l'idée supérieure que
vous êtes bien aise qu'elle conserve de vous; alors descendant jusqu'à
moi, vous y viendrez chercher des plaisirs moins vifs à la vérité,
mais sans conséquence; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares,
suffiront de reste à mon bonheur.
Certes, vous êtes riche, en bonne opinion de vous-même; mais
apparemment je ne le suis pas en modestie; car j'ai beau me regarder,
je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C'est peut-être un tort que
j'ai; mais je vous préviens que j'en ai beaucoup d'autres encore.
J'ai surtout celui de croire que _l'écolier, le doucereux_ Danceny,
uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s'en faire un mérite,
une première passion, avant même qu'elle ait été satisfaite, et
m'aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait malgré ses vingt ans,
travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs.
Je me permettrai même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie de lui
donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.
Et par quelles raisons, m'allez-vous demander? Mais d'abord il
pourrait fort bien n'y en avoir aucune, car le caprice qui vous ferait
préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par
politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de
sacrifices à me faire; et moi, au lieu d'en avoir la reconnaissance
que vous ne manqueriez pas d'en attendre, je serais capable de croire
que vous m'en devriez encore! Vous voyez bien qu'aussi éloignés l'un
de l'autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher
d'aucune manière; et je crains qu'il ne me faille beaucoup de temps,
mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée,
je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d'autres
arrangements, et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer
mieux!...
_Adieu, comme autrefois_, dites-vous? Mais autrefois, ce me semble,
vous faisiez un peu plus de cas de moi; vous ne m'aviez pas destinée
tout à fait aux troisièmes rôles, et surtout vous vouliez bien attendre
que j'eusse dit oui avant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc
bon qu'au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise,
adieu comme à présent.
Votre servante, monsieur le vicomte.
_Du château de..., ce 31 octobre 17**._