Chapter 14 of 175
LETTRE XIV
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_CÉCILE VOLANGES à SOPHIE CARNAY._
Je ne t'ai pas écrit hier, ma chère Sophie, mais ce n'est pas le
plaisir qui en est cause, je t'en assure bien. Maman était malade et je
ne l'ai pas quittée de la journée. Le soir, quand je me suis retirée,
je n'avais cœur à rien du tout, et je me suis couchée bien vite pour
m'assurer que la journée était finie; jamais je n'en avais passé de
si longue. Ce n'est pas que je n'aime bien maman, mais je ne sais pas
ce que c'était. Je devais aller à l'Opéra avec Mme de Merteuil; le
chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que ce sont les deux
personnes que j'aime le mieux. Quand l'heure où j'aurais dû y être
aussi est arrivée, mon cœur s'est serré malgré moi. Je me déplaisais à
tout et j'ai pleuré, pleuré sans pouvoir m'en empêcher. Heureusement,
maman était couchée et ne pouvait pas me voir. Je suis bien sûre que le
chevalier Danceny aura été fâché aussi, mais il aura été distrait par
le spectacle et par tout le monde; c'est bien différent.
Par bonheur, maman va mieux aujourd'hui, et Mme de Merteuil viendra
avec une autre personne et le chevalier Danceny; mais elle arrive
toujours bien tard, Mme de Merteuil, et quand on est si longtemps
toute seule, c'est bien ennuyeux. Il n'est encore que onze heures. Il
est vrai qu'il faut que je joue de la harpe, et puis ma toilette me
prendra un peu de temps, car je veux être bien coiffée aujourd'hui.
Je crois que la mère Perpétue a raison, et qu'on devient coquette dès
qu'on est dans le monde. Je n'ai jamais eu tant d'envie d'être jolie
que depuis quelques jours, et je trouve que je ne le suis pas autant
que je le croyais, et puis, auprès des femmes qui ont du rouge, on
perd beaucoup. Mme de Merteuil, par exemple, je vois bien que tous les
hommes la trouvent plus jolie que moi; cela ne me fâche pas beaucoup,
parce qu'elle m'aime bien, et puis elle assure que le chevalier Danceny
me trouve plus jolie qu'elle. C'est bien honnête à elle de me l'avoir
dit! elle avait même l'air d'en être bien aise. Par exemple, je ne
conçois pas ça. C'est qu'elle m'aime tant! et lui... oh! ça m'a fait
bien plaisir! aussi, c'est qu'il me semble que rien que le regarder
suffit pour embellir. Je le regarderais toujours si je ne craignais de
rencontrer ses yeux, car, toutes les fois que cela m'arrive, cela me
décontenance et me fait comme de la peine, mais ça ne fait rien.
Adieu, ma chère amie, je vais me mettre à ma toilette. Je t'aime
toujours comme de coutume.
_Paris, ce 14 août 17**._