Chapter 36 of 175
LETTRE XXXVI
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_Le Vicomte de VALMONT à la Présidente de TOURVEL._
(_Timbrée de Dijon._)
Votre sévérité augmente chaque jour, madame, et si j'ose le dire, vous
semblez craindre moins d'être injuste que d'être indulgente. Après
m'avoir condamné sans m'entendre, vous avez dû sentir en effet qu'il
vous serait plus facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre.
Vous refusez mes lettres avec obstination, vous me les renvoyez avec
mépris. Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même
où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité
où vous m'avez mis de me défendre suffira sans doute pour en excuser
les moyens. Convaincu d'ailleurs par la sincérité de mes sentiments,
que pour les justifier à vos yeux il me suffit de vous les faire
bien connaître, j'ai cru pouvoir me permettre ce léger détour. J'ose
croire aussi que vous me le pardonnerez et que vous serez peu surprise
que l'amour soit plus ingénieux à se produire, que l'indifférence à
l'écarter.
Permettez donc, madame, que mon cœur se dévoile entièrement à vous. Il
vous appartient, il est juste que vous le connaissiez.
J'étais bien éloigné, en arrivant chez Mme de Rosemonde, de prévoir le
sort qui m'y attendait. J'ignorais que vous y fussiez et j'ajouterai,
avec la sincérité qui me caractérise, que quand je l'aurais su,
ma sécurité n'en eût point été troublée; non que je ne rendisse à
votre beauté la justice qu'on ne peut lui refuser; mais accoutumé
à n'éprouver que des désirs, à ne me livrer qu'à ceux que l'espoir
encourageait, je ne connaissais pas les tourments de l'amour.
Vous fûtes témoin des instances que me fit Mme de Rosemonde pour
m'arrêter quelque temps. J'avais déjà passé une journée avec vous,
cependant je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu'au
plaisir, si naturel et si légitime, de témoigner des égards à une
parente respectable. Le genre de vie qu'on menait ici différait
beaucoup sans doute de celui auquel j'étais accoutumé, il ne m'en
coûta rien de m'y conformer, et, sans chercher à pénétrer la cause du
changement qui s'opérait en moi, je l'attribuais uniquement encore à
cette facilité de caractère dont je crois vous avoir déjà parlé.
Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce soit un malheur?), en vous
connaissant mieux je reconnus bientôt que cette figure enchanteresse,
qui seule m'avait frappé, était le moindre de vos avantages; votre âme
céleste étonna, séduisit la mienne. J'admirais la beauté, j'adorai la
vertu. Sans prétendre à vous obtenir, je m'occupai de vous mériter. En
réclamant votre indulgence pour le passé, j'ambitionnai votre suffrage
pour l'avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l'épiais dans
vos regards, dans ces regards d'où partait un poison d'autant plus
dangereux, qu'il était répandu sans dessein et reçu sans méfiance.
Alors je connus l'amour. Mais que j'étais loin de m'en plaindre! Résolu
de l'ensevelir dans un éternel silence, je me livrais sans crainte
comme sans réserve à ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait
son empire. Bientôt le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous
absentiez-vous un moment? mon cœur se serrait de tristesse; au bruit
qui m'annonçait votre retour, il palpitait de joie. Je n'existais plus
que par vous et pour vous. Cependant, c'est vous-même que j'adjure,
jamais dans la gaieté des folâtres jeux, ou dans l'intérêt d'une
conversation sérieuse, m'échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret
de mon cœur?
Enfin un jour arriva où devait commencer mon infortune, et par une
inconcevable fatalité une action honnête en devint le signal. Oui,
madame, c'est au milieu des malheureux que j'avais secourus que, vous
livrant à cette sensibilité précieuse qui embellit la beauté même
et ajoute du prix à la vertu, vous achevâtes d'égarer un cœur que
déjà trop d'amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle
préoccupation s'empara de moi au retour! Hélas! je cherchais à
combattre un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.
C'est après avoir épuisé mes forces dans ce combat inégal qu'un hasard,
que je n'avais pu prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je
succombai, je l'avoue. Mon cœur trop plein ne put retenir ses discours
ni ses larmes. Mais est-ce donc un crime? et si c'en est un, n'est-il
pas assez puni par les tourments affreux auxquels je suis livré?
Dévoré par un amour sans espoir, j'implore votre pitié et ne trouve
que votre haine; sans autre bonheur que celui de vous voir, mes yeux
vous cherchent malgré moi et je tremble de rencontrer vos regards.
Dans l'état cruel où vous m'avez réduit, je passe les jours à déguiser
mes peines et les nuits à m'y livrer; tandis que vous, tranquille et
paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous
en applaudir. Cependant, c'est vous qui vous plaignez et c'est moi qui
m'excuse.
Voilà pourtant, madame, voilà le récit fidèle de ce que vous nommez mes
torts et que peut-être il serait plus juste d'appeler mes malheurs.
Un amour pur et sincère, un respect qui ne s'est jamais démenti,
une soumission parfaite: tels sont les sentiments que vous m'avez
inspirés. Je n'eusse pas craint d'en présenter l'hommage à la divinité
même. O vous, qui êtes son plus bel ouvrage, imitez-la dans son
indulgence! Songez à mes peines cruelles, songez surtout que, placé par
vous entre le désespoir et la félicité suprême, le premier mot que vous
prononcerez décidera pour jamais de mon sort.
_De..., ce 23 août 17**._