Chapter 100 of 175
LETTRE C
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_Le Vicomte de VALMONT à la Marquise de MERTEUIL._
Mon amie, je suis joué, trahi, perdu; je suis au désespoir: Mme de
Tourvel est partie. Elle est partie et je ne l'ai pas su! et je n'étais
pas là pour m'opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne
trahison! Ah! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir; elle serait
restée; oui, elle serait restée, eussé-je dû employer la violence. Mais
quoi! dans ma crédule sécurité, je dormais tranquillement; je dormais
et la foudre est tombée sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ:
il faut renoncer à connaître les femmes.
Quand je me rappelle la journée d'hier! que dis-je? la soirée même! Ce
regard si doux, cette voix si tendre! et cette main serrée! et pendant
ce temps elle projetait de me fuir! O femmes, femmes! plaignez-vous
donc si l'on vous trompe! Mais oui, toute perfidie qu'on emploie est un
vol qu'on vous fait.
Quel plaisir j'aurai à me venger! Je la retrouverai cette femme
perfide; je reprendrai mon empire sur elle. Si l'amour m'a suffi pour
en trouver les moyens, que ne sera-t-il pas, aidé de la vengeance? Je
la verrai encore à mes genoux, tremblante et baignée de pleurs, me
criant merci de sa trompeuse voix; et moi je serai sans pitié.
Que fait-elle, à présent? que pense-t-elle? Peut-être elle s'applaudit
de m'avoir trompé et, fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui
paraît le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de
ruse l'a produit sans effort. Insensé! je redoutais sa sagesse: c'était
sa mauvaise foi que je devais craindre.
Et être obligé de dévorer mon ressentiment! n'oser montrer qu'une
tendre douleur quand j'ai le cœur rempli de rage! me voir réduit à
supplier encore une femme rebelle qui s'est soustraite à mon empire!
Devais-je donc être humilié à ce point? Et par qui? par une femme
timide et qui jamais ne s'est exercée à combattre. A quoi me sert de
m'être établi dans son cœur, de l'avoir embrasé de tous les feux de
l'amour, d'avoir porté jusqu'au délire le trouble de ses sens, si,
tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd'hui s'enorgueillir de sa
fuite plus que moi de mes victoires? Et je le souffrirais? Mon amie,
vous ne le croyez pas; vous n'avez pas de moi cette humiliante idée!
Mais quelle fatalité m'attache à cette femme? Cent autres ne
désirent-elles pas mes soins? ne s'empresseront-elles pas d'y répondre?
Quand même aucune ne vaudrait celle-ci, l'attrait de la variété, le
charme des nouvelles conquêtes, l'éclat de leur nombre n'offrent-ils
pas des plaisirs assez doux? Pourquoi courir après celui qui nous fuit
et négliger ceux qui se présentent? Ah! pourquoi?... Je l'ignore, mais
je l'éprouve fortement.
Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos que par la possession de
cette femme que je hais et que j'aime avec une égale fureur. Je ne
supporterai mon sort que du moment où je disposerai du sien. Alors,
tranquille et satisfait, je la verrai à son tour, livrée aux orages que
j'éprouve en ce moment, j'en exciterai mille autres encore. L'espoir et
la crainte, la méfiance et la sécurité, tous les maux inventés par la
haine, tous les biens accordés par l'amour, je veux qu'ils remplissent
son cœur, qu'ils s'y succèdent à ma volonté. Ce temps viendra... Mais
que de travaux encore! que j'en étais près hier! et qu'aujourd'hui je
m'en vois éloigné! Comment m'en rapprocher? Je n'ose tenter aucune
démarche; je sens que pour prendre un parti il faudrait être plus
calme, et mon sang bout dans mes veines.
Ce qui redouble mon tourment, c'est le sang-froid avec lequel chacun
répond ici à mes questions sur cet événement, sur sa cause, sur tout
ce qu'il offre d'extraordinaire... Personne ne sait rien, personne ne
désire de rien savoir; à peine en aurait-on parlé si j'avais consenti
qu'on parlât d'autre chose. Mme de Rosemonde chez qui j'ai couru ce
matin quand j'ai appris cette nouvelle, m'a répondu avec le froid de
son âge que c'était la suite naturelle de l'indisposition que Mme de
Tourvel avait eue hier, qu'elle avait craint une maladie et qu'elle
avait préféré d'être chez elle: elle trouve cela tout simple; elle en
aurait fait autant, m'a-t-elle dit; comme s'il pouvait y avoir quelque
chose de commun entre elles deux! entre elle, qui n'a plus qu'à mourir,
et l'autre, qui fait le charme et le tourment de ma vie!
Mme de Volanges, que d'abord j'avais soupçonnée d'être complice, ne
paraît affectée que de n'avoir pas été consultée sur cette démarche. Je
suis bien aise je l'avoue, qu'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire.
Cela me prouve encore qu'elle n'a pas autant que je le craignais, la
confiance de cette femme; c'est toujours une ennemie de moins. Comme
elle se féliciterait si elle savait que c'est moi qu'on a fui! comme
elle se serait gonflée d'orgueil si c'eût été par ses conseils! comme
son importance en aurait redoublé! Mon Dieu! que je la hais! Oh! je
renouerai avec sa fille; je veux la travailler à ma fantaisie; aussi
bien, je crois que je resterai ici quelque temps; au moins le peu de
réflexions que j'ai pu faire me porte à ce parti.
Ne croyez-vous pas en effet, qu'après une démarche aussi marquée, mon
ingrate doit redouter ma présence? Si donc l'idée lui est venue que je
pourrais la suivre, elle n'aura pas manqué de me fermer sa porte, et je
ne veux pas plus l'accoutumer à ce moyen qu'en souffrir l'humiliation.
J'aime mieux lui annoncer, au contraire, que je reste ici; je lui
ferai même des instances pour qu'elle y revienne, et quand elle sera
bien persuadée de mon absence, j'arriverai chez elle: nous verrons
comment elle supportera cette aventure. Mais il faut la différer pour
en augmenter l'effet et je ne sais encore si j'en aurai la patience;
j'ai eu vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander mes
chevaux. Cependant je prendrai sur moi; je m'engage à recevoir votre
réponse ici; je vous demande seulement, ma belle amie, de ne pas me la
faire attendre.
Ce qui me contrarierait le plus serait de ne pas savoir ce qui se
passe, mais mon chasseur qui est à Paris, a des droits à quelque accès
auprès de la femme de chambre: il pourra me servir. Je lui envoie
une instruction et de l'argent. Je vous prie de trouver bon que je
joigne l'un et l'autre à cette lettre et aussi d'avoir soin de les lui
envoyer par un de vos gens, avec ordre de les lui remettre à lui-même.
Je prends cette précaution parce que le drôle a l'habitude de n'avoir
jamais reçu les lettres que je lui écris quand elles lui prescrivent
quelque chose qui le gêne et que, pour le moment, il ne me paraît pas
aussi épris de sa conquête que je voudrais qu'il le fût.
Adieu, ma belle amie; s'il vous vient quelque idée heureuse, quelque
moyen de hâter ma marche, faites-m'en part. J'ai éprouvé plus d'une
fois combien votre amitié pouvait être utile; je l'éprouve encore en ce
moment, car je me sens plus calme depuis que je vous écris; au moins,
je parle à quelqu'un qui m'entend et non aux automates près de qui je
végète depuis ce matin. En vérité, plus je vais et plus je suis tenté
de croire qu'il n'y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque
chose.
_Du château de..., ce 3 octobre 17**._