Chapter 113 of 175
LETTRE CXIII
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_La Marquise de MERTEUIL au Vicomte de VALMONT._
Je crois devoir vous prévenir, vicomte, qu'on commence à s'occuper
de vous à Paris, qu'on y remarque votre absence et que déjà on en
devine la cause. J'étais hier, à un souper fort nombreux; il y fut dit
positivement que vous étiez retenu au village par un amour romanesque
et malheureux; aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les
envieux de vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées.
Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à ces
bruits dangereux et vous viendrez sur-le-champ les détruire par votre
présence.
Songez que si une fois vous laissez perdre l'idée qu'on ne vous résiste
pas, vous éprouverez bientôt qu'on vous résistera en effet plus
facilement, que vos rivaux vont aussi perdre de leur respect pour vous
et oser vous combattre, car lequel d'entre eux ne se croit pas plus
fort que la vertu? Songez surtout que dans la multitude des femmes
que vous avez affichées, toutes celles que vous n'avez pas eues vont
tenter de détromper le public, tandis que les autres s'efforceront
de l'abuser. Enfin, il faut vous attendre à être apprécié peut-être
autant au-dessous de votre valeur que vous l'avez été au-dessus jusqu'à
présent.
Revenez donc, vicomte, et ne sacrifiez pas votre réputation à un
caprice puéril. Vous avez fait tout ce que nous voulions de la petite
Volanges, et, pour votre présidente, ce ne sera pas apparemment en
restant à dix lieues d'elle que vous vous en passerez la fantaisie.
Croyez-vous qu'elle ira vous chercher? Peut-être ne songe-t-elle déjà
plus à vous ou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de
vous avoir humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion
de reparaître avec éclat, et vous en avez besoin; et quand vous vous
obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre retour
y puisse rien..., au contraire.
En effet, si votre présidente _vous adore_, comme vous me l'avez tant
dit et si peu prouvé, son unique consolation, son seul plaisir, doivent
être à présent de parler de vous et de savoir ce que vous faites, ce
que vous dites, ce que vous pensez et jusqu'à la moindre des choses
qui vous intéressent. Ces misères-là prennent du prix en raison des
privations qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la
table du riche: celui-ci les dédaigne, mais le pauvre les recueille
avidement et s'en nourrit. Or, la pauvre présidente reçoit à présent
toutes ces miettes-là, et plus elle en aura, moins elle sera pressée de
se livrer à l'appétit du reste.
De plus, depuis que vous connaissez sa confidente vous ne doutez pas
que chaque lettre d'elle ne contienne au moins un petit sermon, et
tout ce qu'elle croit propre _à corroborer sa sagesse et fortifier
sa vertu_[46]. Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se
défendre et à l'autre pour vous nuire?
[46] _On ne s'avise jamais de tout!_ comédie.
Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis sur la perte que vous
croyez avoir faite au changement de confidente. D'abord, Mme de
Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante et plus
ingénieuse que l'amitié. Toute la vertu de votre vieille tante ne
l'engagera pas à médire un seul instant de son cher neveu, car la vertu
a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes portent sur une remarque
absolument fausse.
Il n'est pas vrai que _plus les femmes vieillissent et plus elles
deviennent rêches et sévères_. C'est de quarante à cinquante ans que le
désespoir de voir leur figure se flétrir, la rage de se sentir obligées
d'abandonner des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent
encore, rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres. Il
leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice,
mais dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux classes.
La plus nombreuse, celle de femmes qui n'ont eu pour elles que leur
figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile apathie et n'en
sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de dévotion;
celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse, quelquefois un
peu tracassière, mais rarement méchante. On ne peut pas dire non plus
que ces femmes soient ou ne soient pas sévères: sans idées et sans
existence, elles répètent sans le comprendre et indifféremment, tout ce
qu'elles entendent dire et restent par elles-mêmes absolument nulles.
L'autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement précieuse, est
celle des femmes qui, ayant eu un caractère et n'ayant pas négligé
de nourrir leur raison, savent se créer une existence quand celle de
la nature leur manque et prennent le parti de mettre à leur esprit
les parures qu'elles remplacent avant pour leur figure. Celles-ci
ont pour l'ordinaire le jugement très sain et l'esprit à la fois
solide, gai et gracieux. Elles remplacent les charmes séduisants par
l'attachante bonté et encore l'enjouement dont le charme augmente en
proportion de l'âge; c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte
à se rapprocher de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alors,
loin d'être comme vous le dites, _rêches et sévères_, l'habitude de
l'indulgence, leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine et
surtout les souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles
tiennent encore à la vie, les placeraient plutôt, peut-être trop près
de la facilité.
Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant toujours recherché
les vieilles femmes dont j'ai reconnu de bonne heure l'utilité des
suffrages, j'ai rencontré plusieurs d'entre elles auprès de qui
l'inclination me ramenait autant que l'intérêt. Je m'arrête là, car à
présent que vous vous enflammez si vite et si moralement, j'aurais peur
que vous ne devinssiez subitement amoureux de votre vieille tante, et
que vous ne vous enterrassiez avec elle dans le tombeau où vous vivez
déjà depuis si longtemps. Je reviens donc.
Malgré l'enchantement où vous me paraissez être de votre petite
écolière, je ne peux pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans
vos projets. Vous l'avez prise: à la bonne heure! mais ce ne peut
pas être là un goût. Ce n'est même pas, à vrai dire, une entière
jouissance; vous ne possédez absolument que sa personne! Je ne parle
pas de son cœur, dont je me doute bien que vous ne vous souciez guère,
mais vous n'occupez seulement pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous
en êtes aperçu, mais moi j'en ai la preuve dans la dernière lettre
qu'elle m'a écrite[47]; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez
donc que quand elle parle de vous, c'est toujours _M. de Valmont_; que
toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître, n'aboutissent
jamais qu'à Danceny; et lui, elle ne l'appelle pas monsieur, c'est bien
toujours _Danceny_ seulement. Par là, elle le distingue de tous les
autres et même en se livrant à vous, elle ne se familiarise qu'avec
lui. Si une telle conquête vous paraît _séduisante_, si les plaisirs
qu'elle donne _vous attachent_, assurément vous êtes modeste et peu
difficile. Que vous la gardiez, j'y consens; cela entre même dans mes
projets. Mais il me semble que cela ne vaut pas de se déranger un quart
d'heure; il faudrait aussi avoir quelque empire et ne lui permettre,
par exemple, de se rapprocher de Danceny qu'après le lui avoir fait un
peu plus oublier.
[47] Voyez la lettre CIX.
Avant de cesser de m'occuper de vous pour venir à moi, je veux encore
vous dire que ce moyen de maladie que vous m'annoncez vouloir prendre
est bien connu et bien usé. En vérité, vicomte, vous n'êtes pas
inventif! Moi, je me répète quelquefois, comme vous allez voir, mais je
tâche de me sauver par les détails et surtout le succès me justifie. Je
vais encore en tenter un et courir une nouvelle aventure. Je conviens
qu'elle n'aura pas le mérite de la difficulté, mais au moins sera-ce
une distraction et je m'ennuie à périr.
Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan, Belleroche m'est
devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attention, de
tendresse, de _vénération_, que je n'y peux plus tenir. Sa colère, dans
le premier moment, m'avait paru plaisante; il a pourtant bien fallu la
calmer, car c'eût été me compromettre que de le laisser faire: et il
n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai donc pris le
parti de lui montrer plus d'amour pour en venir à bout plus facilement:
mais lui a pris cela au sérieux; et depuis ce temps il m'excède par
son enchantement éternel. Je remarque surtout l'insultante confiance
qu'il prend en moi et la sécurité avec laquelle il me regarde comme
à lui pour toujours. J'en suis vraiment humiliée. Il me prise donc
bien peu, s'il croit valoir assez pour me fixer. Ne me disait-il pas
dernièrement que je n'aurais jamais aimé un autre que lui? Oh! pour le
coup, j'ai eu besoin de toute ma prudence, pour ne pas le détromper
sur-le-champ, en lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant
monsieur, pour avoir un droit exclusif! Je conviens qu'il est bien fait
et d'une assez belle figure: mais, à tout prendre, ce n'est au fait
qu'un manœuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.
J'essaie déjà depuis quinze jours, et j'ai employé tour à tour,
la froideur, le caprice, l'humeur, les querelles; mais le tenace
personnage ne quitte pas prise ainsi: il faut donc prendre un
parti plus violent, en conséquence je l'emmène à ma campagne, nous
partons après-demain. Il n'y aura avec nous que quelques personnes
désintéressées et peu clairvoyantes, et nous y aurons presque autant
de liberté que si nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel
point d'amour et de caresses, nous y vivrons si bien l'un pour l'autre
uniquement, que je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin de ce
voyage, dont il se fait un si grand bonheur; et s'il n'en revient pas
plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j'y consens, que je
n'en sais pas plus que vous.
Le prétexte de cette espèce de retraite est de m'occuper sérieusement
de mon grand procès, qui, en effet se jugera enfin au commencement
de l'hiver. J'en suis bien aise; car il est vraiment désagréable
d'avoir ainsi toute sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois
inquiète de l'événement; d'abord j'ai raison, tous mes avocats me
l'assurent; et quand je ne l'aurais pas, je serais donc bien maladroite
si je ne savais pas gagner un procès, où je n'ai pour adversaires
que des mineurs encore en bas âge et leur vieux tuteur! Comme il ne
faut pourtant rien négliger dans une affaire si importante, j'aurai
effectivement avec moi deux avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas
gai? cependant s'il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je
ne regretterai pas mon temps.
A présent, vicomte, devinez le successeur; je vous le donne en cent.
Mais bon! ne sais-je pas que vous ne devinez jamais rien? hé bien,
c'est Danceny. Vous êtes étonné, n'est-ce pas? car enfin je ne suis pas
encore réduite à l'éducation des enfants! Mais celui-ci mérite d'être
excepté; il n'a que les grâces de la jeunesse et non la frivolité.
Sa grande réserve dans le cercle est très propre à éloigner tous les
soupçons, et on ne l'en trouve que plus aimable quand il se livre
dans le tête-à-tête. Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour
mon compte, je ne suis encore que sa confidente; mais sous ce voile
de l'amitié je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens
que j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant
d'esprit et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès
de cette petite imbécile de Volanges! J'espère qu'il se trompe en
croyant l'aimer: elle est si loin de le mériter! Ce n'est pas que je
sois jalouse d'elle; mais c'est que ce serait un meurtre, et je veux
en sauver Danceny. Je vous prie donc, vicomte, de mettre vos soins à
ce qu'il ne puisse se rapprocher de _sa Cécile_ (comme il a encore
la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a toujours plus
d'empire qu'on ne croit, et je ne serais sûre de rien s'il la revoyait
à présent, surtout pendant mon absence. A mon retour je me charge de
tout et j'en réponds.
J'ai bien songé à emmener le jeune homme avec moi: mais j'en ai fait
le sacrifice à ma prudence ordinaire; et puis, j'aurais craint qu'il
ne s'aperçût de quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais
au désespoir qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au
moins m'offrir à son imagination pure et sans tache; telle enfin qu'il
faudrait être pour être vraiment digne de lui.
_Paris, ce 15 octobre 17**._